Là où l’on brûle les livres, on finit aussi par brûler les hommes
Leo Löwenthal et l’autodafé
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La marshrutka emmène une petite dizaine d’individus à Tiraspol ou village Potemkine – checkpoint militaire entre la Moldavie et la Transnistrie. J’apprends qu’il faudrait le nommer autrement, ce nom est associé pour les locaux aux fascistes roumains de 41-45. Il est interdit d’y prendre des photos. Les checkpoints provoquent pourtant quelque chose qui tient d’une griserie sournoise, d’une troublante attirance. Ils matérialisent le franchissement, l’aventure.
Premier soir, premières impressions. Au restaurant géorgien de Tiraspol, la bière coule à flots. Le neuf cohabite avec le plus périclité.
Ici, omniprésence du Sheriff, c’est-à-dire du groupe Sheriff. Des stations-service aux travaux publics, des services d’opérateur téléphonique au meilleur club de football du pays, il possède, organise, orchestre, et donne à la bande de territoire transnistrienne un semblant de réalité. Le groupe a été fondé par deux anciens kagébistes, « Sheriff » fut d’ailleurs le surnom d’un des fondateurs du KGB. Deux fils de l’ancien président de la République Igor Smirnov lui ont rendu la vie plus que facile, l’un (Vladimir) étant le patron des douanes de Transnistrie, l’autre (Oleg) entretenant des liens étroits avec les membres de son comité de direction. Le rouble local n’est valide qu’ici, et est à peu près aussi monnayable que les billets de Monopoly.
Et pourtant, réalité il y a. La Transnistrie, c’est le Truman Show à l’échelle d’une région. Tiraspol en est la vitrine. Preuve en sont ces délicieux khinkali, poivrés à la perfection, ce khachapuri ruisselant de beurre, barque coulée dans son fromage, âcre et moelleux. Preuve en est encore ce barman à la barbe bien taillée, aux oreilles percées, et très impliqué. Il écrase les citrons verts, assortit les verres d’une feuille de menthe ; il prépare ses cocktails, sourcils froncés. Preuve en sont enfin les enfants qui grandissent ici, dans les poussettes ou dans les parcs proprets.
Les Бумер (Boomers), c’est ainsi que l’on surnomme les BMW depuis la fin de la perestroïka, vite devenues la voiture de prédilection des frappes plus ou moins petites de la Russie d’Eltsine. La nuit, elles sillonnent les rues sombres de Tiraspol en faisant rugir leurs cylindres vengeurs, en gonflant la pétarade de leur pot de chasse-pot. Il y a aussi (surtout) les vieilles et increvables Lada aux allures de boîtes de sardines cabossées. De loin en loin, une antique marshrutka passe comme un corbillard fatigué en quête de dépouilles.
Les rares passants s’éclairent au téléphone portable. Une silhouette à l’allure de zombie apparaît, de temps à autre, dans le halo de ma lumière, et tente de se repérer à l’aveugle. Peut-être a-t-il raison d’habituer son regard à l’obscurité, comme font les chats.
Jour de la République, tout à la fois, fête nationale et d’« indépendance ». Il s’agit surtout, à vrai dire, d’une célébration de la dépendance à Moscou.
Dispositif haute sécurité : un milicien armé, masqué, tout de noir vêtu, m’explique que mon passeport doit être photographié. Le secteur est quadrillé de policiers et de miliciens en civil qui portent l’oreillette, et un épais baise-en-ville sous le bras. Sur le toit de l’ancien Palais des pionniers, j’aperçois deux têtes. Comme les rescapés d’un chamboule-tout. Ce sont des soldats, plus précisément des snipers. Il y a aussi des gardes du corps en costume de bureau. Je me sens épié. Me vient l’envie de proposer un selfie à mes cerbères.
Des couronnes sont déposées au pied des monuments par le président Krasnosselski 1, en la présence de notables, de métropolites, et de soldats. Leurs uniformes sont les mêmes que ceux du défilé pour célébrer la Victoire du 9 mai, chaque année sur la place Rouge. Seule une petite garde russe accompagne le roitelet. Aucun char d’assaut ni même de véhicule blindé ne défile. Encore moins d’hélicoptères ou d’avions de chasse. Le défilé est réduit au strict minimum, à l’économie. Aucunement impressionnant, enhardissant même… Je feins de ne pas comprendre les règles du jeu. J’emboîte le pas d’un détachement à baïonnette de soldats russes, je les suis au plus près. On chante l’hymne. Salut aux drapeaux transnistrien et russe. Rideau.
Fête de type kermesse provinciale. Musique patriotique. Barbecues. Citernes de kvass. Beaucoup d’enfants.
Le cortège d’apparatchiks s’est écarté. Je peux approcher du monument aux Morts, de la flamme du Soldat inconnu. De 1941-45 à 1990-1992, portée aux nues, il y a la continuité de la gloire du Martyr. Monument aux Liquidateurs de Tchernobyl. Afghanistan. Grand télescopage historique. Carambolage de la mémoire. Une sirupeuse musique est diffusée, ou plutôt hurlée par des enceintes essaimées le long de cette avenue aussi large que les Champs-Élysées 2.
Ici, Vladimir Poutine n’a même pas besoin de montrer ses muscles. Effort minimum, pour nuisance maximale : seuls une fanfare et un détachement à baïonnettes tiennent toute la région. Effet de levier magnifique du point de vue géopolitique, qui repose en réalité sur la grande précarité du pouvoir transnistrien qui ne tient qu’au bon vouloir de Moscou.
Tiraspol, capitale de la post-réalité avant l’heure, interroge les mythes fondateurs, met à nu leur construction en temps réel. La ville cristallise le fantasme de l’autarcie. Tiraspol est un oxymore : celui de l’autarcie assistée.
La carte sur mon téléphone est écrite dans la langue officielle de Chișinău : le roumain. Mais les plaques des rues de Tiraspol sont exclusivement en russe. La toponymie est bien sûr inchangée, et date d’avant la chute de l’URSS. Et l’on n’entend pas un seul mot de roumain dans les rues.
L’horizon semble ici singulièrement limité. « Et alors ? », vous répondraient sans doute les habitants. Ils n’auraient pas totalement tort. Sagesse antique à rebours, faite de privations consenties, d’hubris castrée. Finies les tentations, et donc les tourments ici. Ni Adam ni Ève n’ont croqué la pomme à Tiraspol ; et tant qu’ils se tiennent à carreau, le Paradis est à eux.
Sur les murs des maisons, les stèles de marbre aux anciens combattants sont de même facture que celles jalonnant les rues de Moscou.
Drapeaux. Étendards. Blasons : il y a dans tout, une charmante dose d’amateurisme, comme dans une fête de village. On devine le bénévolat. Ce décor me rappelle ce joli film goguenard et doucement absurde, Carbon, avec son bourgmestre qui s’épuise à confectionner un drapeau digne de ce nom. La guerre de 1992 vient alors de prendre fin, mais on trouve encore, de-ci de-là, des cadavres calcinés dont on est bien en peine de dire à quel bord ils ont pu appartenir 3.
La Transnistrie serait-elle ainsi une préfiguration des régions de l’est de l’Ukraine de demain ? La Moldavie et l’Ukraine auront-elles un même destin européen ? J’amende :
« […] la République de Chypre du Nord est sous contrôle turc depuis 1974 […] tandis que la République de Chypre est un pays-membre de l’Union européenne. À l’aune de ce précédent, l’Ukraine [j’ajoute: et la Moldavie] pourrai[en]t donc adhérer à l’Union européenne sans exercer un contrôle de fait sur l’ensemble de [leur] territoire. À l’ONU, la situation serait un statu quo, malgré de possibles résolutions déclaratives de l’Assemblée générale, en vertu du veto russe au Conseil de sécurité. L[es] revendication[s] constitutionnelle[s] de l’Ukraine [et de la Moldavie] sur l’intégralité de [leur] territoire ne disparaîtrai[en]t pas pour autant : en d’autres termes, la guerre ne prendrait pas fin juridiquement. » 4
Quelques rares et timides graffiti, pourtant, loin du centre-ville de Tiraspol, sur les parois des générateurs électriques. « перемен » (« changements ») : cri du cœur du rocker Viktor Tsoi, cri de ralliement des jeunesses soviétiques qui réclamaient le changement, alors que s’annonçait la fin de l’URSS mais qu’ils n’en savaient rien.
Sur la route de Bender, une vaste base militaire abandonnée jouxte le cimetière des Défenseurs. Ce n’est pas un cimetière militaire à proprement parler, puisqu’ici la famille est enterrée aux côtés du Défenseur. Tombes fraîches et humides. Le cimetière est recouvert de fougères, comme laissé à l’abandon. Fluorescentes, vivides, un rien outrancières, les fleurs artificielles rutilent dans le soleil couchant comme des serments d’au-delà.
Devenue le refuge des perdrix et des faisans, cette ancienne base militaire est pleinement rendue à la nature. Les arbres et les fleurs s’immiscent, poussent, craquèlent, bossellent, défoncent la pierre et le bitume.
Je rentre à l’hôtel, marchant sur le ballast de la voie ferrée. Aucun risque d’être percuté. Plus un train ne circule en Transnistrie depuis que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a décrété que le territoire transnistrien était un territoire occupé par les Russes 5. Héritage soviétique, l’écartement des voies est large et impose aux trains passant la frontière roumaine de changer de châssis – l’écartement européen étant plus étroit.
Cette voie reliant Chișinău à Tiraspol est jalonnée de gares, bâties pour certaines peu avant 2022. J’arrive près d’un petit poste de passage à niveau, décati, abandonné. Les barrières ne s’abaissent plus. Un jour, peut-être…
Soir. Lors du concert de musique folklorique, un jeune gars m’aborde, Sergueï. Il est anxieux de savoir ce que je pense de la République, de ses habitants. Bien sûr, je n’en pense que du bien. Je ne comprends pas bien dans quel secteur il travaille, les tomates, je crois, il a vécu – ou peut-être seulement voyagé – à Bruxelles. Parle-t-il français ? Non, et encore moins néerlandais. Il me regarde chaque fois comme si mes questions tombaient de la lune. Il est allé un jour à Paris, littéralement qu’un seul jour. Ce soir-là, il est avec sa copine. La musique accélère. Il me propose une sorte de sirtaki. Allons bon, c’est parti. Dans la fosse, une ronde géante s’est formée. Elle danse une hora effrénée. Nous la rejoignons. Nous tournons, encore et encore. Chaque fois que j’approche de l’une des énormes enceintes qui crachent les décibels, je rentre ma tête dans les épaules. Sans une goutte d’alcool, l’ivresse gagne. Puis la ronde se désagrège. Mes amis ont déjà disparu. Je hausse les épaules. La communication est malaisée. C’est ma faute. Je suis le « barbare » ici, je ne parle pas russe.
Sergueï a eu le temps de me confier qu’il voulait voir la Suisse. Oui, il adore la montagne. Mais non, il ne skie pas, me confie-t-il avec, toujours, cet air surpris devant l’incongruité de ma question. Je ne connais ni Sergueï, ni ces gens autour de moi. Mais le peu qu’ils me laissent entrevoir confirme mon intuition. La Transnistrie est un monde « enfant ». Ses rejetons disposent de perspectives singulièrement tronquées. Ils s’en accommodent, l’envie passe. Dans leur regard, persiste un soupçon de dépit. « Beaucoup de gens d’ici, concède Sergueï, partent à l’étranger. L’argent… – Et toi, Sergueï ? – Moi ? Non, quelle question. »
Mais il serait très injuste de réduire la République à une terre qui ne rêve que de Russie 6. La République est moldave, roumaine, russe, ukrainienne aussi. Qu’autant de différences cohabitent, bon an mal an, sur un si petit territoire est réconfortant. Cette possibilité fut cependant payée au prix cher : mille cinq cents morts a minima pendant la guerre du Dniestr de 1990-1992. Le conflit est gelé. Sur les billets de 50 roubles (un peu moins de 3 euros) est reproduit le bâtiment du gouvernement, devant lequel devrait se dresser Lénine sur son piédestal, cape au vent. Mais Lénine est gommé. Le billet qui me sert d’étalon date de 2007 ; l’emprise russe s’est peut-être accentuée depuis. Il serait cependant simpliste d’établir une correspondance entre acceptation, voire promotion de l’héritage soviétique, et russophilie. Héritages et mémoires, rites et habitudes : tout est toujours plus complexe qu’il n’y paraît 7.
Un des derniers numéros de chant est assuré par une blonde en robe de satin gainante noire, aux gants rouges – Taylor Swift, en plus jolie. Elle chante dans l’une des plus belles langues au monde, le russe. C’est ensuite au tour d’une brune des Carpates, moldavo-roumaine, qui dénoterait pas dans bien des régions d’Italie du Sud. Elle clôt le concert par une série de duos avec un bellâtre, également moldavo-roumain. Tous deux sont vêtus de chemises traditionnelles blanches brodées de pourtours géométriques colorés. Ils concluent sur des chansons italiennes. « Sarà perché ti amo. »
Urbex. « Exploration urbaine ». J’ai toujours eu une prédilection pour les lieux plus ou moins récemment abandonnés –l’âge n’étant pas un critère –, pour des raisons diverses – du dépôt de bilan à la fin du monde. Ce sont des lieux chargés d’histoire sensible, auréolés de mystère et d’interdit, des ruines véritables plutôt que grotesques, des ruines séculaires, décennales, ou tout juste estampillées. Ruines de palais et de masure. Elles racontent et plus encore confessent. L’esprit du lieu y demeure toujours : nos pas frottent la lampe du génie oubliée. Le temps devient matériel.
J’ignore tout du complexe abandonné que je visite ce matin. Brique et béton. Éclats de verre. Trois étages. Le toit est inaccessible. Quelques tags bon enfant. Aucun n’est à caractère politique. On y raconte que l’on veut vivre, c’est tout ; sans doute, oublier ; peut-être, fuir – mais où ? Nous ne sommes qu’à cinq cents kilomètres de Kiev, et à cent d’Odessa. Patiemment, se tresse une treille des belles ambitions autrefois plantées là. Peut-être est-ce un hôtel en puissance, fauché par la guerre. C’est aujourd’hui un labyrinthe sans autre Minotaure que celui du passé.
Il est impossible d’être jamais totalement relâché pendant une exploration « urbaine » – « périurbaine », ici plus précisément. Mais on apprend. On s’habitue au son de grosse caisse de la tôle vibrant dans le vent comme un tambourin d’enfant en plastique. On s’acclimate au bruit du frottement des feuilles qui résonne comme un souffle évanoui. J’avance en écoutant mes pas sur le verre qui crisse, sur l’étoffe qui feule. Mes pas dont l’écho résonne entre les murs vides comme une ombre sonore. Ceux des bêtes qui pianotent et hésitent, hésitent et pianotent, alors que j’avance, méthodiquement.
De temps à autre, je tape dans mes mains pour me faire connaître, mais aussi pour me rassurer.
La Moldavie est aujourd’hui un tout petit pays, sa superficie équivaut peu ou prou à celle de la région des Pays de la Loire ; elle faisait jadis partie des plus grands pays au monde. J’en prends brutalement conscience alors que j’arpente l’ancienne salle de géographie d’une école abandonnée.
Une école désaffectée serre le cœur comme aucun autre lieu. Nos propres souvenirs d’enfance et d’école remontent à la surface. Songeons aux promesses jamais tenues de l’avenir. Et quant à ces citoyens-modèles, curieux, ouverts, en voie de libération par la connaissance – qualifions-les, si l’on veut, de civiques – où sont-ils ? Trop souvent l’arme au poing.
L’école abandonnée d’un pays disparu et qui vient de traverser une guerre est encore plus poignante. Je dois fournir un effort de projection pour m’imaginer ces écoliers retranchés derrière ce mur de gros carreaux de verre, étoilé par les impacts de balle.
Sortie d’école. Retour en marshrutka, dans une école bien habitée, au milieu d’écoliers. C’est l’heure du casse-croûte. Kebab dans un restaurant, sans doute tenu par des Ouzbeks. C’est au sous-sol. Rien dans le présentoir. Deux hommes taciturnes semblent attendre l’apocalypse dans leur bunker. Oui, c’est ouvert. L’endroit est bercé d’une musique qui tient de l’ambiant orientalisante et du salon de massage. Le jeune fait le service ; l’ancien ravive les cendres du gril au sèche-cheveux, et y allume tranquillement une cigarette. Sandwich étrange, local : du chou mariné remplace les tomates ou les frites. Pas à tomber par terre – enfin, je l’espère.
Je me demande vaguement si Sergueï a connu le bahut que je viens d’explorer. S’il y avait des amis, et de quel bord ils étaient.
Je me dirige vers la ville de Bender, désignée Tighina de l’autre côté de la « frontière ». Tighina est le nom moldave ; Bender, le nom russe, tirant paradoxalement son origine du turc, langue de l’ennemi séculaire. Voyez comme il est délicat d’écrire ce journal, car il faut souvent choisir son camp : mettre les guillemets ou bien les retirer. Souvent, on ne sait pas bien, au nom de quelles certitudes on devrait pouvoir le faire. Aussi faut-il peut-être accepter la complexité… Nommer donc : Bender/Tighina.
La marshrutka, dans laquelle je suis littéralement accroupi à côté du conducteur, dépasse une caserne russe, devant laquelle une affiche 4×3 appelle à s’engager aux côtés des forces armées.
On arrive. Freinage pas des plus délicats. Je viens heurter du crâne le miroir intérieur. Oh, pas très violemment, mais assez pour que le rétroviseur tombe. Le conducteur ne m’en tient pas rigueur. Il embrasse la ventouse du rétroviseur, à moins qu’il ne crache dessus. Le miroir oblong vient retrouver sa place sur le pare-brise. Terminus.
Bender/Tighina est bucolique. Ses rues sont hors du temps, c’est-à-dire sorties du temps et allégées de son fardeau. La forteresse de la ville sans doute y concourt, elle concentre toute l’histoire, l’a aspirée, sucée, cristallisée. La citadelle garde le Dniestr, et l’accès aux terres de l’est. Stratégique, elle est passée de main en main. J’ai avec moi un roman, L’Église blanche, de Ion Droutsé, qui me fait penser au Conservateur des antiquités de Iouri Dombrovski. Même veine soviétique des confins, des franges plutôt, une vision à hauteur d’homme ou de femme, un subtil détachement des grandes questions qui totalitairement mobilisent, scindent et fâchent.
Les combats les plus féroces se sont livrés pour la ville, en juin 1992. C’était au niveau du pont que j’ai traversé en arrivant de Tiraspol. Le pont Eiffel aux croisées d’acier repose sur une pile centrale ; l’un de ses côtés est peint aux couleurs transnistriennes, l’autre aux couleurs russes.
Dans le parc Gorki, les essences de pin dominent, et apportent un effluve de sud et de vacances. Dans certaines rues, ce sont des platanes. En cet été finissant, dans ces avenues vides et silencieuses, ce soleil amolli, fermant les yeux, respirant à pleins poumons, c’est un délicieux cliché de sous-préfecture française aux volets déjà clos qui se décante. Une chimère néo-soviétique.
Je me dirige vers la gare centrale. Depuis quelques années, les trains ne partent ni n’arrivent plus ici. J’aperçois le bâtiment de loin, imposant, digne d’un vrai nœud ferroviaire. Depuis le début des années 1950, la gare a des allures staliniennes. Gare des pas perdus. Gare fantôme. Gare figée. Ses proportions, sa symétrie, en font un palais du voyage oublié. Il me faut mieux la voir.
Je remarque des enfants qui jouent sur les marches d’un train-musée – à quai, si l’on peut dire, en dehors de la gare interdite. C’est un train soviétique. Il est repeint de frais. La cheminée de la locomotive semble sur le point de cracher la suie. Je longe la grille noire qui jouxte la gare. Pas d’accès, ce serait trop simple. J’attends que les enfants soient partis. Je gravis l’escalier à mon tour. Là, entre deux wagons, les tampons écartés permettent des appuis. De cette position, on est plus haut que la grille noire. Il suffit alors d’y poser le pied, puis de se laisser tomber de l’autre côté. Ça y est, c’est fait.
Il y a des passants dans la rue, sur la passerelle qui enjambe les voies vides. Surtout, il y a des caméras. Si je me fais pincer, je jouerai au con. Pas sûr de bien connaître le code civil local relatif à l’urbex – surtout au vu des dégradations que nombre de vandales occasionnent. Toutefois, j’arpente assez tranquillement le quai. Je frotte les fenêtres pour en dégager la poussière, et éclairer mon chemin. Mais l’urgence est surtout dans la lumière finissante, la nuit tombe.
J’ai glané tout ce que ces précieuses minutes de soleil et cette gare abandonnée ont bien voulu me donner. J’ai la gorge un peu serrée à la vue de cette halte, je pense à toutes les rencontres qu’elle a permises, et qu’il lui est désormais défendu d’offrir.
Je lis la plaque jouxtant le train-musée. Dans un frisson, je découvre que contre cette grille noire que j’ai inconséquemment sautée, se sont peut-être appuyées ces cent cinquante personnes fusillées en 1918, alors que les troupes roumaines prenaient la ville. Le massacre devait être suivi par le soulèvement d’instigation bolchévique de Bender/Tighina. Un certain nombre d’habitants refusaient toujours de voir Bender et la Bessarabie annexées par le royaume de Roumanie. En mai 1919, le soulèvement fut réprimé dans le sang par l’armée roumaine, épaulée par les troupes françaises du général d’Anselme. Un nombre significatif de soldats français fraternisèrent cependant avec les habitants réfractaires. Ils permirent même aux bolchéviques de franchir le Dniestr sans encombres. Une plaque commémorative, aux noms presque évanouis, leur rend hommage au cimetière militaire de la ville.
La guerre de 1990-1992. Mémoire, mythe, fantasme. La question de la réalité et de la vérité.
À deux pas de la forteresse historique se dresse fièrement le buste du général russe Alexandre Lebed, sauveur de la ville qui ressemble à un boxeur. Le haut monument attenant, dont la cloche fut fondue en Russie, étire un piton blanc coiffé de la croix orthodoxe. Un véhicule motorisé vert foncé, marqué ПМР 8, est posé là, comme un crapaud. On y a planté une hampe à laquelle flotte le drapeau rouge-vert-rouge, flanqué de la faucille et du marteau.
Comme toutes ces luttes me paraissent lointaines. Elles sont assénées ici à l’envi, justement pour qu’on ne les oublie pas.
Forteresse.
La première enceinte remonte aux travaux ottomans du XVIIe siècle – ses ingénieurs et architectes étaient français, héritiers de Vauban. Quelques attractions (bateau pirate, carrousel), et une aire de jeux. Mais les lieux sont vides. Vendredi. Il faudrait revenir demain pour pouvoir juger de la popularité de la démarche, à savoir créer du divertissement en produit d’appel afin de sensibiliser à l’histoire.
J’approche de la deuxième enceinte. Les rénovations sont à questionner. Tout est flambant neuf. Kitsch ? Certainement, à la Viollet-le-Duc. Il y a encore les bâtiments militaires des années soviétiques, et de la guerre du Dniestr, mais séparés par des barbelés de ce qui est à présent un musée. Je déambule. J’emprunte le chemin de ronde, derrière les remparts. Ça va, point d’envahisseur en vue. Je découvre, comme dirait García Márquez, l’incroyable et triste histoire de la candide Viorica, qui est une variation sur la légende de la Dame blanche. Son fantôme continue de hanter les lieux. Preuve en est que les sentinelles l’ont de tout temps aperçue. Les balles de leurs fusils ont criblé le mur sur lequel passe sa silhouette, les nuits de pleine lune.
Déjeuner. Deux jeunes femmes parlent d’aller travailler en Europe, à Rome, notre voisin transalpin semble avoir des liens étroits avec la Moldavie. Beaucoup de gens d’ici évoluent d’ailleurs à Chișinău… Sont-ils des traîtres ? Plutôt des réalistes. Chișinău est l’antichambre de l’Europe. Rome alors ? La Ville éternelle. Les deux jeunes Moldaves ne mentionnent en revanche jamais Moscou.
En 1990, la population de Transnistrie s’élevait à 730 000 habitants. Aujourd’hui, c’est moitié moins. L’exode n’est pas terminé : la population diminue de un à deux pour cent par an.
Le Dniestr. Il existe des plages. Il y a du courant. Les bouteilles en plastique et détritus divers qui flottent en attestent. Je ne sais pas ce qu’attrapent les rares pêcheurs que je croise. Je ne me baignerai pas, je n’ai pas mon maillot.
Arrive une vieille Lada noire, voilages aux fenêtres, comme dans une cuisine de grand-mère. Immatriculée en Russie, la voiture se maintient, mais ne peut pas mentir sur son âge. Des hommes vêtus d’uniformes militaires en sortent. Il y a un autocollant MC sur la vitre arrière. Plus loin, à côté de la Maison de la Culture, se trouve un monument aux « Gardiens de la paix ». Il y est gravé « Où nous sommes, il y a la paix. » Le soldat-statue porte un casque. Sur celui-ci, deux lettres : MC. Si les Russes subventionnent les « Gardiens de la paix », leur flotte automobile n’est pas du tout la priorité. Ils doivent être les premiers lésés par la guerre en Ukraine. Devant ce même palais de la Culture, une fontaine musicale laisse entendre My heart will go on à la flûte de pan électronique. Tout se perd.
Un bâtiment administratif : on dirait un tribunal, un centre des impôts. Je veux photographier l’emblème PMR sur le fronton. Je le fais. Un imposant type en civil sort du bâtiment comme un diable de sa boîte, dévale les marches, et demande à voir les photos. Je les lui montre. J’efface. Je remarque, c’est incongru, que le type ressemble aux agents du GRU qui ont joué un mauvais tour à Skripal.
– Это всё ? C’est tout ?
– Да. Oui.
Le malabar repart dans l’autre sens. Je m’écarte, vaguement soulagé. Je n’ai pas montré toutes les photos. Je me suis arrêté sur le monument aux Héros, très soviétique, très touristique, à sa manière. Quelques clichés plus loin, l’agent de sécurité, le policier et le milicien (les rôles sont flous, parfois interchangeables) auraient découvert des clichés du checkpoint qui régule le trafic, en contrebas de la forteresse.
Tout citoyen devrait être un диссидент, un dissident. La curiosité est un vilain défaut. L’absence de curiosité, une tare.
Lors du dîner, je bois un Chardonnay très moyen importé d’Espagne, pendant qu’un DJ aux allures d’étudiant premier de la classe joue du Snoop Dogg. La serveuse m’avait pourtant assuré que le vin était moldave. Évidemment qu’il l’est. Improbables (et misérables) miracles de la mondialisation. Post-réalité, encore et toujours. Rien n’est jamais ce qu’il semble. Quelque part, c’est étrangement réconfortant, voire prometteur.
Je prends une nouvelle marshrutka, vers Chișinău. Le chauffeur est ordinairement antipathique. Il m’interdit le strapontin à côté de lui et me fait signe d’aller au fond, où il n’y a pas de place, évidemment. Je suis pris d’une envie de lui montrer la Vierge de Vladimir collée sur son tableau de bord. Mais il y a aussi des gants de boxe miniatures, qui pendent du rétroviseur intérieur. Je resterai donc debout, une heure et quart. J’ai changé mes derniers roubles transnistriens. L’agente n’avait qu’un billet de 10 euros. J’ai pris le solde en lei moldaves. Les hard currencies se font rares. Quelques minutes plus tard, une femme monte et s’assoit sur le strapontin, sans un mot.
Contrôle des passeports au checkpoint. Le billet tamponné par le soldat à l’aller, dont j’ai lu partout qu’il ne fallait surtout pas le perdre, n’est même pas considéré par la garde-frontière. Relâchement ou indifférence. Les bouches d’aération du toit sont calées par des bouteilles de plastique vides. Heureusement. C’est déjà un petit sauna que cette marshrutka. A fortiori debout. Je m’aère gentiment les aisselles en me tenant des deux mains aux coursives des galeries supérieures. Personne ne me cède sa place pour autant.
Chișinău, Tiraspol, c’est comme une expérience à ciel ouvert : une ville tournée vers l’Europe, une autre vers la Russie. A tale of two cities. Elles ne sont séparées que de soixante kilomètres. Chișinău compte 720 000 habitants. Tiraspol, 130 000. Le PIB de Chișinău est estimé entre neuf et dix fois supérieur à celui de la République moldave du Dniestr tout entière. Il équivaut à celui d’une agglomération comme Valenciennes, ou Limoges (qui comptent chacune environ 130 000.habitants). Mais l’argent s’y voit bien davantage – qu’il soit concentré entre moins de mains et/ou qu’on en fasse un usage beaucoup plus hédoniste.
La présence un peu partout sur les bâtiments officiels du drapeau européen me rassérène, c’est peut-être idiot. Si la Moldavie doit devenir membre de l’Union, il est cependant impossible d’imaginer que la « Transnistrie » sera de la partie 9.
Rues de Chișinău : les Lada ont disparu. En revanche, des voitures de luxe flambant neuves font leur apparition. On se croirait à Moscou, à la sortie du banya Sanduny, le lundi, alors que les députés de la Douma prennent du bon temps.
Le cirque. Institution soviétique. L’équivalent bon enfant des arènes de Rome. « LA PREMIÈRE ÉTAPE DES TRAVAUX DE RESTAURATION / CONSERVATION DU CIRQUE DE CHIȘINĂU est en cours grâce au soutien financier de l’Union européenne ». Comme j’aimerais m’y rendre, une fois les travaux terminés. Et si j’étais moldave, aux côtés de mes enfants, je crois que j’en serais très ému. En attendant, je me languis des mosaïques qui couronnent l’étage.
Ruines de synagogue. Au début du XXe siècle, presque un habitant sur deux ici était juif. Cinquante mille personnes. Après 1945, ils étaient peut-être cinq mille. Les ruines sont cachées par une bâche de chantier transparente. J’en suis réduit à prendre en photo la bâche sur laquelle une ancienne photo de la synagogue est reproduite.
Un certain confort accompagne la sensation de retour en Europe. Mais l’énergie s’amenuise avec le sentiment de l’altérité réduite. Il règne une sorte d’atmosphère de dolce vita. Il m’est agréable de retrouver un peu d’air, après la pesanteur outre-Dniestr. Cette pesanteur, c’est le sentiment d’être écrasé par l’histoire, de n’être rien, ou si peu, face aux siècles qui m’ont précédé, ou plutôt face aux années d’après 1945. Assénée sans cesse, omniprésente, l’histoire devient totalisante – sinon totalitaire. Comme il est bon d’être hors de l’histoire. Méfions-nous de ceux qui réclament l’avant, et fantasment un âge d’or. Ils nous broieront sans vergogne. Ils nous satureront de mémoire. L’obsession des racines participe du même délire. Je me souviens d’un graffiti, sur le palais des congrès du Parti communiste de Bulgarie. Il m’avait paru idiot. Je le comprends un peu moins mal maintenant : « Forget your past », « Oubliez votre passé ».
Chișinău ressemble à Bucarest avant Ceaușescu. C’est une ville moyenne de Mitteleuropa du XIXe siècle, avec ses maisons de rapport de plain-pied aux moulures de stuc, ses temples sacrés et laïques, c’est-à-dire son théâtre national et ses églises, orthodoxes ou pas. Mais mon œil se lasse de ce monde ancien. Le brutalisme, le modernisme socialiste, ont souvent quelque chose de pseudo-folklorique : ce sont des architectures paradoxalement libres, quitte à ne ressembler à rien, ou bien à des dessins de gamins devenus réalités, pour le meilleur et surtout pour le pire. Ils ont quelque chose d’assez jouissif, en vérité, ces dos tournés au Beau, qui le font mieux ressurgir, par accident, ou négativement, en rafraîchissant le regard émoussé qui ne voyait plus le nombre d’or.
Être tout à fait seul à l’étranger est une expérience quasi autistique. Étrangement, l’autisme ici est plus supportable qu’ailleurs, disons qu’à Copenhague ou Amsterdam, où la solitude est d’autant plus exaspérante qu’elle est vécue comme honteuse.
Si tous les panneaux, toutes les communications (publicitaires, officielles) sont en roumain, j’entends surtout parler russe dans les rues (peut-être cela s’explique-t-il aussi par l’afflux de réfugiés ukrainiens préférant le russe par commodité ?). On comprend la hantise que Chișinău peut avoir de Tiraspol. Chișinău est-elle une future Riga, c’est-à-dire une autre capitale européenne à forte minorité russophone ? La crainte russe, à Riga, est peut-être plus que jamais présente.
Alors que j’écris ces lignes, une énième délégation états-unienne plie bagage, quitte Moscou, après une nouvelle rencontre avec le président russe. Direction Kiev, pour une entrevue avec Zelensky.
Au marché central, je fais le même constat d’une sorte de « dissonance cognitive » : la minorité linguistique russe vend et achète autour de moi alors que les hauts-parleurs font leurs annonces en roumain. Ou bien est-ce en moldave ? Sur ce point aussi, il y a débat, le moldave étant l’appellation que les Soviétiques avaient choisie pour le roumain de Moldavie. Il s’agissait probablement de diviser pour mieux régner : aucune envie, à Moscou, d’avoir à mater les aspirations à la Grande Roumanie.
Il y a peut-être une démarche statistique fallacieuse dans la « langue librement parlée » des recensements moldaves. On dénombrait 48 % de russophones en 2004, alors que seuls 11 % des Moldaves avaient le russe pour langue maternelle. Cette disparité peut aussi s’expliquer, en partie au moins, par la permanence de l’héritage de l’usage du russe après l’effondrement de l’URSS 10. Il est très possible par ailleurs que Chișinău – qui regroupe tout de même un Moldave sur trois ; un sur quatre, si l’on compte les Transnistriens – ne soit pas le reflet de la Moldavie, que la communauté russophone (et/ou russe) y soit plus importante et que la capitale concentre aussi de nombreux réfugiés ukrainiens.
Vers le complexe abandonné qui abrite l’ancien observatoire astronomique des Pionniers, un groupe de jeunes adolescents courent, se cachent et sursautent de surprise quand ils tombent nez à nez avec moi. Nous échangeons les politesses d’usage. Rendons aux enfants ce qui leur appartient. Les exquis territoires des jeux interdits. Je me dirige vers l’observatoire en marchant sur des détritus divers et je gravis le raide escalier de fer, comme celui d’un phare.
Sur ces entrefaites, je suis rejoint par G., guide touristique, braconnier d’une nouvelle espèce qui trouve ses proies sur les réseaux sociaux. Nous explorons ensemble un ancien théâtre abandonné qui devait aussi contenir une salle de cinéma, immense comme un hangar de Baïkonour, et il m’explique qu’il est russo-moldave (mère russe, avec laquelle il a passé le plus clair de son temps ; père moldave, officier dans la marine soviétique, souvent sur le départ). Quand la conscription pour l’« opération spéciale » a été lancée, il a pu fuir la Russie. Il a laissé un fils derrière lui, au Kamtchatka. Ils s’appellent, de loin en loin. Les réseaux de communication coupent fréquemment. Nous montons dans les balcons du théâtre de béton. En contrebas, les adolescents jouent toujours à cache-cache. Ils passent à proximité d’une énorme roue de fer encastrée à fleur de sol. La scène se trouvait là, et pouvait tourner.
G. confirme mon intuition : beaucoup d’Ukrainiens sont arrivés ici depuis quelques années. Ils échangent le plus souvent en russe 11. Et G. de railler l’hypocrisie de nombre de Transnistriens qui clament haut et fort refuser la Moldavie, refuser de parler « moldave », tout en trépignant d’impatience dans l’attente de leurs papiers roumains, de leurs passeports pour l’Europe. G. a des amis, de l’autre côté du Dniestr. Aucun, bien sûr, ne veut perdre la face. Tous prétendent, avec plus ou moins de conviction et de sincérité, adhérer aux récits officiels. Hors de Tiraspol et de Bender/Tighina, la région s’effondre littéralement. À la maison de la culture d’une petite ville, G. a vu un bout de toit s’écraser sur la scène. Rares sont ceux qui vivent en Transnistrie et qui l’entretiennent 12. Beaucoup rêvent, à mots couverts, de partir. Je me souviens des discussions surprises par mon oreille indiscrète. Elles ne contenaient pas plus de désir d’étranger que les conversations entre jeunes Français qui rêvent de Londres ou de New York. Les mêmes ressorts sont à l’œuvre. À moins que… G. me parle aussi de la corruption endémique, d’un côté comme de l’autre de la frontière, et de ses effets dévastateurs.
Nous visitons le cimetière juif, autrefois immense. Seules quelques allées ont été conservées jusqu’à aujourd’hui. La majeure partie du cimetière a été transformée en ce qui s’appelle le parc Alunelul. Sur les murs, à l’intérieur du cimetière, de grands encarts détaillent le pogrom de 1903. Allées bousculées, tombes penchées : beau naufrage du temps. Je n’ai jamais vu autant de cénotaphes. Nous lisons les stèles. Les dates de trépas disent déjà tout : mort en déportation, mort en déportation…
La Maison de purification (Beit Tahara) est en ruine. Je remarque que les portes de fer sont trouées d’impacts de balles. On s’est cachés, ici. On s’est tirés dessus. Abrités du soleil par la Maison, nous essayons de boire un vin rouge affreux qui ressemble à un vin chaud refroidi sans épices et coupé à l’éthanol. G. a voulu que je goûte, dans un bouchon, au petit marché qui jouxte le cimetière. Le viticulteur était assis sur une chaise pliante, sous un parasol et attendait le verdict, ou plutôt s’en foutait royalement, mais espérait bien que ces simagrées aboutiraient à l’achat de la bouteille.
– Not the worst… Not the best…, juge G.
– Not the best…, acquiescé-je.
J’ai instantanément mal au crâne.
G. me raconte que Chișinău, il y a vingt ans, c’était très dur, que la corruption était bien pire encore, qu’il y avait aussi la mafia, les drogues, et que ceux dont il fallait le plus se méfier, c’étaient les policiers. Il me raconte une anecdote. Il a alors dix-huit ans. À un festival de musique, une bagarre entre punks éclate à côté de lui. Cette baston ne le concerne pas, il cherche à s’écarter. Mais il est attrapé par un policier et jeté avec les autres dans le panier à salade. Alors qu’il tambourine pour qu’on le laisse sortir, un policier le tire du fourgon et le bat, le bat encore, là, au vu et au su de tout le monde. Personne ne bronche. Il perd conscience. Il se réveille, sanguinolent, laissé pour mort, dans une forêt qu’il ne connaît pas. Forget your past.
Je suis las des héros et des cosmonautes, las de « progrès », de la promesse des lendemains qui chantent. J’ai besoin de chant, d’un peu d’apesanteur véritable, à laquelle nulle fusée ne mène, besoin de poésie, peut-être, d’un sourire aussi – de mosaïque, ou réel. Le bonheur n’est pas à aller chercher dans le cosmos.
Lycée Gogol : des tons rouges, orange, jaunes, quelques tesselles bleu-gris, blanc cassé, mauve pâle. Des rubans transforment un écheveau en une caresse qui fleurit en des roses épanouies. La mosaïque du Labyrinthe de la Connaissance me réchauffe le cœur. Voilà un sourire. Les fractions, les lettres, les dessins géométriques, les formules mathématiques transmuent la fresque en grimoire. Magie hier, savoir aujourd’hui. Le bonheur, peut-être : utiliser le second au service de la première.
Nord-ouest de la capitale : quartier cossu, officines de café proprettes et boutiques de luxe. Étang du parc Valea Morilor, sur lequel glisse un pédalo bleu aux airs d’hippopotame, que surplombe le bunker crème de l’ambassade états-unienne et l’ancienne Maison des Nationalités, bâtiment moderniste en porte-à-faux dont il est compliqué de s’approcher à cause de la proximité justement de l’ambassade états-unienne. Je prends des forces avant le sud-est, l’hôtel National transformé en pigeonnier brutaliste de quinze étages, la résidence Romanita tout droit sortie de Blade Runner, monstre de la Guerre des mondes qui a pris racine, essaim aux alvéoles humaines.
Hôtel National : belle bête. J’en fais le tour, je cherche un accès. Je tombe sur une voiture de « carabiniers ». Le passager en lunettes de soleil me dévisage longuement, puis la voiture fait demi-tour, s’éloigne. Je continue. Je retrouve la voiture de police, garée quelques mètres plus loin. Le policier a retiré ses lunettes. C’est une chose rare, a fortiori j’imagine chez un policier en opération : je vois un sourire. Il parle à quelqu’un dont j’aperçois les pieds. Deux adolescents, grimpés sur la rampe de l’hôtel. Le policier parle gentiment. Les gamins descendent. Le conducteur sort à son tour du véhicule, m’enregistre, me dissuade. Bon. Je rentre à Paris demain. Je préfère l’hôtel au poste. Sur la façade de l’hôtel, je remarque qu’on a installé des caméras (j’en relève au moins trois). Une largeur du bâtiment est hérissée d’antennes. Il doit faire office de relais aux ondes de toutes sortes.
Romanita, nous voilà. Dix-huit étages de rafistolages, de bow-windows plus ou moins improvisés, d’improbables balcons à l’individualité chérie. Des parements de briques ou de parpaings viennent renforcer (alourdir ?) la structure comme autant de pansements. Du linge flotte aux fenêtres. Il doit être sec. Les habitants commencent à rentrer chez eux, ils rentreront bientôt les perches. C’est un perchoir en effet que la tour Romanita, un palmier de béton au tronc hérissé, une pomme de pin aux écailles closes, un donjon socialiste pour voir venir un monde meilleur. J’imagine ces vies qui tournent comme des vis dans la cage d’escalier, quand les ascenseurs sont en panne.
Je finis sur la Danse des Muses. Le soir tombe sur Chișinău. Le couchant mordore la robe flottante… des muses, ou bien des nymphes ? Mais j’arrive un peu tard, le soleil est déjà bas. Les Muses se retirent, doucement, s’évanouissent comme le songe d’une nuit de fin d’été. La mosaïque se dégrade vite. Dans le coin inférieur gauche, un graffiti bleu pollue la symphonie à dominantes blanche, jaune et noisette. À droite, un orme a poussé. Il dépasse déjà la mosaïque. Les Muses ne le boudent pas. Elles dansent avec lui.
Les avions tracent dans le ciel de Chișinău leur sillage de mousseline. De l’observatoire abandonné du palais des Pionniers, on peut suivre un appareil qui file vers Paris. Je ne vois pas l’observatoire. Mais je sais qu’il est là, et que je le survole.
Nous avons en partage les ailleurs. Leur désir – passé transfiguré.
Leo Löwenthal et l’autodafé
« Tout allait mieux sous l’Occupation »