Le mystère Isaac Babel
À la découverte de l’immense écrivain d’Odessa par la traductrice de ses <em>Œuvres complètes</em>, Sophie Benech.
Bien avant que la guerre ne rende le voyage impensable, il était déjà difficile d’arriver à Odessa en bateau. Le rêve aurait été d’acheter une place en cabine dans un cargo au départ d’Istanbul, d’emprunter le Bosphore – apercevoir l’île de Prinkipo où Trotsky, odessite heureux durant ses années de lycée, s’était réfugié de 1929 à 1933 – pour déboucher dans la mer la plus émouvante qui soit, la mer Noire, que bordent les terres noires, ces terres riches en humus qui font de l’Ukraine le grand pays de la culture du blé, et de tant de céréales, de fruits et de légumes. Naviguer longuement, laisser à tribord la péninsule de Crimée, le delta du Danube et la Roumaine Constanța à bâbord pour arriver dans le port d’Odessa, face à l’escalier Primorski, entendez « vers la mer » (en russe), renommé du nom de Potemkine.
Remonter la mer comme on arpente les millénaires passés. Songer aux temps où elle était Pont-Euxin, mer amicale – un euphémisme pour les marins de la région ; se représenter que plus tôt encore, elle fut un lac avant que les eaux salées venues de la Méditerranée ne viennent la recouvrir par la mer de Marmara, et penser que l’on arrive là au berceau de l’histoire biblique, qu’il est possible que le mythe de l’Arche de Noé soit né là, précisément. Une pluie violente se serait abattue, faisant monter brutalement les eaux de quelque 150 mètres jusqu’à noyer les rives du lac peuplées d’agriculteurs, donnant naissance ensuite dans le Livre à l’épisode du Déluge, sensiblement le même récit que celui retrouvé sur les fragments de tablettes au XIXème siècle, transmis à Gilgamesh par un immortel pour qu’il le communique aux vivants.
La traversée laisserait bien le loisir de revenir vers l’époque moderne en faisant un détour par une autre légende, celle de Jason et des Argonautes naviguant de Iolcos, aujourd’hui Volos, vers la Colchide, l’actuelle Géorgie, pour aller chercher la Toison d’Or. Comme un voyage dans un espace-temps, la traversée d’Istanbul à Odessa, croisant des plus récents illustres voyageurs, Mark Twain ou Georges Simenon, offrirait le merveilleux avantage de prévenir le nouvel arrivant qu’il n’accoste pas seulement dans une ville, mais au croisement de puissantes légendes, d’anciennes vénérables et de plus récentes portées par des écrivains au souffle et à l’humour mordants. Odessa, surnommée la perle de la mer Noire, en mérite bien des batailles.
Ce mois de juillet 2026, les forces russes ont recommencé à attaquer le port d’Odessa avec leurs missiles et leurs drones. Aucun navire ne peut accoster et la situation s’apparente à un blocus naval. Les sirènes retentissent chaque jour, des gens meurent, les infrastructures sont touchées. Cette nouvelle guerre a commencé avant l’entrée des troupes russes en Ukraine. Après la chute de Viktor Ianoukovitch en 2014, des émeutes sont déclenchées par des pro-Russes à l’Est et au Sud de l’Ukraine. Peu après le déclenchement de la guerre du Donbass et l’annexion de la Crimée, à Odessa, le 2 mai 2014, les militants pro-Maïdan organisent un rassemblement pour défendre l’unité ukrainienne. Une foule pro-russe déclenche les violences. Un incendie est provoqué : la maison des syndicats d’Odessa prend feu, quarante-deux personnes meurent dans les flammes. Vladimir Poutine, fidèle aux pouvoirs successifs qui se sont succédé au Kremlin, se méfie de cette ville du Sud, phare de la Nouvelle Russie, aujourd’hui ukrainienne et l’esprit toujours indépendant. Huit ans plus tard, dès l’entrée de l’armée russe en Ukraine le 24 février 2022, Odessa est un objectif militaire, à la mesure de l’enjeu économique et stratégique de grande ampleur qu’elle représente depuis sa fondation. C’est de son port commercial que partent les richesses agricoles du pays mais c’est aussi une histoire culturelle qu’elle se prépare à défendre une fois encore. Les tirs proviennent des navires de guerre russes, ciblent les entrepôts, détruisent les infrastructures, tuent des habitants. Le même jour, l’aviation russe prend le relais – la Crimée est proche. Un projet d’invasion par la mer avorte, des marins russes conscrits s’y refusent, projettent une mutinerie. Odessa s’organise pour résister. Le centre-ville aux allures de station de villégiature se transforme en quelques jours. La ville s’installe dans la durée dans une existence marquée régulièrement par les hurlements des sirènes prévenant des tirs de missiles, et s’efforce néanmoins de vivre le plus normalement possible au jour le jour. L’étau ne se desserre pas. La nuit du 22 au 23 juillet 2023, la cathédrale de la Transfiguration, inscrite depuis peu au patrimoine mondial de l’humanité, est en grande partie détruite. Le pouvoir russe osera-t-il ? Odessa brûlera-t-elle ?
Avant la guerre déclenchée par Vladimir Poutine, Odessa était devenue accessible à tous les voyageurs attirés par la résonance de son nom. Il est alors aisé de s’y rendre et l’émerveillement est pour chacun au rendez-vous. Au million d’odessites viennent s’ajouter chaque été des visiteurs venus du bassin méditerranéen. Pour le bicentenaire d’Odessa, Marseille – à l’opposé lorsque l’on remonte les mers vers l’Ouest, s’est souvenue que la belle cité des confins de l’Europe était sa petite sœur et a organisé une exposition à La Vieille Charité, La mémoire d’Odessa, rendant grâce au génie des bâtisseurs, à l’harmonie de l’architecture nourrie aux meilleures sources, à la puissance culturelle adossée aux mélanges des cultures et à l’esprit pionnier. Une ville « quand même et malgré tout follement, follement intéressante », comme l’écrivait Isaac Babel, le génie littéraire né à Odessa. Bâtie sur une falaise dominant la mer Noire tout en lui tournant le dos, la ville est infiniment séduisante, et les odessites, si sympathiques.
On flâne nonchalamment aux terrasses des larges avenues du centre-ville en regardant, comme dans un film de cinéma, circuler des voitures de luxe, des filles aux jambes longilignes, et beaucoup d’argent. À l’arrière des grandes bâtisses néo-classiques jaunes, ocres et rouge pompéien, qui depuis l’origine ou presque abritent la bourse de commerce, le grand théâtre, l’hôtel de ville, les musées et les palais que firent notamment construire des grands propriétaires terriens polonais, les longues rues sont bordées d’acacias à l’ombre bienvenue et au parfum entêtant, importés au XIXème siècle. Là, vit le cœur de la ville odessite, composé comme dans la Moldavanka, l’ancien quartier juif, autour de cours intérieures vers lesquelles penchent des petits immeubles de deux étages disposés en carrés autour d’un arbre et d’une citerne d’eau, et ornés de balcons en fer forgé fatigués.
Isaac Babel encore : « À Odessa, il y a des soirs de printemps voluptueux et langoureux, des senteurs épicées d’acacias, et une lune emplie d’une lumière égale et irrésistible au-dessus d’une mer obscure ». Au Marché Privoz, où convergent toutes les denrées agricoles de la région, des étals proposent légumes et fruits à perte de vue, poissons et charcuteries ; des babouchkas ukrainiennes vendent des petits pâtés fourrés de viande ou de légumes – les appelle-t-on des pirojkis ? Des zakouskis ? C’est un spot réjouissant pour les amateurs de cornichons et de pickles. Le paradis des chats aussi, qui paressent toute la journée dans la ville et viennent se nourrir au Privoz la nuit tombée. À Odessa, rien ne détonne dans l’harmonie si ce n’est, dans le prolongement de l’escalier Potemkine, derrière la gare maritime, l’hôtel Odessa, une tour de verre construite à la fin des années 90 avec l’argent de la mafia, disait-on, vilain bâtiment comme une insulte aux merveilleuses maisons qui bordent le boulevard Primorski, en haut des marches, et leur obstrue la vue sur la mer ; un bâtiment inoccupé qui plus est, déclaré pour finir non conforme aux normes de construction et de sécurité, destiné seulement alors que le crime organisé se mêlait autant de politique que d’économie, à énoncer clairement qui dirige la ville. On le croit bien.
Entendons-nous, la ville est très belle et il règne une douceur de vivre irrésistible. Son centre a été miraculeusement épargné par l’architecture soviétique. Staline n’aurait pas osé la défigurer, cela fait rêver que Poutine s’abstienne de la détruire. Mais le mystère dépasse bien la grâce des lieux. L’architecture et le climat ne résument pas la fascination qu’exerce Odessa, ni la résonance de son nom. Une part de son âme a été emportée depuis les rives de la mer Noire par toutes celles et ceux qui, l’histoire devenue tragique, l’ont quittée au XXème siècle : Juifs fuyant les pogroms après 1905 puis, pour les plus chanceux, les arrestations et l’extermination après l’entrée de l’armée roumaine dans la ville en 1941 ; les nobles, les fortunés ou simplement les plus avisés après la révolution russe ; les mieux organisés, durant la famine du début des années 30 et l’enfermement stalinien. Tant d’immigrants amoureux d’une ville, qui n’est pas qu’une cité mais un projet, et qui fondèrent au loin de petites communautés qui n’ont rien oublié de leurs origines, comme à Brooklyn, Little Odessa, le long de Brighton Beach. Pourtant, Odessa ne doit son existence qu’à des arrivées.
L’histoire commence en 1794. Catherine II de Russie a une vision audacieuse. Politique, économique, géographique. Ouvrir en Russie du Sud une route vers le reste du monde, et singulièrement vers l’Europe. Là où se trouvait Khadji-Bey, un fortin militaire turc conquis en 1789 par l’amiral espagnol de Ribas, d’origine espagnole né à Naples, devenu amiral russe et ami de la grande Catherine, s’élabore l’idée d’un port commercial, et autour une ville moderne, une cité idéale comme les Lumières en nourrissent l’idée sur le papier et qui va devenir ici réalité. Les bateaux quitteront les quais chargés des précieux grains que la région produit en quantité pour gagner Istanbul, Alexandrie, Le Pirée et au terme de leur voyage, Marseille. Le projet est épatant, mais il ne part de rien : un plateau calcaire, un littoral marécageux. Construire est une chose, habiter en est une autre. Il convient de trouver des pionniers pour développer l’activité. Qui viendrait construire et peupler ce plateau aride ?
La fin du XVIIIème siècle ne manque pas de malheureux privés de biens comme de liberté, de bandits en délicatesse avec la justice de leur pays, d’aventuriers de toutes sortes. La rumeur se répand : à Odessa, ils pourront s’installer, recevoir un lopin de terre pour autant qu’ils bâtissent selon le plan initial et trouver un travail. Les volontaires arrivent de l’empire ottoman, du pourtour de la Méditerranée orientale, des Bessarabiens, des Européens, des Grecs, des Bulgares. Serfs fuyant l’oppression des grands propriétaires terriens, Juifs refusés dans les principales villes de l’empire russe.
Le plan urbanistique est établi en damiers, à chaque communauté, ses quadrilatères, et les noms de rues identifiés à leur provenance. En 1803, Armand-Emmanuel du Plessis, duc de Richelieu, devient le premier gouverneur d’Odessa et développe la cité, qui devient port franc et c’est ainsi qu’une ville s’édifie, avec un esprit unique, nourri de toutes les origines de ses habitants, qui parlent le russe, l’arménien, le yiddish, l’italien, le français, le turc, l’allemand, le grec, l’espagnol et pratiquent des religions différentes, chrétienne, juive, musulmane. La ville attire aussi bien les entrepreneurs qui cherchent à s’enrichir que les hommes en difficulté qui ne demandent qu’à vivre. Le commerce des grains produit un couloir culturel qui relie la Russie à la France.
Les voyageurs empruntent les bateaux et rapportent l’histoire tout à fait extraordinaire d’Odessa, la nouvelle ville partie de rien. 1823, 1824 : Pouchkine y réside en exil avant de séduire la femme du nouveau gouverneur, Mikhaïl Vorontsov. Il y écrit les premières pages d’Eugène Onéguine avant d’être contraint de repartir : « J’étais à Odessa la belle / Le ciel là-bas est longtemps clair … ». En 1834, Ewelina Hańska, une comtesse polonaise vivant non loin en Ukraine, envoie une lettre anonyme à Honoré de Balzac, qui lui répond. Une romance s’esquisse qui se nouera autour du lac de Neuchâtel. Le Père Goriot paraît en 1835 et répand le nom d’Odessa. Goriot se meurt et s’inquiète pour ses filles : « Voyez-vous, il faut me guérir, parce qu’il me faut de l’argent et je sais où aller en gagner. J’irai faire de l’amidon en aiguilles à Odessa … Je veux aller à Odessa pour elles … ». Madame Hanska y est pour beaucoup mais le roman se fait aussi l’écho des nouvelles.
Mark Twain dans Le Voyage des innocents, parti en 1867 comme correspondant de l’Alta California, décrit cette ville stupéfiante à ses yeux, qui n’a rien de russe et tout d’américaine : « De belles rues larges et droites … les rues et les magasins ont un air actif et affairé ; les gens marchent vite ; les maisons et tout le reste ont un aspect neuf qui nous est familier ». C’est que tôt dans le siècle, les architectes étrangers ont été sollicités pour édifier un premier théâtre classique dès 1809, une grande halle aux grains où se discutent les cours du blé, l’aménagement de la gare maritime et la construction de l’escalier pour relier le port à la ville : 27 mètres de dénivelé, 142 mètres de longueur, 192 marches, 9 paliers. Au milieu du XIXème siècle avec quelque 500 000 habitants, la belle Odessa est la troisième ville du pays. Les élégantes russes et polonaises s’y pressent – le port franc leur permet d’acheter des produits de luxe inabordables à Saint-Pétersbourg, Odessa est leur Paris, raconte un voyageur, les pauvres y survivent fièrement parce qu’ils ont un toit et un travail et davantage de sécurité qu’ailleurs, les commerçants sont heureux même si le prix du blé va et vient selon la qualité des récoltes en Russie comme en Europe et des événements politiques des pays de négoce, les artistes y développent des écoles tant la liberté marque l’esprit des lieux. Où vivre sinon à Odessa ? La nouvelle Russie dessine un paysage inédit : russe sans l’être, une identité sans exclusive des identités qui la composent, européenne sans nationalisme. Odessa est devenue un pays en elle-même, avec ses langues, ses religions, sa culture et elle va le rester, même si au XXème siècle, elle n’échappera pas à l’histoire.
Isaac Babel (1894 – 1940), l’auteur des Récits d’Odessa a transformé l’esprit d’Odessa en mythe par la puissance d’un style inimitable nourri de la langue odessite, donnant corps au quartier de la Moldavanka, aux personnages de la ville, à la communauté juive, à la violence de ses bandits – leur chef, Bénia Krik, étant largement inspiré de figures réelles. Il aurait dit, rapporte l’écrivain américain Jérôme Charyn (nous y reviendrons), que « l’écrivain est un soldat parti en reconnaissance ». La citation est-elle exacte ? Il aurait aussi bien pu écrire qu’Odessa est une ville partie en reconnaissance. Pionnière à tous les points de vue, un épisode ultime y préfigure une large partie du siècle à venir, qui par le cinéma d’Eisenstein (Le Cuirassé Potemkine, 1925), va apporter la dernière pierre à l’édifice de sa légende.
En juin 1905, le port d’Odessa est secoué par un mouvement de grève, qui fait écho à l’agitation révolutionnaire qui traverse la Russie. L’atmosphère est électrique. Une mutinerie se soulève au large à bord du cuirassé Potemkine, élément de la flotte de la mer Noire. Tandis que le navire s’apprête à appareiller, un marin se rend compte que la viande chargée à bord est avariée. Le lendemain, l’équipage refuse de manger le bortsch. Les mutins se saisissent des armes. Des officiers sont attaqués et tués. Un comité du peuple est nommé pour diriger le cuirassé, qui décide de faire route vers Odessa pour trouver appui parmi les révolutionnaires de la ville. La loi martiale y est déclarée. Un déchaînement de violence a lieu aux abords du grand escalier. Au bout de quelques jours, on compte les morts par milliers tandis que les troupes de l’armée impériale s’en prennent à la population juive. Les événements tournent au pogrom et le Potemkine prend le large vers Constanța où les marins se rendront aux autorités. La mutinerie et la répression font le tour du monde grâce à des photographies publiées dans la presse internationale, et en France dans l’Illustration. Ce sont les premiers coups d’éclat du photojournalisme. Odessa entre dans la mythologie révolutionnaire. Isaac Babel, vingt ans plus tard, immortalise dans ses textes courts la vie de la cité d’avant l’Union soviétique.
La légende établie, il restera à Odessa de mener bien des batailles pour conserver sa singularité malgré les désastres qui la dépassent mais la soumettent. Survivre au désastre de la famine déclenchée par Staline en Ukraine au début des années 30. Le rapt du commerce des grains par le pouvoir bolchevique se double de la volonté d’anéantissement d’une identité rebelle. Cœur de la région la plus fertile d’Union soviétique, ses rues sont jonchées de morts. Il faut lire le reportage de Georges Simenon mené de février à mai 1933, Peuples qui ont faim pour prendre la mesure de la terreur qui a enseveli la douceur de la Russie du Sud. Faire face à l’entrée de l’armée roumaine dans la ville après qu’elle est parvenue à franchir le Dniestr le 3 août 1941. Les massacres des Juifs commencent aussitôt et ce sont plus de 40 000 personnes qui sont assassinées tandis que plus de 100 000 autres et autant de Roms sont incarcérés dans le camp de Yedisan, dans la zone d’occupation roumaine dite de Transnistrie. À la libération de la ville en avril 1944, la communauté a été pour ainsi dire exterminée. On raconte qu’à Odessa, la nuit, lorsque les humains sont couchés, les chiens, orphelins de tous leurs maîtres qui sont morts ou qui ont dû fuir pour échapper aux répressions et aux massacres, sortent des cours intérieures pour hurler leur chagrin et appeler à leur retour. À Odessa, il se raconte beaucoup d’histoires, certaines sont redoutablement tristes.
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À Odessa la russophone, on s’efforce désormais, çà et là, de parler ukrainien, du moins dans l’espace public, tandis que des débats agitent la ville sur l’opportunité de dérussifier les noms de rues et de déboulonner des statues. Celle de Catherine II, assimilée à Poutine, a été retirée de son socle, la place éponyme renommée place de l’Europe. Il a été de même question, en vertu de la loi de décolonisation adoptée en mai 2023 afin de supprimer les traces de l’Empire russe et de l’époque soviétique, d’ôter la statue en bronze qui représente Isaac Babel, le regard rêveur tourné vers l’horizon, stylo et cahier en main. Les habitants s’y sont opposés. Faudrait-il, avec la guerre contre l’agresseur perdre aussi la mémoire culturelle de la ville ?
Il est quelques rares écrivains de talent qui savent donner vie à l’illustre prédécesseur avec lequel ils ont cheminé toute leur vie. Le livre que Jérôme Charyn, enfant de New York né en 1937, a consacré à Isaac Babel est une merveille du genre. C’est sur un frère qu’il écrit. Odessa le ramène à Brighton Beach et Coney Island, Bénia Krik aux petits gangsters juifs de l’East-Bronx. Il y raconte la vie, l’œuvre et la mort de Babel, son procès en janvier 1940 sur ordre du Kremlin – vingt minutes pour le déclarer coupable d’espionnage à la solde des services secrets français et autrichiens et le fusiller à la Loubianka le 27 janvier. Dans les années 2000, Charyn crée un personnage qui va devenir récurrent dans une série de ses livres : Isaac Sidel, commissaire principal, bientôt retiré de ses fonctions pour devenir maire de New York. Déboulonner à Odessa la statue de Babel ? Jérôme Charyn rappelle cette dernière phrase connue de l’écrivain, tandis qu’il est arrêté dans sa datcha et embarqué ainsi que tous ses manuscrits : « On ne m’a pas laissé le temps de finir ».
Aujourd’hui, Odessa est une ville en guerre qui, fidèle à son histoire, est entrée une fois de plus en résistance. Le déclenchement du conflit n’a pas créé d’exode massif. L’été, les plages de la mer Noire sont aussi chargées qu’avant 2022. Les sirènes de surveillance ont remplacé la mauvaise variété qui grésillait dans les vieux haut-parleurs sans doute hérités de l’époque soviétique. Il en va ainsi depuis plus de deux siècles. Une cité des Lumières fondée sous le règne des tsars, qui a traversé le stalinisme affronte, comme toute l’Ukraine, mais aux avant-postes en raison de sa situation géographique et stratégique, un conflit déclenché par Poutine, qui s’est paré d’arguments culturels et linguistiques pour justifier l’agression, les bombardements, les morts. Dans cette guerre culturelle, Odessa a beaucoup à défendre : sa place dans le commerce mondial, l’histoire de ses pères fondateurs venus d’Espagne, d’Italie et de France, son peuplement cosmopolite, son identité linguistique, sa fierté… Fidèle à elle-même, ne s’entrer dans aucun moule, conserver la liberté de n’être ni vraiment d’ici, ni vraiment de là.
La guerre un jour vaincue par l’Ukraine, il faudra retourner à Odessa par la mer Noire, aller déambuler sur la Deribassovskaiä, retourner à l’opéra, visiter le musée littéraire et le musée Pouchkine, aller se baigner sur la plage d’Arkadia, dîner de ce mélange de plats descendus des régions alentour et nourris de la Méditerranée. Au retour, pouvoir quitter Odessa par la mer, la regarder s’éloigner à mesure de l’avancée du bateau, par fidélité aux immigrés qui ont quitté par son port la terre de Russie pour échapper à la violence, jetant ainsi entre tristesse et soulagement, un dernier regard vers leur pays natal. On en a assez de la vieille histoire, écrivait déjà Isaac Babel en 1918. La lumière viendra-t-elle à nouveau d’Odessa, capitale rêvée « Des steppes ensoleillées baignées par la mer » ?
En 1983, Milan Kundera publiait Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale. Il en reste une formule célèbre que l’on pourrait ici transformer en guise de conclusion.
Européen : celui qui a la nostalgie d’Odessa.
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