Max Weber avait-il prévu Sam Altman ?
<em>L’Éthique protestante</em> et l’esprit de l’intelligence artificielle
Commençons par la fin.
L’homme est de dos, la tête enfoncée dans la capuche de son imperméable, entouré de micros. Les questions des journalistes fusent :
« Êtes-vous un conseiller du président ? »
« Saviez-vous que Nadia Beller était enceinte ? »
« Qu’avez-vous à dire au président ? »
« Que pensez-vous de votre carrière ? »
« Êtes-vous innocent ? »
« Fernando, qu’avez-vous à dire pour votre défense ? Vous êtes accusé de nombreuses choses, vous avez le droit de répondre. »
« Dites quelque chose pour votre défense, c’est votre chance. »
« Avez-vous menacé Nadia Beller ? Où étiez-vous durant l’attaque ? »
L’homme, ainsi acculé devant une porte d’ascenseur du tribunal de Santa Cruz, en Bolivie, parvient à dire dans un sanglot : « Je veux voir mes fils ! ». Il hoquète pitoyablement face aux innombrables questions des journalistes.
C’est sur cette image que se termine, pour le moment, la trajectoire météoritique de l’un des plus influents propagandistes des extrêmes-droites latino-américaines de ces dernières années.
Cerimedo. Depuis au moins la pandémie de Covid, ce nom semble accompagner dans l’ombre la plupart des mouvements et des gouvernements de droite et extrême-droite d’Amérique latine. Des Bolsonaro au Brésil jusqu’au bureau du président Rodrigo Paz en Bolivie, en passant par le Honduras de Nasry Asfura, les campagnes de désinformation au Chili ou l’ascension de Milei en Argentine, Cerimedo est là, fidèle au poste. Sa mission : mentir, dans un premier temps. Dans un second, amplifier le mensonge.
Mais où a-t-il vraiment été, où dit-il avoir été et où croit-on qu’il a été ? Voilà trois versions très différentes du parcours de ce professionnel de la désinformation, de la manipulation et de l’autopromotion.
Certaines versions journalistiques le présentaient récemment comme un conseiller du président bolivien si puissant que personne n’aurait eu accès au chef de l’État, sans passer auparavant par lui. D’autres versions indiquent qu’il a joué un rôle important durant la campagne pour l’élection de ce même président, mais qu’il n’avait aucun rôle déterminé dans son gouvernement.
Pas de poste officiel, des rumeurs, des sous-entendus, des demi-mots, des non-dits. Agent de la CIA ? Du Mossad ? « Les deux » répond-il dans un message, mais faut-il le croire ? Principal ordonnateur de la campagne de Milei ? Propagateur des fausses informations sur des fraudes électorales ramenant Lula à la présidence du Brésil ? Boursier à Harvard ? Fondateur de l’officine d’extrême droite La Derecha Diario ? Entraîné militairement avec les forces spéciales de la Marine états-unienne, les Navy SEALs ? C’est lui ou un autre ? Vrai, faux ?
C’est toujours un brin confus. Il y a parfois un peu de vrai et beaucoup de mensonges savamment distillés par le principal intéressé, d’autres fois de pures affabulations, émises aussi par lui. Pour comprendre qui est Fernando Cerimedo et comment il est devenu le rouage de la conquête de l’Amérique latine par l’extrême droite, il faut se replonger dans la vie de ce menteur professionnel.
En 2012, il ne travaillait pour aucun parti, n’avait aucune opinion politique connue. Mais la justice s’intéressait déjà à lui.
Nous sommes à Mar del Plata, la ville où il est né en 1981, située sur le littoral argentin, à environ 400 kilomètres de Buenos Aires. Les parents du journaliste de la télévision argentine Rodrigo Lussich veulent s’y installer prochainement et y investissent toutes leurs économies, le résultat d’années de travail, 30 000 dollars pour un modeste deux-pièces. Ils signent devant notaire la transaction avec le vendeur, Fernando Cerimedo. Ce dernier, chauffeur de taxi à ce moment-là, doit encore régler un dernier détail bureaucratique avant de pouvoir remettre aux Lussich l’acte de propriété en bonne et due forme. Mais, en attendant, il demande à ce que l’argent lui soit donné au plus vite. Il supplie, il y a urgence : son neveu souffrant de cœliaque a besoin d’une intervention chirurgicale, sans laquelle il risque la mort. Cerimedo a besoin de cet argent pour payer la clinique. La mère Lussich lui remet ses 30 000 dollars et prend possession de l’appartement, le meublant avant de repartir pour Buenos Aires.
Si le neveu est effectivement intolérant au gluten, tout le reste est faux. Et l’appartement avait déjà été vendu auparavant, si bien que les premiers acheteurs — détenteurs de l’acte de propriété — font expulser ces « squatteurs » arnaqués par Cerimedo qui, au passage, vole aussi les nouveaux meubles de la famille Lussich. Il n’y a pas de petits profits.
La justice prend son temps : Cerimedo n’est condamné pour ce délit qu’en 2016, à deux ans et demi avec sursis et le remboursement intégral de l’argent volé aux Lussich. Il a organisé son insolvabilité, si bien que la mère Lussich attend toujours son argent 1.
Entre cette arnaque en 2012 et sa condamnation en 2016, le chauffeur de taxi a tenté de s’introduire dans la politique locale, par la voie de l’Union Civica Radical (UCR) 2 de Mar del Plata, sans succès.
En 2019, désormais à Buenos Aires, il crée un site, dont le titre se veut le pendant exact de La Izquierda Diario, le média trotskyste (Révolution Permanente, pour sa version française) : La Derecha Diario. Mais, plutôt qu’un journal de droite comme le promet son titre, qui informerait sous un prisme politique, le média de Cerimedo se lance immédiatement dans les fake news et la manipulation. L’année suivante, il se présente aussi comme conseiller en communication, proposant ses services notamment à l’ex-ministre de la Sécurité de Mauricio Macri (2015-2019), Patricia Bullrich, possible candidate de la droite.
Mais il perce le mur de la notoriété avec la pandémie, durant laquelle il devient une référence comme propagateur de théories échevelées, dans le sillage d’un autre agitateur d’extrême droite révolté contre les mesures de confinement : Javier Milei.
Outre La Derecha Diario, qui trouve rapidement sa place dans un microcosme de petits médias d’extrême droite, Cerimedo fonde une agence de publicité proposant des campagnes numériques pour les candidats politiques, Numen. Celle-ci se spécialise moins dans la promotion de candidats que dans les campagnes négatives contre les concurrents.
Ce sont les élections au Brésil en 2022 qui permettent à Cerimedo de faire un autre saut dans sa notoriété naissante. En décembre de cette année, il diffuse de fausses informations faisant croire à une fraude massive qui aurait permis à Lula de revenir à la présidence. Il réussit à réunir 400 000 spectateurs en direct sur YouTube, les chauffant à blanc avec ces affabulations accompagnées de théories échevelées à partir du 11 décembre 2022. Un mois plus tard, le 8 janvier 2023, des milliers de sympathisants de Bolsonaro attaquaient le Congrès, le Palais présidentiel et le Tribunal suprême à Brasília.
Bien que cette tentative de coup d’État marque le début de la fin pour Jair Bolsonaro, aujourd’hui en prison pour ces faits, elle est, pour Cerimedo, le tremplin pour devenir une référence continentale d’extrême droite, « l’Argentin aimé par la moitié du Brésil » comme il aime alors s’auto-congratuler 3.
Son coup d’éclat suivant permet de comprendre comment il serait possible de contrer les campagnes de manipulation et de désinformation. En 2022, Cerimedo se rend au Chili où, après le grand soulèvement populaire de 2019, se déroule un processus constitutionnel. La nouvelle constitution qui se profile reconnaît enfin des droits aux peuples indigènes, le Chili deviendrait ainsi plurinational, à l’instar de la Bolivie et de l’Équateur, afin de reconnaître pleinement les peuples antérieurs à la nation chilienne. Cette nouvelle constitution devait remplacer celle imposée en 1980, en pleine dictature ultra-libérale du général Pinochet.
Au lieu de se servir de ses médias pour contester certains articles de la future constitution ou son esprit considéré comme trop social, Cerimedo fait un coup bien plus habile : il invente de toutes pièces un sondage qui donne le « non » gagnant au référendum. Aucun autre sondage ne donnait ce résultat et l’analyse, même très superficielle, de celui de Cerimedo aurait dû alerter sur son caractère mensonger (il affiche, notamment, un nombre invraisemblable de sondés). Mais peu importe au principal journal de droite, qui est aussi le plus ancien du pays, El Mercurio. Il publie le sondage manipulateur. Ce dernier ouvre dans l’esprit des électeurs la possibilité d’un rejet de cette constitution, possibilité excitant les autres médias qui ont poursuivi l’élargissement du sillon creusé par Cerimedo. Cette possibilité devient une réalité aux élections, avec plus de 61 % de rejet de la nouvelle constitution le 4 septembre 2022. Le résultat ne doit, bien entendu, pas être entièrement attribué à Cerimedo, mais il a joué un rôle important. Comme souvent, le (faux) sondage fut performatif.
Durant la même campagne, l’agence de Cerimedo a imprimé des dizaines de milliers de tracts, reprenant la calligraphie utilisée par la Commission constitutionnelle dans sa communication officielle, mais diffusant de fausses informations. Un tract affirmait notamment que la nouvelle constitution abolirait la petite propriété privée (la « casa propia », c’est-à-dire le logement). En réalité, le projet constitutionnel voulait instaurer le droit à un « logement décent et adapté » pour toutes et tous 4.
À ce stade, Fernando Cerimedo dispose d’un petit groupe de médias (La Derecha Diario et Madero Radio, principalement) qui fait beaucoup de bruit, malgré une rédaction rachitique entièrement tournée vers la désinformation et la recherche de titres abjects et diffamatoires — bénéficiant d’une jurisprudence argentine très laxiste. Il compte aussi sur ses coups d’éclat qui l’ont fait connaître bien au-delà du microcosme d’extrême droite de Buenos Aires. Enfin, et surtout, il possède une usine à trolls, à la fois bots et humains, qui lui permet d’amplifier sur les réseaux sociaux la portée de ses opérations de désinformation et diffamation.
Javier Milei est alors député, étant passé d’histrion de la télévision à insultateur-législateur à l’occasion des élections de 2021, surfant sur le traumatisme créé par le Covid – l’Argentine ayant subi l’un des confinements parmi les plus longs du monde. Cerimedo ne tarde pas à occuper une place importante dans l’équipe de communication, dirigée par Santiago Caputo, du député Milei qui vise la présidence aux élections de 2023. Il offre à l’équipe et à titre gracieux l’usage de son infrastructure, son usine à trolls et ses bureaux dans le quartier d’affaires de Buenos Aires, à Puerto Madero.
Durant la campagne de 2023, entre Caputo, Milei et Cerimedo, il est difficile de distinguer qui est à l’initiative de l’outrance du jour, tous trois étant à la pointe dans l’insulte et l’indécence. Néanmoins, la hiérarchie est claire : le plus jeune, Santiago Caputo, dirige la stratégie de communication. Comme l’ont bien démontré les journalistes Maia Jastreblansky et Manuel Jove dans leur biographie du conseiller politique, El Monje (Planeta, 2025), ce n’est pas Milei qui a choisi Caputo mais ce dernier qui avait, auparavant, estimé que seul un outsider d’extrême droite pourrait gagner les élections. Caputo a choisi son candidat en fonction de ces critères 5.
Il ne s’agissait donc pas pour lui de changer Milei, de le lisser pour les élections, mais d’adapter la communication à son caractère éruptif, ses idées intégristes (intégristes du marché, compris comme une œuvre divine), ses insultes et son extravagante vulgarité. Caputo renversait ainsi l’ordre de l’enseignement reçu de son ancien patron, le communicant Jaime Durán Barba, artisan notamment de la victoire de Mauricio Macri aux élections de 2015, qui adaptait son candidat à la demande du marché électoral. À Buenos Aires, Santiago Caputo est souvent surnommé le « Mage du Kremlin », en référence au roman de Giuliano da Empoli, ce qui dit bien l’influence qu’il exerce sur la présidence actuelle.
Ce sont donc les idées et le style de Milei et la stratégie d’ensemble de conquête des urnes de Caputo. Cerimedo, quant à lui, apporte une infrastructure et un savoir-faire en campagnes de dénigrement et de harcèlement. L’équipe obtient des résultats stupéfiants. Ainsi, ils sont parvenus à installer dans l’esprit d’une bonne partie de l’électorat de droite que son candidat alors « naturel », le puissant maire de Buenos Aires, Horacio Rodríguez Larreta, était un « gauchiste ». Cela a permis à Milei de devenir hégémonique à droite. Par la suite, un grand nombre d’électeurs étaient persuadés qu’en cas d’élection de Milei, leurs salaires seraient convertis nominalement de pesos en dollars. Un délire qui, grâce à une confusion savamment entretenue, a prospéré.
Au terme de cette campagne, le trublion ultralibéral de la télévision a été élu à la tête de l’Argentine.
Dans la foulée de l’élection de Milei, les médias de Cerimedo, regroupés dans le groupe Madero Media Group, s’étendent considérablement. Il bénéficie à plein de la nouvelle prospérité de la production d’extrême droite avec, en particulier les émissions pour YouTube, qui prennent rapidement le statut de média para-officiel, dont les invités sont souvent les premières personnalités du nouveau gouvernement, à commencer par le président Milei et son puissant ministre de l’Économie, Luis Caputo.
Si le succès d’audience des médias libertariens est indéniable, cette croissance de l’entreprise s’explique aussi par des sources de financement public. Celles-ci sont, pour l’instant, impossibles à chiffrer, mais probablement considérables et empruntent au moins deux voies — voulant afficher sa cohérence idéologique et une promesse de campagne, le gouvernement de Milei a supprimé les annonces officielles qui étaient auparavant la principale source de financement public des médias. D’une part, les entreprises détenues en majorité par l’État, notamment YPF et Aerolíneas Argentinas, ont largement financé les médias proches du gouvernement — c’est notoirement le cas de YPF pour La Derecha Diario. Ce financement est bien plus opaque que le système antérieur, l’entreprise faisant valoir le secret des affaires quand des parlementaires demandent des comptes. D’autre part, Santiago Caputo qui contrôle de fait les services secrets, a accès à la manne des fonds réservés (dont, par définition, le public ne sait à quoi ils sont destinés).
Il est fort probable que Santiago Caputo, ancien chef de communication de la campagne de Milei, puise dans ces fonds pour financer les médias dont toutes les têtes d’affiche sont considérées comme ses hommes à lui, les « forces du Ciel » comme ils s’appellent eux-mêmes, censés représenter les « jeunesses miléïstes ».
Quoi qu’il en soit, Madero Media Group, dont Cerimedo est un fondateur et actionnaire important, est l’un des principaux bénéficiaires de la manne publique gérée par l’extrême droite au pouvoir.
L’idylle, ou la symbiose, entre le gouvernement d’extrême droite ultra-libérale et le propagandiste, aussi à la tête d’un service de sécurité privée, se rompt au milieu de l’année 2025. Il est alors soupçonné par le cercle du pouvoir d’être à l’origine de la fuite de nombreux enregistrements qui prouveraient un système de corruption au sein de l’agence dédiée à l’aide aux personnes en situation de handicap (ANDIS). Selon son directeur, enregistré à son insu, 3 % de l’ensemble des contrats passés par l’agence d’État serait destiné à Karina Milei, la sœur et cheffe de cabinet du président Milei.
L’épouse de Cerimedo, Natalia Belén Basil, a été nommée à la tête de l’un des départements de l’agence. Voilà pourquoi les proches de Milei le soupçonnent d’être la source des fuites de ces enregistrements qui ont fortement secoué les Milei, peu avant les élections de mi-mandat du 26 octobre 2025. Ce soupçon a été renforcé par les dires de Nadia Beller qui, suite à l’attaque par balles à laquelle elle a survécu, a témoigné à la presse que Cerimedo lui aurait affirmé à plusieurs reprises que les enregistrements provenaient bien de son épouse 6. En revanche, les raisons de ces enregistrements et de cette diffusion restent obscures.
Cette prise de distance avec Milei ne s’est certainement pas traduite par du chômage. Le propagandiste a travaillé à l’élection de Rodrigo Paz en Bolivie en octobre 2025, celle de Nasry Asfura au Honduras élu le 30 novembre 2025 et celle de José Antonio Kast à la présidence du Chili remportée le 14 décembre 2025 avec 58 % des suffrages.
La présence du propagandiste dans l’équipe de campagne de Kast n’a rien de surprenant, elle s’inscrit à la fois dans sa ligne idéologique et dans la continuité de son rôle dans les opérations de désinformation lors du référendum pour la nouvelle constitution en 2022. En revanche, sa participation à celle de Rodrigo Paz en Bolivie est contre-intuitive. En effet, celui-ci affrontait Jorge Quiroga, le candidat de la droite dure dont la campagne a consisté à brandir la tronçonneuse de Javier Milei — que Quiroga qualifie d’ailleurs de « Mick Jagger de la politique » 7. Entre les deux droites qui s’affrontaient au second tour des élections, Cerimedo aurait logiquement dû rejoindre celle de Quiroga, Paz représentant la plus centriste et traditionnelle. Cerimedo a pris la direction de la communication de Paz, invité par la fille du candidat qui avait suivi un cours du propagandiste.
Cet épisode montre que Cerimedo est moins attaché à l’idéologie qu’au pouvoir et à l’argent. Suite à la victoire de Rodrigo Paz, le propagandiste a continué à jouer un rôle important dans le nouveau gouvernement. Au vu de ses contacts, c’est très probablement lui qui a établi des liens avec la sphère MAGA aux États-Unis. Le 7 mars, le président récemment élu, accompagné seulement de son ministre des Affaires étrangères et de Cerimedo, s’est rendu à la réunion inaugurale du Shield of the Americas conçu par Marco Rubio et présidé par le Donald Trump au au Trump National Doral de Miami – officiellement fondé pour lutter contre le trafic de drogue. Ainsi, Cerimedo a élargi la sphère MAGA en y intégrant un président se réclamant d’une droite modérée ou, inversement, il a participé à la rapide droitisation de Rodrigo Paz.
Reste le Honduras. Il s’agit peut-être là du cas le plus emblématique, illustrant parfaitement le lien entre le travail de propagandiste de Cerimedo et l’agenda de Donald Trump. Rappelons que les élections de l’année dernière ont été marquées par une ingérence décomplexée de la Maison-Blanche qui a pesé de tout son poids pour que son candidat, Nasry Asfura, remporte les élections. Ce soutien s’est spectaculairement manifesté avec la grâce accordée par Donald Trump au mentor de Asfura, l’ancien président de 2014 à 2022, Juan Orlando Hernández. Celui-ci avait été condamné à quarante-cinq ans de prison en 2024, par un tribunal fédéral de New York, pour avoir participé à un réseau ayant introduit des centaines de tonnes de cocaïne sur le sol étatsunien, convertissant son pays en « narco-État », selon les termes des procureurs.
Fidèle à la stratégie de Steve Bannon, Cerimedo a, que ce soit à travers ses bots ou ses médias de désinformation, sans cesse « inondé le terrain de merde ».
Après un tel parcours, nous cernons un peu plus ce personnage, venu des bas-fonds de la truanderie et touchant du doigt (sans en être) la cime du pouvoir. Mais, comment un tel truand de seconde zone peut-il manipuler des algorithmes au point de changer le cours de campagnes électorales, se rendre si indispensable pour des hommes de pouvoir ? Cerimedo est certainement bon pour raconter n’importe quoi dans un média comme La Derecha Diario, organiser des campagnes de diffamation ou mentir sans le moindre scrupule, mais pas pour construire un réseau de bots capable d’influer de puissants algorithmes.
Pour cela, il a compté sur un puissant parrain.
En février 2026, Cerimedo recevait un prix dans un improbable « Hispanic Prosperity Gala » organisé par un tout aussi improbable « Latino Wall Street ». L’événement avait lieu à Mar-a-Lago, la résidence et centre événementiel de Donald Trump en Floride. Le prix lui a été remis par Eduardo Bolsonaro, fils de l’ancien président d’extrême droite du Brésil, Jair Bolsonaro. Lors de la soirée, Cerimedo a fait un discours en espagnol qu’il a terminé en prononçant quelques mots en anglais :
« I wanna say something in English. Thank you, Brad Parscale, for believing in me all the time and giving me your technology. And Tim Dunn, for fighting in Latin America against socialism. Thank you, Brad. » (Je veux dire quelque chose en anglais. Merci, Brad Parscale, de croire en moi tout le temps et de me donner ta technologie. Et Tim Dunn, pour avoir combattu en Amérique latine contre le socialisme. Merci, Brad.)
Les deux personnages ici remerciés éclairent sur qui a permis au petit truand de Mar del Plata de côtoyer les présidents. Brad Parscale était le chef de la communication digitale de Donald Trump pour les élections de 2016. Tim Dunn est un milliardaire, ultra-conservateur texan. La technologie et l’argent. Rien n’est caché.
Depuis 2023, le siège central de l’entreprise de Cerimedo se trouve à Miami. Autant de liens, technologiques et financiers, avec les États-Unis qui montrent qu’il est devenu une pièce importante dans l’expansion du programme de l’extrême droite étatsunienne pour l’Amérique latine.
Le 17 août, Nadia Beller se rend à un rendez-vous devant un hôtel d’un quartier huppé de Santa Cruz. Sur les recommandations de son ex-compagnon, Fernando Cerimedo, elle doit rencontrer des personnes possédant des documents, qui prouveraient des informations scabreuses sur Evo Morales, l’emblématique ancien président de gauche. Les personnes ne sont pas à l’heure, elle rentre dans l’hôtel manger une sucrerie, alimenter le fœtus dont, la veille accompagnée de Cerimedo, elle a vu les premières images d’échographie. Elle ressort, dans l’attente de son rendez-vous, le téléphone à la main. Deux hommes, casqués et déguisés en coursiers, s’approchent d’elle. L’un sort un pistolet et le décharge sur elle, l’autre se penche pour lui dérober quelque chose. La scène est filmée par une caméra de surveillance.
Elle survit, le fœtus aussi, malgré trois balles dans le corps.
Depuis son lit d’hôpital, la femme de 34 ans, avocate et conseillère politique, a dénoncé son ex-compagnon comme l’instigateur de la tentative d’assassinat. La police a appréhendé Cerimedo à l’aéroport de Santa Cruz. D’après le parquet, qui l’a placé en détention préventive, il souhaitait fuir vers l’Argentine.
Depuis, la plupart des responsables politiques qui ont eu Cerimedo pour conseiller feignent le connaître à peine ou n’avoir plus de relation avec lui depuis des années, à l’instar de Javier Milei, qui affirmait le 22 août : « C’est quelqu’un qui n’a aucun lien avec nous et avec lequel nous avons cessé toute collaboration en 2023 ».
Les registres de la Casa Rosada comptent pas moins de quatorze visites de Cerimedo au premier semestre de 2024. Le mensonge du président argentin fait suite à une autre attitude. Initialement, dans les premières vingt-quatre heures suivant la tentative d’assassinat dont la vidéo saturait l’espace médiatique, Javier Milei a partagé plusieurs messages qui suggéraient qu’il s’agissait d’un faux attentat ou d’un auto-attentat.
Le président bolivien a, quant à lui, attendu plus de dix jours pour communiquer sur son proche conseiller. Il a affirmé qu’il s’agissait d’un membre assez annexe de sa campagne. En réponse, Nadia Beller a publié de nombreux documents qui démontrent le poids considérable de Cerimedo dans l’organigramme de la présidence bolivienne. Beller occupe autant qu’elle peut l’espace médiatique, considérant que c’est là sa seule protection face à Cerimedo et d’autres qui voudraient la voir morte. Sa page Facebook est ainsi devenue une source de nombreux documents très illustratifs.
Par ailleurs, le parquet de Santa Cruz a publié des messages extraits du téléphone de l’accusé Cerimedo, qui reste présumé innocent. Le plus incriminant indique le degré stupéfiant d’impunité dans lequel Cerimedo pensait se mouvoir. Digne d’un très mauvais polar, il écrit à son interlocuteur : « Nadia nous a vendu. Soit nous l’éliminons maintenant, soit nous sommes foutus. Tu connais quelqu’un qui pourrait faire le travail ? ».
Entre son arrestation pour tentative de féminicide et aujourd’hui, de nouvelles enquêtes ont été ouvertes, pour enrichissement illicite et trafic de drogue. Si elles ne sont pas trop entravées, les suites judiciaires risquent d’être riches en révélations dans les mois et années qui viennent.
<em>L’Éthique protestante</em> et l’esprit de l’intelligence artificielle
Pour Slavoj Žižek, le risque existentiel de l’intelligence artificielle est ailleurs