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Le retard des étoiles

Histoire du dernier voyage de Wang Zixuan 王子轩 (2026-2287), parti à quarante-huit ans pour rapprocher la Chine du ciel.

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Tundra Studio

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Max RichterThe rings of Saturn

Né le 19 septembre 2026 à Nantong, cité industrielle de second rang sise à quelque cent vingt kilomètres au nord de Shanghai, dans la province du Jiangsu, Wang Zixuan n’avait pas le profil type du jeune premier issu des hautes sphères du Parti ou d’une famille de caciques privilégiés.

Enfant unique d’une famille de la grande classe moyenne, il avait un père directeur du contrôle qualité d’une usine métallurgique et une mère au foyer. Wang Zixuan a grandi dans la tiédeur terre-à-terre d’un cercle traditionnel, ni opulent ni marqué par le moindre rêve de vanité méritocratique, dont son nom, Wang, qui signifie littéralement « roi », était peut-être le seul reflet.

Sauf que Wang Zixuan regardait le ciel dès son plus jeune âge. Pourquoi ? Difficile à dire. Peut-être parce qu’il avait grandi non loin du mont Langshan, l’une des « cinq montagnes » de Nantong, prisé des habitants du Jiangsu pour ses temples, ses divinités et sa haute pagode dont la flèche est pointée vers les cieux divins.

Plus tard, quand il sera reconnu et consulté, il retracera dans son enfance et son adolescence une « mystique raccrochée à l’univers ». Brillant élève, Wang Zixuan se destine tôt aux sciences. Là aussi, sous le signe du ciel. Le déclic se serait produit après sa visite de l’Observatoire de la Montagne Pourpre de Nankin, dans le Jiangsu, longtemps dirigé par Zhang Yuzhe (1902-1986), père de l’astronomie moderne chinoise et découvreur de l’astéroïde 1125 China.

Ingénieur formé d’abord à l’École de mathématiques de l’université de Nantong, puis à la faculté des sciences mathématiques de l’université Jiao Tong de Shanghai (SJTU) – « le MIT de l’Est » –, Wang Zixuan passe, après la guerre de Taïwan, une année au Canada à l’université de Toronto pour les études aérospatiales, puis, entre 2052 et 2054, aux États-Unis, au fameux Cornell Institute of Space Robotics and AI Studies. 

Il y a décroché un PhD en cérébro-bionique et en intelligence artificielle hypergénérative. Tout ou presque prédestinait alors le jeune homme, qui avait grandi dans une Chine fascinée par la science occidentale et par les exploits et rêves cosmiques d’Elon Musk, à rester aux États-Unis, d’autant qu’un météore de l’IA américaine lui avait proposé des revenus substantiels.

Mais l’appel de Langshan a été plus fort. Le grand dépassement des États-Unis par la Chine en 2050 a peut-être aussi joué un rôle. Wang Zixuan a fait partie de cette masse de talents chinois qui, en regagnant leur pays en 2055, ont contribué à affronter une crise démographique sans précédent.

Comme beaucoup, il s’intéresse alors à la dichotomie homme-machine et aux réalités fragmentées des univers algorithmiques. Il s’installe à Shanghai, se marie et a soixante-seize enfants. Son ralliement au Parti est tardif et n’a coïncidé qu’avec son intégration à la China Aerospace Science and Technology Corporation, où a germé ce qui deviendra le projet d’exploration du millénaire.

C’est en 2059, quelques mois après que Pékin a implanté sa seconde base sur la face cachée de la Lune, que Wang Zixuan réussit à réunir les billions nécessaires pour fonder avec des partenaires fortunés, des professeurs, des ingénieurs, des astrophysiciens et des scientifiques chevronnés, la plateforme China Cosmic AI, un fonds mi-privé, mi-public.

Son objectif pouvait paraître technique ou marginal : croiser les dernières avancées en bionique autonome et en supra-intelligence artificielle afin de les mettre au service de la recherche spatiale.

Wang Zixuan savait-il alors que, parallèlement à la CNSA (Administration spatiale nationale chinoise), venait de naître un géant qui allait devenir bien plus stratégique que toute autre entreprise spatiale dans le pays et trois fois plus puissant que le chinois Moonshot 2 capitalisé à 550 milliards de yuans ? La toile de supercalculateurs de classe gigawatt et la constellation de super-satellites autonomes de classe Gaojing 5, mise en orbite par Pékin entre 2035 et 2045 pour rivaliser avec la superstructure orbitale américaine, avaient déjà tout changé.

En 2064, grâce à China Cosmic AI, Wang Zixuan et ses équipes révolutionnent l’idée même de l’orbite géostationnaire et géostratégique, en mettant au point un projet de méga-constellation de « satellites-cerveaux » interconnectés, capables de gérer, en essaim et en mode autonome, sans aucune intervention humaine, leur propre interopérabilité : à des fins d’observation de la Terre et de l’espace, d’analyse de giga-données terrestres et spatiales à la nanoseconde, mais aussi de supervision de manœuvres défensives voire offensives produisant une obsolescence radicale de la guerre humaine.

« Des satellites-cerveaux interconnectés ont l’avantage d’une autonomie programmée sur des dizaines voire des centaines d’années, de quoi envisager le projet d’une base flottante autour de Vénus », expliquait alors Wang Zixuan qui cherchait encore à cacher la vraie direction de sa découverte.

Dans les années suivantes China Cosmic AI produira plusieurs milliers de cosmonautes humanoïdes et exosquelettes à régulation métabolique, tous programmés pour des voyages interplanétaires intemporels. Ils seront essentiels pour le développement de la première ville lunaire chinoise (35 000 luno-résidents stables), d’une nouvelle implantation sur Mars (350 000 sino-martiens) et de la colonisation d’Europe, la lune de Jupiter.

Tout était alors en place, ou presque.

Il ne lui manquait plus qu’une chose pour accomplir son rêve le plus fou : un moteur.

Il lui faudra une décennie pour l’obtenir.

L’image appartient à l’histoire. En 2075, au Palais de l’Assemblée du peuple du Nouveau Pékin, Wang Zixuan reçoit les honneurs du Parti communiste interplanétaire et la médaille de la Science pour avoir conçu le moteur nucléaire thermique le plus puissant jamais construit, révélé pour cette occasion. 

Il a quarante-huit ans. Ce sera sa dernière apparition publique.

Ce jour-là, il embarque, seul humain au milieu d’un équipage d’humanoïdes, à bord d’un vaisseau capable d’atteindre, au gré d’accélérations successives, des vitesses proches de celle de la lumière.

L’odyssée devait durer plusieurs décennies et le mener vers les confins du cosmos. Aucun retour n’était prévu.

La nouvelle nous est parvenue hier. Comme tous les derniers messages du vaisseau, elle avait voyagé près d’un siècle.

L’enfant de Nantong qui levait les yeux vers la flèche de la pagode de Langshan a achevé son voyage humain à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, en temps de bord. 

Sur Terre, plus de deux siècles ont passé depuis son départ.

Fidèle à sa mystique stellaire, Wang Zixuan a rejoint les étoiles.

Edda ou le volcan

Edda Sæmundardóttir (2026-2126) naquit en prose, il y a un siècle, à Reykjavík. Elle vient de mourir comme elle avait vécu : en poésie.