Pour dresser le portrait d’Etty Hillesum (1914-1943), Hagai Levi filme une libido effervescente : l’intellectuelle néerlandaise aime et travaille, deux preuves de la santé mentale selon Freud. Il met en images une pensée, une agitation intime, une introspection constante, une analyse de l’analyse, un tourbillon d’émotions et d’abstractions. Pourtant, il parvient à ne pas nous ennuyer une seconde. Comment fait-il pour que chacun des épisodes consacrés à cette jeune femme juive, surdouée, éminemment vivante, de plus en plus mystique et menacée par la présence des nazis aux Pays-Bas entre 1941 et 1943 soit aussi haletant ? L’immense talent de ce showrunner humble et discret tient à ce qu’il entremêle la cérébralité et l’action. Il incarne l’une dans l’autre. C’est grâce à cette recette magique, sa patte artistique, qu’il a réussi une série sur des patients en analyse, BeTipul (2005), un succès décliné dans dix-huit pays, à l’heure où la psychanalyse bat de l’aile. Aux États-Unis, BeTipul est devenu In Treatment, diffusé sur HBO. Hagai Levi en a assuré la production, passant pour cela du temps en Amérique. En France, Éric Toledano et Olivier Nakache en ont fait En Thérapie, le plus important succès d’audience d’Arte avec une série.
Etty raconte deux ans de la vie d’Etty Hillesum à Amsterdam. Intense, curieuse, libre, y compris sexuellement, elle entre volontairement au camp de transit de Westerbork le 30 juillet 1942, par solidarité envers les Juifs faits prisonniers. Elle est ensuite déportée avec toute sa famille à Auschwitz, où elle meurt. Pour écrire et réaliser sa série, sans coscénariste ni coréalisateur, Hagai Levi, né dans un kibboutz à la fois orthodoxe et très engagé à gauche en Israël en 1963, s’est appuyé sur le journal d’Etty Hillesum, Une vie bouleversée, un texte magistral édité pour la première fois en 1986 et qui rappelle les journaux de Susan Sontag (1933-2004). Comme l’Américaine, Etty Hillesum est volontariste, flamboyante, sûre de son intelligence supérieure et géniale praticienne de l’introspection.
Dans ses séries, il n’y a jamais une minute de trop, pas de dialogues ni de plans superflus qui servent à obtenir à peu de frais les 52 minutes qu’attend la chaîne. Hagai Levi fabrique des séries d’auteur comme on le dit des films. Certaines ont beaucoup de succès. Ce fut le cas de The Affair (2014) et de Scenes from a Marriage (2021), remake de Scènes de la vie conjugale (1973) d’Ingmar Bergman. Etty, montré hors compétition à la Mostra de Venise en août 2025, a été tourné à Amsterdam. Les personnages parlent néerlandais et parfois allemand. Hagai Levi habite à Tel Aviv. Parce que son métier et sa notoriété le nécessitent, il passe régulièrement six mois en dehors de son pays. Mais désormais il envisage de quitter définitivement Israël, comme le font d’autres artistes israéliens, Nadav Lapid par exemple, réalisateur de Oui (2025) et ami de Levi depuis une trentaine d’années. La politique menée par le gouvernement Netanyahou, Levi ne la supporte pas — surtout depuis le 7 Octobre.
Un soir de la fin du mois d’avril, lors d’une projection en avant-première des trois premiers épisodes d’Etty au cinéma parisien L’Arlequin, dans le VIe arrondissement, un spectateur un peu âgé a fait un malaise au moment d’entrer dans la salle. Les pompiers sont intervenus avec leur matériel : un brancard plié, de l’oxygène, de gros sacs-à-dos. Ils sont restés longtemps tandis que nous, les autres spectateurs, attendions l’issue de cet incident et la projection. Nous formions un amas bruyant près de la porte d’entrée de la salle. Cela s’est bien terminé pour ce monsieur. Mais tant que les pompiers étaient là, pendant une demi-heure, Hagai Levi, seul, montait et descendait l’escalier qui relie l’entrée de L’Arlequin à la salle. Sur son visage se lisait une inquiétude certes amplifiée par les circonstances, mais sans doute structurelle. L’attente et l’incertitude sur fond de discussions entre des spectateurs qui liaient connaissance prenaient valeur d’introduction à l’esprit de la série : elle est tendue, innervée par les bruits de bottes des nazis et l’organisation de l’extermination des Juifs.
Une semaine plus tard, dans les bureaux de sa maison de production, Les Films du Poisson, Hagai Levi répondait aux questions du Grand Continent avec bonne volonté et douceur, et avec cette même imperturbable intranquillité.
Etty, série de 6 épisodes, sortira en salle en deux parties le 6 mai. Elle sera accessible sur la plateforme d’Arte à partir du 13 mai, diffusée sur Arte les jeudis 21 et 28 mai, et restera disponible sur le site de la chaîne jusqu’au 12 novembre 2026.
Vous n’avez pas reconstitué Amsterdam telle qu’elle était entre 1941 et 1943, ni représenté les nazis tels qu’ils étaient. Dans la série, ils portent des uniformes et des insignes que vous avez imaginés. On ne sait d’ailleurs pas bien à quelle époque nous sommes. Pourquoi ?
Je voulais entretenir cette hésitation chez le spectateur, créer cette étrangeté. C’est un décor que je qualifierais de moderne. On n’est pas dans le contemporain : il n’y a pas de smartphone, pas de voitures actuelles. Pour moi — pour nous, avec la chef décoratrice Silke Buhr — il était important de trouver le décor le plus juste. Reconstituer la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste, époque à laquelle le journal a été écrit, aurait été un contresens. J’en ai eu l’intuition dès le départ. Quand il a été rédigé, le journal d’Etty Hillesum était par définition contemporain de ce qu’elle vivait. La pertinence et la force du texte viennent justement de cette coïncidence entre ce qu’elle écrit et son présent, qui se métamorphosait progressivement. Elle aussi percevait cette étrangeté : qu’est-il en train de se passer ?
Six mois seulement avant le tournage, alors que le 7 Octobre avait eu lieu, je suis parti à Amsterdam. Tout me semblait très calme par rapport à ce que j’avais laissé en Israël et je me suis demandé : « Et si ce qui s’est passé à Amsterdam en 1941 avait lieu maintenant, ici, comment cela ferait ? » C’est une histoire qui s’est déroulée dans les années 1940 mais elle a des échos avec notre réalité.
À quelle menace pensez-vous ?
Le film est sorti en novembre en Israël, en salle. Il a eu énormément de succès. Beaucoup de gens ont comparé la persécution et le danger qui montent à Amsterdam dans la série à ce qui se passe actuellement en Israël. Nous vivions dans un climat pré-fasciste.
Vous employez un mot très dur.
Je l’utilise parce que c’est ce qui se passe.
Jamais je n’aurais imaginé que la peine de mort puisse être envisagée dans ce pays. La loi adoptée par la Knesset le 30 mars 2026 sera j’espère invalidée par la Cour suprême, mais quantité d’Israéliens la soutiennent. J’ai passé plusieurs mois, ces dernières années, aux États-Unis, et l’une des raisons (il y en a d’autres …) pour lesquelles je n’y vivrai jamais, c’est l’application de la peine de mort dans plusieurs États. Qu’Israël l’envisage me bouleverse, m’accable.
Aujourd’hui, être de gauche en Israël, c’est être en danger. J’ai deux enfants, une fille de 17 ans et un fils de 30 ans, poète, de gauche, et activiste. Ces dernières années, bien avant le 7 Octobre, il a fait le chemin inverse au mien : il est allé vers la religion alors que je m’en suis éloigné en quittant à 17 ans le kibboutz dans lequel je suis né.
Chaque semaine, avec des amis, mon fils va en Cisjordanie pour protéger les Palestiniens contre ceux des colons qui les attaquent. Je suis très fier de lui mais j’ai peur qu’il lui arrive quelque chose. Les colons ne se limitent plus à la violence verbale envers ces activistes juifs : ils sont capables de les tuer, ils les haïssent.
Reconstituer la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste aurait été un contresens.
Hagai Levi
Pouvez-vous décrire le kibboutz dans lequel vous avez grandi ?
C’était un très petit kibboutz situé à Shaalvim, dans le centre du pays. Le quotidien est le même que le vôtre lorsque vous étiez enfant mais l’après-midi et pendant les vacances, nous travaillions dans les champs ou nous nous occupions des vaches et des poulets. C’est une vie de fermier. Le paysage était fait d’une suite de collines et de plaines. Nous étions au bord d’une grande vallée célèbre dans la Bible : Avalon. Mon père était économiste mais comme le kibboutz repose sur un système égalitaire, il travaillait lui aussi comme fermier. Ma mère était la directrice de l’école du kibboutz et plus tard, elle est devenue cuisinière pour la communauté.
Avez-vous envie de quitter Israël ?
Oui. Je verrai ce que je fais une fois que ma fille entamera ses études supérieures. Si, comme elle le souhaite, elle est admise dans une école d’art en Europe ou à Londres, je partirai. Mais c’est compliqué : j’ai mes amis et mes quatre sœurs en Israël.
Où étiez-vous, le 7 Octobre ?
À Tel Aviv, chez moi, avec mes enfants. Très vite, les familles des otages, sachant que je connais du monde en Israël et à l’étranger, m’ont sollicité pour demander au gouvernement de faire de la libération des otages sa priorité, au lieu de poursuivre la guerre avec une telle violence à Gaza. Les familles n’osaient pas protester auprès du gouvernement, craignant des représailles. J’ai fait tout mon possible mais lorsque j’ai compris que je ne servais à rien, j’ai complètement cessé de me tenir au courant de l’actualité et je me suis jeté dans la préparation et la fabrication d’Etty. J’ai su que Trump avait été réélu en 2024 en entendant plusieurs personnes à Amsterdam, sur le tournage, prononcer son nom. Je m’informe le moins possible sur la guerre en Iran, je continue de me tenir à distance parce que ça m’affecte trop.
Comment avez-vous découvert le journal d’Etty Hillesum ?
C’est ma psychanalyste de l’époque — une lacanienne — qui m’a conseillé de le lire. Je ne consulte pas de psys lacaniens d’habitude… Elle s’intéressait aussi à la spiritualité, comme Julius Spier (1887-1942), l’homme dont Etty devient la patiente, l’amie, la confidente. Il est son mentor. Elle en parle énormément dans son journal. Julius Spier, Juif berlinois, avait fui le nazisme en s’installant aux Pays-Bas. Il était un disciple de Carl Gustav Jung (1875-1961) et pratiquait la chirologie : il lisait le caractère de ses patients dans les mains.
Voyant que j’allais mal, cette psychanalyste lacanienne a pensé que la façon dont Etty Hillesum trouve en elle-même, malgré ce qui se passe autour d’elle et la menace, une force qui la fait vibrer et lui permet de rester libre, m’aiderait et m’inspirerait à mon tour. Ce fut le cas. Je reste aujourd’hui encore un lecteur de ce journal. Il m’aide énormément depuis le 7 Octobre, car Etty insiste sur la nécessité de tenir la haine, l’amertume et la colère à distance. Je m’y efforce. C’est la raison pour laquelle j’essaie d’être le moins possible au courant de ce que fait Israël.
Mais Israël est entouré de pays ennemis…
C’est plus compliqué que cela. Si votre doctrine consiste à faire continuellement la guerre, vous devenez responsable de ce climat de haine générale, de cette volonté de revanche. Deux ans de guerre permanente, ce n’était pas nécessaire.
Aujourd’hui, être de gauche en Israël, c’est être en danger.
Hagai Levi
Comment avez-vous choisi les acteurs qui incarnent Etty Hillesum et Julius Spier, Julia Windischbauer et Sebastian Koch ?
Julia est autrichienne, elle a appris le néerlandais pour la série. Je ne la connaissais pas. Elle est connue dans le milieu théâtral viennois mais pas dans le milieu cinématographique. Je l’avais repérée sur Instagram alors qu’elle faisait une levée de fonds pour tourner un film. Elle a passé le casting et il était évident qu’elle serait Etty.
Sebastian Koch, lui, est très connu, c’est une star. Il a joué notamment dans La Vie des autres (2006). Mais quand une personne s’impose a priori de façon évidente pour incarner un personnage, vous pouvez avoir envie de trouver quelqu’un d’autre. J’ai longtemps cherché un autre acteur allemand qui dégage une combinaison de charisme, d’ego puissant — je parle de l’acteur Sebastian Koch, pas de lui dans la vie — et qui pourtant n’ait pas l’air d’un charlatan. Il fallait quelqu’un en qui on ait confiance, en qui on ait envie de croire. Sebastian réunit ces qualités. La chef décoratrice d’Etty, Silke Buhr, est d’ailleurs celle qui a travaillé sur La Vie des autres.
Vous ne parlez ni allemand, ni néerlandais. C’est la première fois que vous tournez dans des langues que vous ne parlez pas, n’est-ce pas ?
En effet. Il y avait des traducteurs en permanence à mes côtés. Mais c’est une question de musique. Je pense qu’on accorde trop d’importance à la langue ; l’essentiel est la direction d’acteurs, que j’essaie de mener à bien sans peser sur eux.
Etty Hillesum est parfois vue comme une chrétienne, parce qu’elle prône entre autres valeurs le dévouement, l’aide à son prochain. Elle a été comparée à la philosophe Simone Weil (1909-1943), mystique et juive elle aussi, convertie spirituellement au christianisme. Pourquoi cet aspect n’apparaît-il pas dans la série ?
Ce point est très important.
Je me suis aperçu que les pays qui connaissaient le mieux Etty l’assimilaient presque à un martyr. Certains croient même qu’elle s’est convertie au christianisme — ce qui est faux.
J’ai voulu la sortir de cette réputation-là et l’amener vers une figure plus universelle. Certes, le christianisme l’influence énormément. Dans le journal, elle se réfère souvent au Nouveau Testament et plus le journal avance, plus ces références deviennent récurrentes. Mais ce message d’amour et d’aide de son prochain se retrouve également chez des penseurs russes ou dans le bouddhisme.
Pourquoi avez-vous refusé de représenter l’antichambre de la mort, d’où elle a aussi écrit, des lettres notamment ?
Parce qu’il est obscène pour moi de représenter les camps dans une fiction. Je pense comme Claude Lanzmann à ce sujet.
Et puis c’est un autre thème que j’ai choisi : non pas ce qui se passe dans le camp, mais la décision stupéfiante d’Etty de prendre le train pour le rejoindre. D’ailleurs, quand je recommande à quelqu’un la lecture du journal, je lui conseille d’attendre avant de lire les lettres et la partie du journal rédigés au camp de Westerbork, car l’essence de la pensée et de la littérature d’Etty ne se trouve pas là mais dans les pages qui précèdent. L’amour, la sexualité et l’érotisme sont très présents dans le journal. C’est un texte très sensuel.
Quand je présentais mon projet pour obtenir des financements, je disais toujours : c’est une histoire d’amour et non une histoire de l’Holocauste. J’adore raconter des histoires d’amour. J’ai choisi cette arche narrative car elle est omniprésente dans le texte. Quand elle rencontre Julius Spier, elle comprend que sa relation avec lui sera un tournant dans sa vie, un amour qui la mènera vers un amour plus grand, celui de Dieu.
Parmi les films sur la Shoah, il y a eu récemment La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer (2023). Qu’en avez-vous pensé ?
Pour moi, c’est un film extraordinaire. Il m’a laissé sans voix pendant plusieurs jours. Cela rejoint ce que je veux dire sur les différentes manières de raconter l’Holocauste : ce film le fait de façon très singulière et à travers des choix radicaux. Il crée des images qui ne sont ni épuisées, ni familières. De là naît chez le spectateur une étrangeté et un sentiment de contemporanéité. De surcroît, c’est du superbe cinéma.
Avez-vous inventé dans la série des scènes qui ne se trouvent pas dans le journal d’Etty Hillesum ?
Quelques-unes. Il y a aussi des détails que j’ai grossis. Une petite phrase dans le journal a pu devenir une scène dans la série. Mais à chaque fois, pour rester intègre vis-à-vis d’Etty Hillesum, je me demandais si ce que j’ajoutais allait changer quelque chose au fond du journal — ce que je ne voulais pas. Si l’on me dit : « Cette scène, tu l’as inventée, n’est-ce pas ? », c’est que je l’ai ratée.
Vous réussissez très bien à vous mettre à la place d’une femme. Comment avez-vous fait ?
Une des choses que je redoutais le plus était de me tromper dans la représentation du désir, de l’ethos féminins. Je suis entourée de femmes dans ma vie professionnelle et j’ai beaucoup discuté avec elles. Ce que je ne voulais pas rater non plus, ce sont les scènes d’amitié féminine. Je tiens à elles. Il y en a une au début de Scenes from a Marriage, vous vous souvenez ? Dans Etty, il y en a plusieurs. Plus généralement, j’ai maintes fois failli jeter l’éponge avant de réaliser cette série tellement il était difficile de porter à l’écran un texte si littéraire. En parler avec mon entourage m’a aidé.
C’est une histoire d’amour et non une histoire de l’Holocauste.
Hagai Levi
Quels aspects de votre travail sont liés au fait que vous êtes israélien ?
Il y en a, mais ils tiennent au fait que je suis juif, pas israélien. C’est plus important pour moi.
Partout où je suis dans le monde, je vais à la synagogue. Il y en a d’ailleurs une que j’aime particulièrement à Paris, très belle, place des Vosges. Ma judéité imprègne mes personnages de fiction. J’ai fait de l’homme de Scenes from a Marriage un Juif parce que je le suis. C’était nécessaire pour que je trouve une façon de faire mienne cette série de Bergman. Et cet homme parle dans un épisode des inhibitions qu’il ressentait au début de sa vie sexuelle à cause de son éducation religieuse et juive. J’aurais du mal à faire un film pleinement américain.
Qu’est-ce que c’est, être juif ?
Être juif… C’est difficile à dire. Tout ce que je fais est affecté par cela mais j’ai du mal à vous décrire de quelle manière. La religion est encore en moi, je ne la perdrai jamais. L’héritage que j’en garde apparaît notamment dans l’impossibilité de faire quelque chose en quoi je ne crois pas, quelque chose qui ne me passionne pas. Quand vous vivez de façon religieuse du matin au soir, comme ce fut le cas dans mon enfance, tout ce que vous faites est tendu vers un but.
J’ai besoin de sentir l’utilité de ce que je fais. C’est une sorte de sérieux profane.