Durant mes années étudiantes, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de géopolitique. C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas.

Au fond et avant même la Seconde Guerre mondiale, les géographes français étaient de toute façon mal à l’aise avec les questions politiques. Ils se référaient toujours à Vidal de la Blache, dont l’ouvrage majeur, le Tableau géographique de la France (1903), excluait tout à fait les phénomènes politiques. Vidal était l’initiateur d’une géographie rurale et régionale qui, appliquée à la France, n’accordait qu’une place dérisoire à Paris, ce qui contribuait à son désintérêt pour les enjeux politiques. 

Pour ma part, bien que formé dans cette atmosphère vidalienne, je me suis très tôt intéressé aux rapports entre géographie et politique. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai passé l’agrégation de géographie, nous avions à travailler une question d’histoire qui portait sur Charles Quint. La plupart de mes camarades géographes trouvaient cela sans intérêt et se demandaient en quoi l’étude de cette question pourrait bien leur être utile. Je m’empressais de les détromper en leur faisant remarquer que Charles Quint était roi d’Espagne et empereur d’Allemagne et prenait donc la France en étau. Aujourd’hui, on dirait que Charles Quint déployait une géopolitique !

L’autre raison de la longue exclusion de la politique du champ des études géographiques tenait au poids longtemps prééminent du communisme. Pour les communistes, ce n’est pas seulement la géopolitique, mais la géographie en général qui était regardée avec suspicion. Dans le monde communiste, la géographie était considérée comme une manière sournoise de faire de la géopolitique. Plus généralement, la géographie était tenue pour une discipline fondamentalement réactionnaire. Les seuls à avoir conservé un enseignement géographique digne de ce nom dans le monde communiste étaient les Polonais. 

Mon ami cubain, Juan Pérez de la Riva, dont j’avais fait la connaissance lors du Congrès culturel de La Havane de 1968, m’avait rapporté un témoignage direct de ce discrédit de la géographie en terre communiste. Petit-fils du dernier gouverneur espagnol de Cuba, il avait dû s’exiler en raison de son implication dans une tentative de coup d’État. Il avait finalement atterri à Grenoble où il avait été formé à la géographie par Raoul Blanchard. Revenu à Cuba après 1959, il y enseigna l’histoire et la géographie. Une nuit, alors que nous étions tous les deux dans la Sierra Maestra, il m’a fait part de ses envies de suicide. Il était écœuré d’avoir reçu pour consigne des autorités castristes, elles-mêmes sous influence soviétique, de ne plus enseigner la géographie. 

Les choses n’étaient guère différentes en Europe. Je me souviens encore de mon premier cours de géographie dispensé à Vincennes. Alors que l’amphi était plein à craquer, une délégation d’étudiants, pour la plupart des historiens, était venue m’interpeller. Ils exprimaient haut et fort leur refus de faire de la géographie, une discipline qu’ils assimilaient à la « réaction ». Je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas tort, que certains discours géographiques étaient tout à fait réactionnaires. Il n’y avait de ma part rien de démagogique à le reconnaître. Mais je leur ai dit que ce n’était ni une généralité ni une fatalité. Et que d’ailleurs, le plus grand des géographes français, Élisée Reclus, avait été condamné à mort pour son engagement communard. La géographie ne se réduisait donc pas à la la version conservatrice dominante héritée de Paul Vidal de la Blache.

Le rapport à la politique de Vidal était d’ailleurs plus complexe que je ne le pensais alors. Un jour, dans une librairie anglophone de Paris, je suis tombé sur un livre en anglais intitulé Un siècle de géographie. Quelle ne fut pas ma surprise d’y voir présenté Vidal de la Blache comme un « géographe politique ». Une affirmation que l’auteur étayait par une référence à un livre de Vidal dont j’ignorais jusqu’alors complètement l’existence : La France de l’Est. J’ai filé derechef à l’Institut de géographie où j’ai découvert que ce livre n’était pas référencé dans le fichier ! Après quelques recherches, la bibliothécaire m’apprit qu’il avait été descendu à la cave, « faute de place ». Elle l’en a finalement exhumé et j’ai immédiatement commencé la lecture de cette étude géographique des conséquences politiques de l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870. C’était extraordinaire. J’en ai été éberlué. Cela m’a conduit à revenir sur mes critiques à l’encontre de Vidal de la Blache. 

Plus récemment, il m’est arrivé la même expérience à propos d’Emmanuel de Martonne, ce grand maître de la géographie physique française, que je tenais, plus encore que Vidal, pour responsable de l’exclusion de la géographie politique. J’ai récemment découvert un gros article de janvier 1914, tiré d’une conférence qu’il a donnée à l’École libre de géographie de Bruxelles. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’il y parle certes de géographie physique, mais aussi, et en des termes positifs, de géographie humaine. 

Si, à rebours de la tradition géographique française dominante, je me suis très tôt engagé dans une approche politique de la géographie, ce n’est que vers 1980, que je me suis décidé à utiliser le mot « géopolitique ». Longtemps, cela ne m’était au demeurant pas venu à l’esprit. Et puis la création d’Hérodote avait suscité un tel scandale dans la corporation des géographes que je ne voulais pas en rajouter en utilisant un mot aussi lourdement connoté que celui de « géopolitique ». J’aurais fait trop plaisir à un certain nombre de gens qui m’étaient hostiles en y ayant recours. 

Les choses ont commencé à changer au moment de la guerre qui opposa le  Vietnam au Cambodge en 1979. Le Monde avait publié un édito pour déplorer ce conflit : que des communistes se fassent la guerre entre eux pour du territoire était incompréhensible à son auteur, qui y voyait une manifestation de la « géopolitique ». Je m’attendais à ce que le recours à cet adjectif dans ce quotidien respecté suscite un tollé général, notamment du côté des communistes. Or à mon grand étonnement, il n’en fut rien. Au contraire, cet article sembla favoriser le retour en grâce du mot « géopolitique ». 

Voyant que le mot recommençait à circuler sans susciter de tollé, j’ai finalement décidé de franchir le pas. J’en ai parlé à mon éditeur François Maspero, qui m’a donné son accord. En 1982, nous avons ainsi changé le sous-titre d’Hérodote pour y introduire le mot « géopolitique ». J’en suis ainsi progressivement venu à faire mien ce terme que j’avais longtemps appris à proscrire.

C’est donc pour moi à la fois une surprise et un grand plaisir que d’apprendre qu’un Institut géopolitique d’études avancées puisse voir le jour à l’École normale supérieure, là même où Paul Vidal de la Blache posa les bases de l’École française de géographie qui négligea longtemps cette approche. J’y vois une forme de reconnaissance et de continuation du travail accompli par la revue Hérodote, qui a fêté ses cinquante ans d’existence en 2026.