Essais

Les Lumières oubliées de Lampedusa

L'îlot aujourd'hui le plus surveillé de la Méditerranée a été pendant longtemps le laboratoire d'une tolérance sans État ni empires, célébrée de Diderot à Galiani.

Une grande enquête d’anthropologie historique.

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Dionigi Albera, La porte de l'Europe, Lampedusa, 2022

Date

En septembre 2023, en l’espace de quelques jours, des milliers de migrants ont défié la mer sur des frêles embarcations, à partir des côtes libyennes et tunisiennes. 

Une vague d’arrivées a déferlé sur Lampedusa. Ce minuscule territoire italien, égaré quelque part en Méditerranée, s’est ainsi trouvé au centre de l’attention médiatique et politique internationale. Ses paysages arides et broussailleux ont défilé, pendant des jours, sur les écrans des télévisions et des ordinateurs du monde entier, et ont fait la une des principaux journaux. 

Un tel phénomène est loin d’être nouveau. Depuis quelques décennies, le nom de l’île évoque les traversées maritimes en Méditerranée. 

Lampedusa : ce nom résonne régulièrement sur les chaînes d’information, associé à un triste chapelet de tragédies et de détresse humaine, à une comptabilité accablante de naufrages, de morts et de rescapés. 

Lampedusa : personne n’ignore le sens de ces quatre syllabes, qui, selon les penchants des uns et des autres, suscitent un éventail de réactions, allant de la compassion et d’une solidarité plus ou moins impuissante, à la peur de l’invasion et au fantasme du « grand remplacement ». 

Lampedusa : ce nom résonne régulièrement sur les chaînes d’information, associé à un triste chapelet de tragédies et de détresse humaine, à une comptabilité accablante de naufrages, de morts et de rescapés.

Lampedusa : elle est connue de tous, mais seulement de loin et de manière superficielle ; elle semble affleurer d’un passé brumeux  ; elle semble surgir des flots, seulement à partir du moment où les projecteurs de l’actualité l’ont cernée. Pourtant, il existe bien une Lampedusa avant « Lampedusa », pour ainsi dire.

Une virée dans le passé de cet écueil recèle bien des surprises et des coups de théâtre 1.

Le « cœur violent du monde »

Observée dans la longue durée, l’île offre un condensé d’histoire méditerranéenne. Au fil des siècles, son devenir respire avec l’eau qui l’entoure. Aussi loin qu’on puisse remonter dans le temps, Lampedusa est un carrefour maritime important, un nœud essentiel de la circulation humaine. 

Les traces archéologiques suggèrent une occupation stable depuis le Néolithique, alternant avec des phases de fréquentation temporaire. Puis, à partir du IIe siècle avant J.-C., des vestiges abondants laissent deviner une économie florissante liée à la pêche et permettent de discerner une société prospère, qui frappe même une monnaie locale. L’île baigne alors pleinement dans la mare nostrum, cette chasse gardée des Romains, enveloppée par une ceinture de terres soumises. 

Une telle configuration relativement pacifiée se prolonge encore sous la domination byzantine, jusqu’au VIIe siècle après J.-C. 

Puis une nouvelle frontière s’installe dans cette plaine liquide qui s’étend de la Sicile à l’Afrique du Nord. 

Une véritable zone de guerre se met en place, au fur et à mesure de la poussée arabe vers le nord qui culmine avec la conquête de la Sicile par les Aghlabides au IXe siècle. Dévastées et désertifiées, les petites îles paient le prix fort dans cette période de troubles et Lampedusa n’échappe pas à ce destin. Nous ne savons pas si, par la suite, comme Malte et Pantelleria, elle est repeuplée par des colons arabes et musulmans. Si tel est le cas, cette aventure se solde par un échec, car aux XIIe et XIIIe siècles elle apparaît dépourvue de toute présence humaine stable.

À cette époque, on assiste à une progressive homogénéisation linguistique et religieuse, qui consolide le clivage entre les deux rives de la Méditerranée centrale. Catholicisation et latinisation au nord, arabisation et islamisation au sud. Ce processus est un peu plus lent dans les petites îles. Après la reconquête normande de la Sicile, la christianisation s’achève à Malte au XIIIe siècle, mais la langue arabe s’y maintient. À Pantelleria on signale encore quelques présences musulmanes à la fin du XVe siècle. Mais il ne s’agit que de petites nuances dans un paysage désormais bien contrasté. 

La configuration de Lampedusa se détache de manière singulière de cet horizon. Ce minuscule territoire est désert. Il n’appartient clairement à aucun pouvoir. Pas de fortifications, ici, pas de dissuasion armée. L’île est facilement accessible et s’offre aux navires qui y accostent. Tous y trouvent la possibilité de s’approvisionner en eau et en nourriture. C’est ainsi que Saint Louis la découvre en 1254, quand il y débarque sur le chemin de retour de la septième croisade. Par la suite, des nobles siciliens essayeront d’y établir une garnison, mais sans succès. Seules demeurent les ruines d’un château et de quelques maisons, témoignages de l’inanité de telles tentatives. Car cette île, située très loin de toute base continentale, est fatalement exposée aux incursions. Sa conquête ne pose pas de sérieuses difficultés, mais comment en défendre la possession contre une attaque venue de la mer ?

Au XVIe siècle, la Méditerranée devient le champ principal de l’affrontement entre les empires espagnol et ottoman. Selon la célèbre définition de Fernand Braudel, cette mer est alors « le cœur violent du monde ». Quand, par la suite, les conflits de la grande histoire se déplacent vers d’autres théâtres, les heurts belliqueux se prolongent encore dans ces eaux pendant quelques siècles, animés par l’incessante confrontation entre les Chevaliers de Malte et les Barbaresques. 

Lampedusa traverse ces siècles mouvementés sans abdiquer à sa vocation. Toujours à l’écart, toujours déserte. Même sa juridiction demeure incertaine : ce modeste territoire ne se range pas clairement dans un camp ou dans l’autre. C’est vrai : au XVe siècle, il est attribué en fief par les Aragonais à une dynastie sicilienne. Puis, à travers une alliance matrimoniale, il passe à une autre famille : les Tomasi, qui, au XVIIe siècle obtiendront même le titre de princes de Lampedusa. Cependant, les ancêtres du célèbre auteur du Guépard resteront confortablement installés à Palerme et n’y mettront jamais les pieds. D’ailleurs, Tunis et Istanbul ne reconnaissent pas cette souveraineté, et revendiquent à leur tour une tutelle sur l’île. Quand, au XVIIIe siècle, quelques rares ermites français et maltais commenceront à s’y établir, ils pourront le faire seulement grâce à des sauf-conduits accordés par les autorités ottomanes, qui en tout cas limitent à sept le nombre maximum de personnes pouvant y résider.

En substance, pendant au moins six siècles, Lampedusa est un lieu de l’entre-deux dans un espace fortement clivé. Perpétuellement inhabitée, elle est néanmoins loin d’avoir un rôle secondaire. Ce caillou planté au milieu des flots est un nœud important pour la navigation. Sa position névralgique et sa neutralité en font un point d’étape incontournable pour les navigateurs de toutes provenances, qui y trouvent de l’eau, du bois et des aliments (notamment grâce à la chasse aux lapins). 

Île ouverte, île généreuse, île nourricière, Lampedusa offre également l’abri de ses criques lors des fréquentes tempêtes qui s’abattent sur la mer.

Le miracle de Lampedusa

Mais les vertus de Lampedusa ne dérivent pas uniquement de sa position et de son décor naturel. Ce lieu devient célèbre grâce à une création humaine, à l’invention d’un dispositif symbolique étonnant qui s’inscrit dans le temps long. 

De quoi s’agit-il ? Une petite grotte, cachée dans les plis du territoire, accueille un culte singulier. Une moitié de cette anfractuosité est réservée à la vénération d’une image de la Vierge, l’autre à celle d’un saint musulman, dont elle abrite le tombeau. Les nombreux marins qui font escale sur l’île ne manquent jamais d’honorer le petit sanctuaire. Ils y accomplissent leurs dévotions, ils y demandent une protection pour leurs traversées, ils y déposent des offrandes. Et cela sans distinction de religion.

Les origines de cette configuration sont lointaines. Quand les premières références font surface dans les sources écrites, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, elles dévoilent une tradition déjà bien ancrée. Dans les décennies qui suivent, les textes vont rapidement se multiplier. Voyageurs, aventuriers, corsaires, nombreux sont ceux qui ont l’occasion de s’arrêter à Lampedusa et font état de ce qu’ils ont vu dans leurs récits. Ils décrivent un système symbolique complexe, basé sur une trêve temporaire s’articulant autour du sanctuaire. Tous les témoins manifestent leur surprise face à la situation qu’ils découvrent dans la grotte, où s’amoncellent de nombreuses offrandes que les dévots catholiques et musulmans y ont déposées. Les visiteurs remarquent la présence de monnaies turques, espagnoles, françaises, à côté de bagues, pendentifs, diadèmes. À cela s’ajoutent des lampes, avec de l’huile pour les alimenter, et une grande quantité de cierges et de bougies. Mais ce n’est pas tout. Une vaste panoplie d’objets est suspendue au-dessus de poteaux et de cordes. Cet assortiment inclut des vêtements aux styles bigarrés et plusieurs types d’ustensiles. Sans compter la présence de nourriture, sous forme de pain, de fromage, de viande salée…

Les principaux destinataires de ces provisions sont les esclaves fugitifs ou les naufragés : qu’ils soient chrétiens ou musulmans, cela n’a pas d’importance. Grâce à ces biens, ils peuvent subsister, en attendant qu’un navire accoste et les prenne à son bord. 

Il n’est point besoin, dans cette île déserte, de posséder la sagacité d’un Robinson Crusoé pour y survivre en solitaire. Grâce à la solidarité collective, les moyens nécessaires sont à la disposition de toute personne qui s’y égare. À leur tour, les matelots de passage qui ont besoin de quelques objets, ont le droit de se servir de ceux enfouis dans la grotte, mais ils doivent les rendre ou bien déposer l’équivalent de leur valeur. Selon une croyance que partagent les chrétiens et les musulmans, ceux qui enfreindraient cette loi tacite, en s’appropriant indûment quelque chose, ne seraient plus en mesure de quitter Lampedusa, car le vent et la tempête se déchaîneraient contre leurs bateaux.

Un limen marin

Cette île est alors un espace de rencontre pacifique, dans une mer hantée par les antagonismes obstinés et les heurts belliqueux, où la violence peut éclater à tout moment, où batailles navales, abordages de vaisseaux commerciaux, pillages de villes et razzias sur les côtes sont à l’ordre du jour. Les frontières sont loin d’être linéaires en Méditerranée. Elles rappellent plutôt des arabesques dessinées par les vagues et par le vent. Instables et mobiles, elles se font et se défont. Elles correspondent encore à des fronts, comme dans le Moyen Âge, et ne connaissent pas la régularisation de leur tracé qui est promue par les États sur le continent européen au cours de l’époque moderne. Sur l’étendue liquide, les limites avancent et reculent au fil des assauts, des replis, des embuscades. Des conquêtes et des reconquêtes. Des alliances et des trahisons.

Ces frontières en pointillés forment une trame assez lâche et distendue. Dans leurs interstices se nichent de nombreuses occasions de rencontre avec l’autre. Même la fracture idéologique de base, issue de l’opposition entre l’islam et la chrétienté, s’avère assez poreuse. Elle est transpercée par d’innombrables expériences d’échange, de connivence et de collaboration qui donnent une coloration particulière à la vie en Méditerranée. Une panoplie de zones de contact canalisent la communication interculturelle. On pourrait dresser un inventaire de ces lieux propices à l’interaction : les ports, les fondouks, les caravansérails, les douanes, les bateaux qui transportent souvent un ensemble mixte de passagers, les sanctuaires où s’entrelacent les pas de pèlerins juifs, chrétiens et musulmans.

Avec son décor sobre et épuré, Lampedusa incarne à la perfection ce principe. Elle est exactement cela : une zone de contact, une transition, un seuil. Solitaire en haute mer, elle offre l’expérience d’un limen

Accoster sur ses rivages, pénétrer dans son intérieur, jusqu’à la grotte-sanctuaire, correspond à une traversée vers l’ailleurs. Dans son paysage de soleil et de vent, l’île autorise une rencontre intime et apaisée avec l’autre. Elle encourage une suspension des hostilités qui va jusqu’à l’entraide entre ennemis.

Le miracle de Lampedusa n’a pas de metteurs en scène attitrés.

Aucun impresario ecclésiastique n’y a mis la main. Le sanctuaire et les traditions qui s’y rattachent sont le résultat d’une création spontanée et anonyme, l’œuvre de matelots, d’esclaves, de corsaires. Cependant, la renommée de l’île parcourt tous les recoins de la mer. Qui ignore le profil de cet écueil ? Qui n’a jamais entendu parler de sa grotte prodigieuse, dans les ports où les vaisseaux mettent les voiles ? La Madone de Lampedusa a ses dévots à Marseille comme à Livourne, à Tunis comme à Tripoli.

La configuration étonnante de cette île devient bientôt familière au public cultivé en Europe.

Sa mention se glisse dans de nombreux ouvrages rédigés en différentes langues – latin, italien, espagnol, français, anglais, néerlandais – et relevant des genres les plus variés. Maints écrits pieux se saisissent des traditions de l’île pour affirmer la vigueur du culte marial, capable de séduire même les « infidèles ». Les récits de voyage et les romans évoquent souvent la rencontre, réelle ou fantasmée, avec ce lieu si singulier et mystérieux. Et puis les dictionnaires, les livres de géographie, les travaux d’histoire s’en font l’écho. À travers cette vaste production, le mythe de Lampedusa voyage à travers le continent. La petite île est ainsi identifiée comme « un haut lieu de l’entraide et de la tolérance en Méditerranée », pour reprendre une expression de l’historien Guy Turbet-Delof.

Berceau d’une société des Lumières 

Au XVIIIe siècle, Lampedusa fait son entrée dans les salons parisiens où se réunit l’intelligentsia des Lumières. Symbole d’ouverture religieuse, auquel on se réfère de manière souvent détournée, elle s’insinue dans les réflexions des esprits les plus fins du siècle et se glisse dans certaines de leurs pages. Dans un ouvrage publié en 1757 (Le fils naturel ou les épreuves de la vertu. Comédie en cinq actes et en prose, avec la véritable histoire de la pièce), Denis Diderot fait de Lampedusa le berceau d’une société nouvelle. En s’appuyant sur la tradition du double culte, qu’il connaissait bien, il y situe le rêve utopique d’une société insulaire composée de comédiens, dans laquelle l’art théâtral devient le fondement de la vie collective, en remplaçant les rites religieux. 

Le succès du Fils naturel, avec toutes les polémiques qui s’en suivent, fait circuler le nom de l’île dans les milieux intellectuels, aussi bien parmi les adversaires que parmi les partisans de Diderot — et non seulement en France mais également en Allemagne. À son tour, pour son roman inachevé, Émile et Sophie ou les Solitaires, Jean-Jacques Rousseau conçoit une trame qui baigne dans le mythe de Lampedusa. Mentionnons encore une lettre adressée en 1780 à Friedrich Melchior Grimm par l’abbé Ferdinando Galiani, économiste italien au savoir encyclopédique (dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche écrira de lui qu’il était « l’homme le plus profond, le plus perspicace et peut-être aussi le plus sale de son siècle »), dans laquelle Lampedusa est décrite comme « le temple de la parfaite tolérance ».

Cette longue histoire, aux allures féeriques et mythiques, s’achève au XIXe siècle. On assiste alors d’abord à des tentatives de colonisation par des Maltais. Aux effectifs très réduits, désordonnée et erratique, cette entreprise est encouragée et partiellement encadrée par les Britanniques. Le drapeau de l’Union Jack flotte ainsi sur l’île, mais après moult tergiversations Londres renonce à s’en emparer officiellement, en se contentant de la mainmise sur Malte. Les Russes et les États-Unis d’Amérique ont alors des convoitises sur la mer intérieure, et évaluent à leur tour la possibilité d’acquérir Lampedusa pour en faire une base militaire. Cependant, cela restera sans suite. 

C’est au contraire le Royaume des Deux-Siciles qui se lance dans la colonisation de l’île, en l’achetant aux princes Tomasi. En septembre 1843, deux bateaux à vapeur transportent environ 120 personnes, entre soldats, colons et administrateurs, avec le matériel nécessaire aux premières constructions. Les quelques familles maltaises qui avaient passé ici une quarantaine d’années sont forcées de plier bagage. La grotte-sanctuaire est réaménagée et disparaissent ainsi les installations liées au culte musulman. La tradition de partage interreligieux prend fin et le mythe de Lampedusa tombe en sommeil.

À cette époque, la menace barbaresque a été neutralisée. Un nouvel ordre politique se dessine alors dans ce secteur de la Méditerranée, désormais pacifié et dominé par l’Angleterre et la France. En bref, il s’agit d’une mare nostrum européenne. Après tant de siècles, Lampedusa redevient le soubassement d’une implantation humaine stable. Les effectifs de la population augmentent au fil des décennies. 

À partir de 1860, l’île glisse dans le giron du nouvel État italien. Écueil égaré au sud d’un Mezzogiorno globalement marginalisé dans le processus de construction nationale, elle se trouvera dorénavant à des milliers de kilomètres du cœur économique et politique du pays, qui bat dans le nord de la péninsule. Parallèlement, Lampedusa perd aussi son rôle de point de ravitaillement pour la circulation des bateaux en Méditerranée. Avec l’essor de la navigation à vapeur, la vitesse augmente, tout comme l’autonomie des navires. 

Dans un premier temps, la colonisation de l’île a une orientation agricole. Cependant, malgré les efforts acharnés des paysans, le rendement reste médiocre, d’autant plus que la déforestation sauvage, pour défricher des champs et pour fabriquer du charbon, provoque de très graves dégâts, favorisant l’érosion des sols et l’assèchement des nappes. Les habitants changent alors progressivement de cap et se tournent vers la mer. Ils deviennent pêcheurs, en participant à l’exploitation des ressources présentes dans les eaux environnantes – notamment des bancs de sardines et des éponges – qui attirent également de nombreux bateaux provenant d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et de Tunisie. Ils apprennent le métier sur le tas, développant des industries de transformation du poisson et entretenant d’étroites relations avec la côte tunisienne.

Durant cette période, Lampedusa a perdu son caractère d’exceptionnalité. Elle est un territoire parmi les autres, dépourvu de tout attribut d’une frontière. À l’aube du XXe siècle, les États européens se sont désormais emparés de toute la bordure méridionale, de Suez à Tanger. L’ancien clivage politique, religieux et civilisationnel entre les deux rives est mis entre parenthèses. Dans ce cadre, le tissu conjonctif méditerranéen peut se déployer en toute liberté. Débarrassée du fardeau des guerres et guérillas qui l’avaient presque toujours accablée, la mer manifeste alors pleinement sa vocation d’espace-mouvement. 

Les combats de la Première Guerre mondiale épargnent cette région, d’autant plus que les principales puissances coloniales qui contrôlent la rive sud sont alliées ou – c’est le cas de l’Espagne – demeurent neutres. L’essor du fascisme italien, avec ses rêves d’un empire méditerranéen, introduit par contre des tensions importantes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Méditerranée centrale devient un lieu de conflit. La frontière est de retour et Lampedusa se transforme en une base militaire. En juin 1943, elle est lourdement bombardée par les avions anglo-américains qui s’envolent depuis Malte. 

Après la fin des hostilités, la carte politique de ce secteur de la Méditerranée est redessinée par le processus de décolonisation. La rive sud, qui en 1939 était entièrement dans les mains de l’Europe, a désormais récupéré son indépendance une vingtaine d’années plus tard. Dans le climat de la guerre froide, une frontière la sépare des pays européens, membres de l’OTAN. Venant sanctionner cette nouvelle situation, une base radar gérée par les Américains est implantée en 1972 à Lampedusa. En 1986, en représailles à un bombardement américain, la Libye de Mouammar Kadhafi aurait lancé deux missiles pour tenter, en vain, de la frapper. Cet épisode est entouré de mystère, d’autant plus qu’aucune trace des fusées qui se seraient écrasées en mer, à quelques kilomètres à peine de l’île, n’a jamais été retrouvée. Peu importe : l’incident fait grand bruit. C’est, au fond, la première attaque lancée contre un pays européen membre de l’OTAN depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

Retour au centre

Probablement l’île serait à nouveau tombée dans l’anonymat, si, à partir de la décennie suivante, elle n’avait pas été investie par la croissance exponentielle des flux migratoires qui, à partir de la rive sud, traversent la mer. Sa situation géographique, au sud de Tunis, la place en première ligne. De surcroît, les décisions politiques, aux échelles de l’Italie et de l’Union, ont renforcé cette position. Lampedusa est devenue le pivot de la surveillance des flux humains et la plate-forme pour la gestion des débarquements en Méditerranée centrale : elle est désormais rempart et donjon d’un continent qui se sent de plus en plus assiégé, mais aussi quai et mirage d’un Éden d’abondance et de paix pour les migrants qui parcourent les pistes du désert. À nouveau, les bateaux convergent nombreux vers l’île, mais il s’agit maintenant surtout des patrouilleurs des forces armées italiennes ou européennes, et des frêles embarcations où sont entassés les damnés de la mer.

L’unification européenne a graduellement effacé les limites meurtrières entre États, ces sillons ensanglantés, tracés avec le sabre, au nom desquels des millions de vies ont été sacrifiées au cours des siècles. Cependant, ce processus pacifique a transféré le poids de la frontière à l’extérieur du continent, avec un durcissement considérable du régime d’attribution des visas. La forteresse Europe érige un mur pour ceux qui sont nés au mauvais endroit et voudraient accéder à de meilleures perspectives de vie. C’est cette politique qui génère l’immigration « clandestine », la tentative de passer malgré tout à travers les barbelés déployés autour de cette zone de droit et de prospérité. 

Lampedusa est une zone de contact, une transition, un seuil. Solitaire en haute mer, elle offre l’expérience d’un limen.

Au fur et à mesure de son élargissement, la membrane périphérique de l’Union a englobé l’ensemble de la rive nord de la Méditerranée. La frontière avec le sud est devenue uniquement liquide. Or, ce tracé s’avère tout à fait inapte à arrêter les flux humains. La limite maritime de l’Europe en Méditerranée centrale finit ainsi par se coaguler à Lampedusa, en se métamorphosant en une minuscule zone de transition terrestre. 

Si on s’installe à Lampedusa, on constate presque tous les jours que l’utopie européenne de paix tolère un nombre scandaleux de morts à ses portes méridionales. La mer étroite entre la Sicile et le Maghreb est l’une des plus meurtrières au monde. Personne sur l’île n’a oublié le 3 octobre 2013, quand un bateau chargé de Somaliens et d’Érythréens a chaviré près des rivages, provoquant la mort de 368 personnes. Ce n’est que le point culminant d’une séquence funèbre qui s’étale sur les mois, les semaines et les jours. La mort encercle continuellement cet écueil. De nombreux débris d’embarcations naufragées quelque part au large se déposent fréquemment sur les rochers et les plages de l’île. Chaque année, des dizaines de cadavres restent coincés dans les filets des pêcheurs ou sont récupérés par les garde-côtes. Certains atteignent même le littoral, après une longue danse macabre sur les vagues.

À nouveau île-frontière, Lampedusa renoue avec son ancienne vocation de lieu de transition et de contact. Dans un lointain passé, elle permettait la rencontre pacifique avec l’autre dans un cadre entièrement naturel, épuré, solitaire, dépourvu d’une présence humaine stable. Maintenant elle est redevenue un limen, mais dans un espace surpeuplé, véritable bazar de la différence, où tant bien que mal se côtoient des groupes disparates et souvent antithétiques : migrants, touristes, population locale, militaires, fonctionnaires de l’Union et de l’ONU, personnels des ONG, activistes, artistes. Lampedusa est une île-monde où se donnent rendez-vous quelques-unes des contradictions majeures qui marquent, de nos jours, l’espace méditerranéen. 

Dans ce magma incertain se décèlent aussi les germes de nouvelles pratiques d’ouverture et de paix : pour tenter de prévenir les naufrages, pour secourir les bateaux en détresse, pour assister les rescapés, pour honorer les morts, pour préserver autant que possible leur mémoire. Bref, pour redonner un peu d’humanité à la frontière, pour refuser la transformation de la mer en un mur de barbelés. Une élaboration collective, par le bas, converge ici et donne forme à une île ouverte. 

Comme au siècle des Lumières, Lampedusa est là pour interpeller la conscience européenne.

Sources
  1. Les thèses et les développements de cet article sont tirés du livre Lampedusa. Une histoire méditerranéenne, Paris, Seuil, 2023, traduit en italien (Lampedusa : una storia mediterranea, Rome, Carocci 2025) et en anglais (A Border Island on the Crossroads of History : Lampedusa and the Mediterranean, Oxford, Berghahn Books, 2026).

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