Chypre est l’un des rares pays de l’Union européenne à disposer d’un système politique présidentiel. Quel impact cela a-t-il sur les élections législatives qui se tiendront le 24 mai ?
Les élections législatives revêtent une importance considérable malgré la nature présidentielle du système, car elles reflètent le rapport de force entre les partis.
Historiquement, les comportements électoraux et les alliances partisanes qui se manifestaient lors de ces élections fournissaient des indications précieuses sur le scénario de l’élection présidentielle à venir, qui a toujours lieu deux ans après les législatives.
Cependant, la situation est devenue beaucoup plus instable au cours de la dernière décennie. Tous les partis ont perdu un nombre important de voix, les partis traditionnels étant les plus touchés par ce phénomène. Le Parti progressiste des travailleurs (AKEL), à gauche, et le Rassemblement démocrate (DISY), à droite, constituaient autrefois les deux principales forces politiques du pays, recueillant chacune 30 à 34 % des voix. Mais ils ont progressivement perdu ce statut. Les sondages actuels suggèrent que les deux partis pourraient atteindre à peine 22 à 23 % des voix chacun. Cette fluidité rend les alliances dans la perspective de la prochaine élection présidentielle beaucoup plus difficiles à anticiper, même si les résultats du 24 mai restent un indicateur fort.
Au-delà de cette dimension, les alliances politiques au Parlement demeurent clef pour l’adoption des lois…
En effet, mais la nature présidentielle du régime signifie que l’impact d’une majorité législative est moindre que dans d’autres États : le fonctionnement du Parlement et celui du gouvernement constituent deux systèmes à la fois distincts et interdépendants.
En quel sens ?
Le consensus qui s’est développé au fil des années est le suivant : le rôle du gouvernement est de prendre les décisions importantes concernant les grandes évolutions législatives, tandis que celui du Parlement est de contrôler le gouvernement, sans toutefois bloquer les grandes réformes. C’est ainsi que les présidents précédents ont pu perdre leur majorité parlementaire en début de mandat et continuer à faire adopter et appliquer des lois. L’obstruction parlementaire reste rare, mais cela pourrait changer après les prochaines élections.
Le remaniement gouvernemental reste donc une décision du président, même en cas de changement de majorité au Parlement ?
Il s’agit en effet d’une prérogative exclusive du président qui n’est pas affectée par les variations des scores des partis. Par exemple, deux des trois partis qui forment actuellement la coalition gouvernementale risquent de ne pas franchir le seuil de 3,6 % requis pour être représentés à la Chambre des représentants. L’un des scénarios possibles est que le président les considère alors comme politiquement insignifiants et cherche une autre alliance. Mais cela n’a rien d’automatique.
Le DISY et l’AKEL ont tous deux eu du mal à conserver leurs niveaux historiques de soutien. Dans cette campagne, pensez-vous que l’un ou l’autre de ces partis parviendra à toucher des électeurs au-delà de sa base traditionnelle ? Quels groupes d’électeurs perdent-ils, et au profit de qui ?
Les deux partis perdent des électeurs depuis 2001. La baisse de la participation leur a permis de sauver les apparences en mettant l’accent sur leur pourcentage de voix, mais en réalité, ils s’adressent à un noyau électoral de plus en plus réduit, et qui continue de diminuer à chaque nouveau scrutin. L’un comme l’autre semblent avoir perdu leur capacité à toucher un public au-delà de leur base électorale traditionnelle.
Au cours des dix dernières années, c’est le Front populaire national (ELAM), une formation d’extrême droite, qui a été la principale source de pertes de votes pour le DISY. Les élections à venir ont cependant vu l’émergence d’autres forces qui séduisent le même électorat. Démocratie Directe Chypre, un parti politique dirigé par le député européen Fidias Panayiotou, a attiré un électorat très hétéroclite. Il ne s’agit pas seulement d’un vote protestataire, mais d’un vote très fluctuant, que certains qualifient d’apolitique, et dont une partie provient d’anciens électeurs du Rassemblement démocratique.
Un autre nouveau parti, ALMA — acronyme dont les lettres forment le mot grec signifiant « saut » — a été fondé par l’ancien Auditeur général Odysseas Michaelides, qui a bâti sa carrière sur la lutte contre la corruption, une thématique qui occupe désormais une place centrale dans l’agenda politique. Il attire des soutiens venus de l’ensemble du spectre politique, y compris du DISY.
L’AKEL a connu une diminution similaire de son nombre d’électeurs au cours des 20 dernières années, mais ses pertes sont d’une autre nature. Si une minorité s’est tournée par le passé vers d’autres partis et si, lors de ces élections, certains semblent graviter autour de Démocratie directe et d’ALMA, la plupart ont tout simplement quitté le processus politique et ont choisi de s’abstenir.
Pensez-vous que ces élections pourraient entraîner des changements dans la pratique institutionnelle de la présidence et des coalitions gouvernementales ?
On ne pourra répondre à cette question qu’après le scrutin. Le président, qui était membre du DISY, a déjà appelé son ancien parti à rejoindre le gouvernement — sans succès jusqu’à présent. Bien qu’il ait remporté les élections en tant que candidat indépendant, allant de ce fait à l’encontre de la décision du parti, il comprend qu’il aura besoin, après les élections, d’un soutien plus solide, à la fois dans la société civile et au Parlement. C’est la raison de son appel renouvelé au DISY pour l’inviter à participer à la gouvernance du pays, bien que de manière plus indirecte.
Comment expliquez-vous cette ouverture ?
Cet appel soudain s’explique par la fragilité inédite au sein de la coalition gouvernementale.
Alors que le Parti démocrate (DIKO), de centre-droit, y est majoritaire, les deux autres partis que sont le Front Démocratique (DIPA), issu d’une scission du DIKO, et les sociaux-démocrates de l’EDEK se situent sous le seuil électoral dans tous les sondages publiés jusqu’à présent. Leur présence au Parlement, à ce stade, reste incertaine. Or bien que le système présidentiel permette au président de continuer à gouverner, voire de contourner les blocages législatifs, Nikos Christodoulides a tout de même besoin de soutien au sein de la Chambre des représentants. Malgré leurs différends, le président et le Rassemblement démocrate partagent des valeurs communes et ont par le passé voté du même côté.
L’ELAM constitue-t-il un autre pilier de soutien potentiel pour une coalition ?
Le parti d’extrême droite devrait en effet doubler son score, passant d’environ 7 % à environ 14 %. Il pourrait devenir un acteur clef.
Dans un entretien publié le 10 mai, les dirigeants du DIKO et du DISY se sont adressés directement à l’ELAM, encourageant un dialogue entre les trois partis 1. Ils considèrent que l’ELAM s’est largement normalisé et qu’il a abandonné ses positions les plus extrémistes. Qu’il participe ou non au gouvernement, une alliance est possible et faciliterait l’adoption des lois par le président.
Quel que soit le résultat, on peut s’attendre après les élections à une coalition gouvernementale affaiblie. Car même si les trois partis au pouvoir parviennent à entrer au parlement, ils le feront avec moins de sièges.
Assistons-nous à la fin du bipartisme chypriote ? Pourrait-il évoluer vers un système d’alliances de blocs à droite et à gauche du centre, comme on le connaît en Italie ou en Scandinavie ?
La fin du bipartisme est en effet plausible. Chypre condense en réalité déjà deux systèmes de partis en un : le système traditionnel, articulé autour des quatre partis historiques — AKEL, DISY, EKED et DIKO —, recueillait autrefois 96 % des voix ; il ne représente plus aujourd’hui qu’environ la moitié de l’électorat. Les 50 % restants se portent vers les nouveaux partis.
L’ancien système partisan est en train de changer et son pouvoir décline.
Cependant, si une division par blocs devait s’imposer, il est peu probable qu’elle s’organise sur un axe traditionnel gauche-droite. Les nouveaux partis ne se situent pas facilement sur un axe gauche-droite, et même si c’était le cas, la gauche apparaîtrait extrêmement faible. L’AKEL pourrait recueillir environ 20 % des voix, et combiné aux sociaux-démocrates – qui diffèrent des partis sociaux-démocrates européens traditionnels par leur positionnement nationaliste – les partis de gauche ne totaliseraient qu’environ 25 %. Toutes les autres formations politiques se situent quelque part entre le centre et l’extrême droite. Le rapport de force est donc loin d’être équilibré.
D’autres partis pourraient former des blocs électoraux, mais pour des raisons différentes. L’ancien Auditeur général Odysseas Michaelides et son parti, ALMA, nourrissent des ambitions pour l’élection présidentielle, pour laquelle il est considéré comme un candidat sérieux. À l’inverse, il est peu probable qu’un candidat issu de l’AKEL soit élu. Une collaboration entre les deux entités pourrait en théorie leur permettre de remporter le scrutin.
Un réalignement est également à l’œuvre depuis quelque temps déjà autour de la fracture entre anciens et nouveaux entrepreneurs politiques, comme le montrent la montée en puissance de l’ELAM et l’émergence de nouvelles formations. L’extrême droite attire depuis dix ans des voix venues du DISY, tandis que les nouveaux partis ALMA et Démocratie directe ont ramené dans le système des citoyens qui avaient choisi l’abstention par le passé. Fidias Panayiotou, par exemple, a réussi à obtenir 20 % des voix et un siège au Parlement européen lors des élections européennes d’avril 2024, un résultat qui semblait autrefois inimaginable pour un candidat indépendant. Il y est parvenu principalement grâce au soutien de la jeunesse, qui participe rarement aux élections, ainsi qu’à celui de personnes qui, après s’être abstenues pendant des années, sont revenues aux urnes voter pour lui.
Lors des récentes élections en Hongrie ou en Bulgarie, des candidats anti-corruption tels que Péter Magyar ou Roumen Radev ont réussi à obtenir le soutien de la majorité. Chypre pourrait-elle connaître une percée similaire, notamment au travers de partis tels que l’ALMA ?
Aux législatives, il est plus difficile pour un seul parti de s’emparer d’un thème comme cela pourrait se produire beaucoup plus facilement lors des élections présidentielles.
Le sujet de la corruption a pris une grande importance durant cette période électorale, qu’il maintiendra sûrement jusqu’à la fin, ce qui pourrait servir les intérêts d’ALMA. La plupart des partis, en particulier les formations traditionnelles, ont été impliqués dans divers scandales de corruption au cours des dix ou quinze dernières années. Une personnalité comme Michaelides et son parti pourraient en bénéficier, mais davantage lors de la présidentielle que lors des législatives.
Ce n’est cependant pas le seul sujet à occuper les discussions. L’autre pilier important de la campagne a été l’économie sous toutes ses facettes — du logement aux taux des salaires, en passant par les conditions de travail.
Le président Christodoulides a déclaré que l’ONU pourrait lancer une nouvelle initiative sur la question chypriote avant la fin de l’année. Cela a-t-il une incidence sur la campagne législative, ou les électeurs se concentrent-ils davantage sur les questions nationales ? Quelle est la position des différents partis politiques sur cette question ?
La question chypriote a été absente de la plupart des débats de campagne. Le président a très clairement indiqué qu’il s’attendait à une nouvelle initiative pour résoudre la question, et peut-être même à un projet de plan avant la fin de l’année. Mais les autres acteurs politiques ont accueilli cette annonce avec beaucoup de scepticisme, car les dirigeants des communautés grecques et turques peinent toujours à trouver un terrain d’entente. La perspective d’une avancée significative apparaît pour l’instant trop lointaine.
C’est d’ailleurs en raison de ce scepticisme que la corruption et les rivalités entre partis ont été les thèmes mis en avant pendant la campagne.
La présidence chypriote du Conseil de l’Union a-t-elle eu un impact sur la campagne nationale ?
L’Union européenne n’est pas aussi politisée à Chypre qu’elle peut l’être dans d’autres pays européens. Aucun parti ne fait campagne contre elle et l’opposition la plus radicale prend la forme d’un euroscepticisme modéré, resté largement absent de la campagne. Le processus d’intégration à l’Union n’est presque jamais abordé, sauf lorsque la question de la perte du droit de veto de Chypre et d’autres petits pays est mise à l’ordre du jour ; et encore, ces discussions sont généralement de courte durée.
Les seuls autres moments où l’Union européenne devient un sujet de débat concernent les développements impliquant la Turquie. Du fait du soutien massif des représentants politiques à l’intégration européenne, aucun conflit majeur ni aucune ligne de fracture ne se dessinent sur ce plan. La présidence du Conseil a d’ailleurs encore davantage apaisé le débat, et les attaques contre le président ont diminué depuis que Chypre assume ce rôle.
Comment analysez-vous l’ascension de Volt ?
Bien que résolument pro-européen, Volt attire surtout pour son libéralisme politique. Au cours des derniers mois, le parti a su agréger des électeurs issus des segments les plus libéraux du DISY et de l’AKEL. Ses deux coprésidents étaient auparavant alignés sur l’aile centriste du Parti progressiste.
Le parti est plus libéral dans tous les aspects de sa politique, des droits sociaux à la politique économique, que la majorité de la classe politique de Chypre. C’est pourquoi Volt ne se distingue pas tant par son européisme — de fait commun à la plupart des partis chypriotes — que par l’attrait qu’il suscite auprès des jeunes diplômés issus des classes urbaines et surtout par son fort soutien à une résolution de la question chypriote. Ce dernier point l’amène régulièrement à être accusé d’être prêt à accepter n’importe quelle solution peu importe le contexte. À la lumière des sondages les plus récents, il est très probable que Volt entre au Parlement à l’issue des élections.
Le parti d’extrême droite ELAM a lui aussi connu une montée en puissance significative depuis les dernières élections législatives. Pourrait-il devenir un acteur influent au Parlement après les élections, ou est-il plus probable qu’il reste isolé ?
Tout porte à croire que l’ELAM deviendra un acteur central au sein du prochain parlement, mais aussi lors de la prochaine élection présidentielle. Le vote ELAM a été déterminant dans l’élection des deux derniers présidents : Nikos Christodoulides, et avant lui, Nicos Anastasiades. Les élections présidentielles à Chypre se jouent généralement à des marges très étroites, ce que l’ELAM a fourni en appelant indirectement ses électeurs à soutenir l’adversaire du candidat de l’AKEL.
Le parti joue déjà un rôle important avec seulement trois représentants et 6,8 % des voix. Il est désormais en passe de doubler ce score, jusqu’à potentiellement atteindre 10 députés sur 56 et 14 % des suffrages. C’est dans ce contexte que les dirigeants du DISY et du DIKO ont appelé l’ELAM à une coopération parlementaire afin d’élire le nouveau président de la Chambre, arguant qu’isoler l’ELAM avait jusqu’ici toujours profité au parti, qui est devenu aujourd’hui l’un des acteurs les plus importants de la vie politique chypriote.
Entre le glissement libéral d’une partie de l’électorat du centre et la croissance de l’ELAM, les questions sociales sont-elles en train de devenir une nouvelle ligne de clivage plus importante que l’opposition gauche-droite ? Ou s’agit-il simplement d’un effet de conjoncture — l’ELAM et le centre se renforçant tous deux par coïncidence ?
Les deux phénomènes se sont en effet produits simultanément. La division entre libéraux et conservateurs a été dans une certaine mesure intégrée au clivage gauche-droite traditionnel, mais elle a également acquis une dynamique propre, notamment du fait de sa mobilisation par l’ELAM Des partis comme l’AKEL, Volt et parfois le DISY se sont vus accusés de défendre un programme « woke ».
À Chypre, des affiches proclament l’opposition de l’ELAM au mariage entre personnes de même sexe ou encore à l’adoption d’enfants par des parents homosexuels — des questions que l’ELAM regroupe sous l’appellation « woke ». Volt, à l’inverse, a adopté une approche plus libérale sur ces questions, mais sa voix est bien plus isolée dans un pays où l’électorat demeure majoritairement traditionaliste et conservateur.
Les partis ont été très prudents dans l’expression de leurs positions sur ces sujets. L’une des six principales chaînes de télévision chypriotes a envoyé un questionnaire « oui/non » à tous les partis, comportant 15 questions sur des sujets aussi divers que le mariage entre personnes de même sexe, l’adoption par les couples homosexuels, ou la possibilité d’une adhésion de Chypre à l’OTAN. L’AKEL et le DISY, qui avaient pourtant répondu à ce type de questionnaires par le passé, ont été cette fois-ci les seuls partis à s’abstenir, affirmant que de tels sujets étaient trop complexes pour être réduits à un oui ou un non — une réponse sans doute conforme à leur position, mais qui témoigne toutefois de leur crainte de perdre des voix en s’affirmant clairement dans un sens ou dans l’autre. L’ELAM, à l’inverse, cherche à capitaliser sur ces sujets.
Le clivage entre libéraux et traditionalistes existe, mais il ne constitue pas la ligne de conflit dominante. Il coexiste en effet avec de nombreux autres clivages, notamment celui qui porte sur la lutte contre la corruption et le clivage gauche-droite traditionnel.
Le youtuber Fidias Panayiotou s’était imposé comme une figure majeure et surprenante lors des élections européennes et les sondages suggèrent que son élan national ne s’est pas essoufflé. Peut-il être considéré comme un potentiel candidat sérieux à la présidence ?
Il ne pourra pas se présenter à la prochaine élection présidentielle car il n’a que 26 ans. Or la Constitution prévoit que seuls sont éligibles les candidats âgés d’au moins 35 ans.
Néanmoins, Fidias dispose d’une vraie base, en particulier parmi les jeunes, les personnes désengagées politiquement et celles qui ne sont peut-être même pas inscrites sur les listes électorales — un groupe qui représente tout de même 160 000 personnes, contre 570 000 électeurs inscrits.
Sa popularité dans les sondages fluctue, oscillant entre 5 % et 12 % selon les circonstances, l’agenda politique et la période au cours de laquelle le sondage est réalisé. Son ignorance de certains sujets lui a bien sûr valu de nombreuses critiques. Lors d’une interview télévisée réalisée le 3 mai dernier au Parlement européen, il est apparu peu au fait des développements actuels au niveau européen, y compris du budget de l’Union 2. Si ses déclarations ont été mal accueillies par les personnes déjà engagées politiquement, la grande majorité de la population s’en soucie peu. Son image d’agent perturbateur leur plaît.
D’autant que les soutiens de Fidias sont moins susceptibles de répondre aux sondages politiques. Je pense donc que les enquêtes d’opinion n’ont pas réussi à retranscrire fidèlement l’ampleur de la base électorale qu’il est en train de consolider. Loin de disparaître, il vise un score à deux chiffres aux élections législatives, ce qui le placerait parmi les acteurs clefs du Parlement. Il sera très probablement présent sur la scène politique dans les années à venir même si son importance et sa pérennité restent difficiles à prédire.
Comment les allégations de corruption impliquant l’entourage du président Christodoulides ont-elles affecté la confiance du public et le débat électoral ?
La confiance dans l’establishment politique est en chute libre depuis de nombreuses années à la suite d’une accumulation de scandales. Les six derniers mois ont vu les affaires très médiatisées se succéder, notamment des dossiers d’agressions sexuelles et de violences impliquant deux figures de proue du DISY, des accusations de détournement de fonds via des dons par de proches conseillers du président, ainsi que des accusations portées par un journaliste et candidat de Volt impliquant les élites politiques, économiques et judiciaires chypriotes dans des affaires de pédophilie et de transferts d’argent illégaux.
Que ces allégations soient fondées ou non, leur présence constante dans l’actualité se reflète dans les sondages : la confiance dans les institutions politiques est au plus bas dans tous les domaines. Les nouveaux partis tels que l’ALMA sont les premiers à bénéficier de ce climat. L’ELAM, qui n’a jamais participé au gouvernement et ne peut donc être associé à ces scandales, en tire également parti.
Les débats incessants sur les scandales nuisent aux anciens partis et favorisent les nouveaux, mais ils n’ont pas, à ce jour, bouleversé totalement le système politique.
Comment la guerre en Iran et l’instabilité au Moyen-Orient ont-elles affecté la campagne ?
Chypre a été durement touchée dans les premiers jours de la guerre après qu’un drone s’est écrasé sur l’une des bases britanniques présentes sur notre territoire. Le mois suivant a vu se multiplier les débats sur les questions de sécurité liées à la présence de bases britanniques sur notre sol, et sur la question de savoir si elles devaient ou non quitter l’île — le président a discuté d’un tel arrangement avec le gouvernement britannique et a porté la question devant l’Union.
Passé ce premier mois, et en l’absence de menace sérieuse pour la population chypriote, les débats se sont cristallisés autour des alliances militaires et de l’alignement pro- ou anti-occidental du pays. Ces discussions ont favorisé le DISY et le président, qui défendent une approche clairement pro-occidentale et pro-israélienne et ont indirectement soutenu les actions menées par les États-Unis contre l’Iran. Les détracteurs des États-Unis, de l’Union européenne et de l’alliance avec Israël sont souvent présentés par leurs adversaires comme des partisans du fondamentalisme religieux et du régime des mollahs.
Mais plus que la situation internationale, c’est l’économie qui a été le sujet clef de la campagne. Si les craintes initiales concernant l’impact sur le tourisme de l’attaque par drone avaient commencé à s’estomper, elles ont récemment refait surface lorsqu’il s’est avéré que le nombre de réservations dans les hôtels avait fortement diminué. La hausse des prix du carburant et du coût de la vie demeurent au centre des préoccupations.
La stratégie de défense du pays a-t-elle été un sujet de discussion ?
Le sujet a été abordé, mais de manière marginale. Tous les partis, à l’exception de l’AKEL, sont favorables à un alignement sur l’Union, même si cela ne signifie pas nécessairement un alignement avec l’administration Trump. Tous, à l’exception de l’AKEL, s’accordent à dire que l’Union doit développer ses propres capacités militaires.
Le soutien à Israël fait l’objet de plus de dissensions. Des critiques sont souvent entendues dans les médias, en particulier sur les réseaux sociaux. Les sondages indiquent toutefois que la majorité des Chypriotes soutiennent l’État hébreu. C’est moins la dimension religieuse qui importe ici aux Chypriotes que le statut géopolitique d’Israël, perçu comme un ennemi de la Turquie.
Chypre manque d’alliés puissants, et pour de nombreux citoyens et acteurs politiques, il est dans l’intérêt du pays de nouer une alliance avec Tel-Aviv afin de se prémunir contre Ankara. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le regain de sentiments positifs des Chypriotes envers Israël.
Compte tenu des relations de longue date que Chypre entretient avec la Russie, a-t-on observé des interactions entre l’élection et le déroulement de la guerre en Ukraine ?
Les discussions autour de la guerre en Ukraine ne sont plus aussi significatives qu’avant.
Elle a d’abord été éclipsée par la guerre à Gaza, puis par la guerre en Iran. Bien que le gouvernement soutienne fortement l’Ukraine, les Chypriotes n’ont pas pris position sur le conflit aussi fermement que le reste de l’Europe. Pour beaucoup de Chypriotes, l’Union semble appliquer une politique du « deux poids deux mesures » à l’égard de la Russie et de la Turquie : elle impose de lourdes sanctions à Moscou pour avoir attaqué l’Ukraine, qui ne fait pas partie de l’Union, mais ne sanctionne pas la Turquie, un pays qui a envahi et occupe 37 % de Chypre, membre de l’Union, depuis 1974.
Chypre considère le Kremlin comme un contrepoids aux États-Unis, et a historiquement entretenu une approche pro-russe : la proximité religieuse joue un rôle à cet égard, tout comme de nombreux autres facteurs. Même parmi ceux qui considèrent la Russie comme un agresseur, Volodymyr Zelensky n’est pas perçu comme une figure fiable ou digne de confiance. L’opposition à la guerre tient davantage à son impact négatif sur l’économie européenne qu’à un soutien au peuple ukrainien.
Voyez-vous des preuves ou un risque sérieux d’opérations d’ingérence étrangère dans cette élection — qu’elles proviennent de Turquie, de Grèce, de Russie ou d’autres acteurs ?
Aucun risque d’influence n’a fait l’objet de discussions sérieuses. À ce stade, nous considérons que l’élection est équitable et exempte de toute influence de ce type.
40 000 Russes vivent à Chypre, mais seulement une fraction vote. Beaucoup d’entre eux s’opposent d’ailleurs à Poutine, et leur statut de citoyens rend difficile de les catégoriser comme relevant d’une influence étrangère.
La France et Chypre sont sans doute les deux régimes les plus présidentiels de l’Union. Lors de la période récente, le système partisan français a perdu en influence, devenant de plus en plus secondaire par rapport aux ambitions d’un petit nombre de « présidentiables ». Observe-t-on un phénomène similaire à Chypre, ou le système partisan est-il encore suffisamment solide pour s’imposer au-delà de ces ambitions personnelles ?
Les partis chypriotes sont encore suffisamment puissants pour exercer un contrôle sur le processus, mais de nombreux signaux suggèrent déjà que Chypre s’oriente dans la direction que vous avez mentionnée : celle d’une politique plus personnalisée.
Nous assistons en effet à la montée en puissance de personnalités politiques influentes susceptibles de bouleverser sérieusement le système. Christodoulides lui-même en était un précurseur. Bien que membre du DISY, il n’était pas une figure active au sein de l’appareil du parti. Il s’est opposé à son camp politique et a remporté la présidence, étant le premier candidat « indépendant » à le faire. Fidias en est un autre exemple intéressant. Aujourd’hui, on peut également citer Odysseas Michaelides, le fondateur de l’ALMA qui a clairement affiché sa volonté de devenir président et dont le parti n’est que le véhicule de cette ambition.
Nous voyons progressivement cette transformation se produire, mais je ne suis pas certain que les partis traditionnels disparaîtront entièrement comme cela a pu se produire en Italie ou, dans une certaine mesure, en France.