Notes sur l’esprit du capitalisme trickster (filou, roublard)

Avant la fast-fashion, il y eut le Sentier.

Dans Schmattès (Fringues, en yiddish), Guillaume Erner raconte avec un humour haletant la fin d’un monde.

Eva Illouz a lu ce récit sociologique qui capture une forme spécifique du capitalisme.

Guillaume Erner, Schmattès (Fringues, en yiddish), Paris, Flammarion, 2026, 288 pages, ISBN 9782080148902

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Le titre de ce livre peut sembler un peu léger, voire frivole. Les fringues, même traduites en yiddish, ne sont pas, en général, un sujet trop sérieux, à moins de s’appeler Roland Barthes.

Pourtant, il s’agit là d’un livre sérieux. Grave même. En filigrane, et derrière son discours autobiographique et ses analyses du capitalisme, depuis Judéobsessions 1, Guillaume Erner écrit sur les morts, sur ses morts, ou plutôt il rumine sur eux, ceux qu’il n’a pas connus parce qu’ils ont été assassinés dans les camps, ceux qui ont été rescapés, mais qui ne sont plus là.

Dans Schmattès aussi, il parle d’un monde englouti, un monde fait de juifs improbables et d’immigrés venus des quatre coins du monde, une fourmilière de gens besogneux qui avaient refait la mode dans le quartier qu’on appelait le Sentier.

C’est ce monde disparu que ce livre ressuscite. Guillaume Erner a donné au deuil un style unique, en tout cas un style que je n’ai lu nulle part. C’est un deuil qui n’arrive pas à faire son deuil, un deuil qui n’en finit pas, ce que Freud aurait appelé la mélancolie, mais une mélancolie qui s’empêche la tristesse parce qu’elle est arrêtée par l’auto-dérision. Un deuil rendu flamboyant par l’auto-dérision. 

Avant de devenir le grand matinalier de France Culture, Guillaume Erner a travaillé au Sentier. Le Sentier, c’était un laboratoire dans les deux sens du mot. On y décortiquait les vêtements et on y réinventait la mode. Et ce que le Sentier a inventé, c’est la recette de sa propre destruction, c’est-à-dire la recette même du capitalisme :

« Certains jours, je me sentais comme un anthropologue au milieu d’une tribu primitive. La dernière tribu du monde moderne. Personne de ‘normal’ ne peut accorder autant d’importance à des détails aussi infimes, ni les prendre au sérieux comme si sa vie en dépendait.

J’étais admiratif.

Et inquiet.

Admiratif, parce que cette obsession produit du beau.

Inquiet, parce que, dans ce culte, les premières victimes de la mode, ce sont ceux qui la fabriquent.

[….]

La catastrophe – je ne dirai pas la Shoah, ni la Nakba, mais bon – est arrivée silencieusement en 1975. Dans un trou paumé d’Espagne, à La Corogne, Amancio Ortega décida de créer une vraie entreprise. Codes du luxe : marbre et métal, blanc de blanc. Fringues de pauvres. Jusque-là, rien de très nouveau, on savait faire. Mais les Espagnols firent quelque chose de grave : ils copièrent nos méthodes. Les copieurs furent copiés. Avec ordre et méthode.

Nous étions des inventifs furieux et débrouillards. Zara décida de nous remplacer par des obsessionnels méthodiques : de la mécanique plaquée sur du vivant. Les experts-comptables prirent le pouvoir sur les stylistes, au Sentier c’était l’inverse – et ça finissait toujours mal pour les experts-comptables. En réalité, Zara distilla le Sentier : ils en prirent le principe actif et éliminèrent les impuretés – celles qui conduisaient régulièrement La City et consorts à la ruine. Nous avions deux ordinateurs ; ils arrivèrent avec des troupeaux d’écrans. »

Ce livre est une longue rumination, mélancolique et désopilante, sur la faillite de ces gens débrouillards. Une faillite qui finira au tribunal, même si c’est par là que le livre commence. Des juifs nerveux et désordonnés qui échouent et se font écraser par des Espagnols méthodiques et rationnels, c’est beaucoup mieux que l’inverse, des juifs qui auraient correspondu au stéréotype, qui auraient détruit le commerce des autres et pris le pouvoir. La sociologue et la juive que je suis préfère laisser l’empire Inditex aux Espagnols.

Au fond, c’est cela, la basse couture : rapprocher le bas du haut, de la haute couture, au travers de rêves et de signifiants vides.

Eva Illouz

Mais ce livre n’est pas qu’une rumination sur une faillite emblématique du capitalisme. Le narrateur du livre, qui n’est autre que Guillaume Erner, nous prend à témoin des conversations imaginaires qu’il a avec ces penseurs qui lui tiennent compagnie — Durkheim, Zola, Weber, Simmel, Benjamin pour ne citer que quelques-uns — et qui l’éclairent pour comprendre cet univers.

Je vais donc utiliser la même méthode et invoquer un dialogue que Guillaume Erner n’a pas écrit, entre trois sociologues : Werner Sombart, Max Weber et Guillaume Erner lui-même.

Werner commencerait par : « Guillaume, ton histoire au Sentier, le Sentier lui-même, c’est bien la preuve que j’ai eu raison dans mon livre les Les Juifs et le capitalisme, publié il y a déjà plus d’un siècle : vous, les commerçants juifs, avez été les principaux architectes du capitalisme moderne. Vous avez introduit les lettres de change, le système bancaire moderne et le droit commercial, cela faisait de vous le rouage principal de l’accumulation du profit qui a permis cette énorme machine qu’est la révolution industrielle de démarrer. Le capitalisme, c’est vous, parce que vous connaissez bien les circuits de circulation de l’argent. »

Guillaume Erner lui répondrait : « Mais non Werner, tu t’es trompé : tu confonds finance et banque d’un côté et production industrielle de l’autre. Sans Révolution industrielle, le capitalisme ne serait qu’un long circuit de marchands. Il a fallu un énorme savoir technique et artisanal pour faire démarrer cette révolution. Les juifs ne l’avaient pas. Ils avaient été exclus des guildes professionnelles. Regarde les travaux de Joel Mokyr, notre plus récent prix Nobel en économie : tu seras étonné d’apprendre le rôle que des obscurs artisans ont joué.

« Si tu regardes en haut, presque à chaque fois qu’il a fallu produire rationnellement, maximiser le rendement, rationaliser la production, ce sont toujours vous, les non-juifs, qui l’avez fait avec beaucoup de brio. Henry Ford, Andrew Mellon, Giovanni Agnelli, (Fiat), Kiichiro Toyoda (Toyota), John Rockefeller, Soichiro Honda, Sam Walton (Walmart), pour ne citer que quelques noms : aucun d’eux n’était juif et chacun d’eux a créé ou perfectionné la production mécanisée, les monopoles, les oligopoles, la consommation de masse.

« C’est cela le capitalisme fordiste et post-fordiste. Nous, les juifs, n’étions que des amateurs, comme mes copains du Sentier. Nous sommes restés à la marge de ce système que vous avez inventé et tellement perfectionné que les bricoleurs que nous étions ont été poussés dehors. »

Max Weber interviendrait et renchérirait : « Werner, là, je vais être d’accord avec Guillaume Erner même s’il ne m’a jamais invité à sa matinale. Tu sais que, même si mon livre sur L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme est paru avant le tien, toi et moi avons encore maintenant un débat sur la question de savoir quel groupe religieux était responsable du capitalisme. Ce sont les protestants, avec leur angoisse du Dieu caché, le deus absconditus, qui ont sanctifié le travail. Sans discipline méthodique, pas de capitalisme.

« Les juifs aussi ont beaucoup travaillé, certes, mais par imitation, pas par vocation théologique. Ils n’en avaient que faire de reconnaître leur élection par un Dieu caché au travers de leur labeur : ils avaient déjà été élus pour porter le lourd fardeau de six-cents treize commandements. Tu penses bien qu’ils avaient compris que l’élection était une arnaque.

« L’activité économique des juifs, c’est ce que j’appelle le capitalisme pariah, pariah parce qu’à la marge des grands circuits de production industrielle. Le Sentier, c’était cela. Un capitalisme de pariahs qui s’est fait laminer par ceux qui ont toujours su rationaliser la production beaucoup mieux que les juifs. »

Werner Sombart, qui, au fond de lui, sait que sa thèse est un peu — plus qu’un peu — antisémite, se tait. Il se dit qu’il vaut mieux ne pas aggraver son cas. Et il a raison. 

Les juifs ne sont ni ceux qui ont inventé le capitalisme ni ceux qui ont cherché sa mort. Ce serait leur attribuer un pouvoir qu’ils n’ont jamais eu. Les juifs sont ceux qui se sont insérés dans ses interstices et ont essayé de jouer avec ses règles, comme Guillaume Erner, ou comme Maurice et Thierry, ses compagnons de route dans le Sentier.

C’est ce que ce livre décrit : le capitalisme des juifs du Sentier est le capitalisme du trickster.

« Trickster » est un mot intraduisible en français : il est proche du filou, du roublard. Je préfère « capitalisme trickster » à « capitalisme pariah » parce que « trickster » rend mieux compte du caractère ludique de l’activité économique du Sentier que Guillaume Erner raconte. 

Le trickster est un personnage — mythologique, folklorique ou social — qui existe dans presque toutes les cultures humaines. Il est celui qui utilise la ruse, la tromperie, l’ambiguïté et le franchissement des frontières pour subvertir les normes établies. Il est à la fois créateur et destructeur, héros et vilain, sacré et profane. C’est par exemple Renart le Goupil — un renard rusé du Roman de Renart, écrit aux XIIe-XIIIe siècle, qui est toujours plus malin que le loup Isengrin et même le roi. C’est Scapin, Arlequin ou Figaro qui sont toujours plus intelligents que leurs maîtres, bourgeois ou aristocrates. 

Pour comprendre la fonction sociale du trickster, nous pouvons faire appel à un anthropologue très original, Lewis Hyde qui a enseigné à Harvard est est surtout connu pour deux ouvrages majeurs : The Gift et, plus pertinent pour nous, Trickster Makes This World : How disruptive Imagination Makes culture. Sa thèse principale est que le trickster n’est pas simplement un personnage folklorique amusant : il est un agent fondamental de la créativité culturelle et du renouvellement social. Il est caractérisé par la ruse et l’intelligence pratique, que les Grecs appelaient la mètis  : l’intelligence rusée, pratique, adaptable, celle d’Ulysse par exemple. Celle-ci s’oppose à la sagesse abstraite et rationnelle, le logos, celui de Zara par exemple.

Sans le trickster, la culture se fige et meurt. C’est lui qui la maintient vivante et en mouvement.

Eva Illouz

Le trickster incarne la mètis parce qu’il est celui qui improvise, s’adapte, trouve des solutions là où les règles ne s’appliquent plus. Les juifs du Sentier en étaient l’incarnation.

Le trickster vit aux carrefours — or, dans la mythologie grecque, Hermès, un autre trickster, est justement le dieu des carrefours.

Hyde souligne que le trickster ne détruit pas les frontières, il les négocie et les redessine. C’est exactement ce que La City, la marque que Guillaume Erner avait créée, a fait : elle a redessiné la relation entre vendeur et consommateur en rapprochant les marques de luxe, lointaines et inatteignables, vers le petit consommateur. Au fond, c’est cela, la basse couture : changer la frontière entre le haut et le bas, rapprocher le bas du haut, de la haute couture, au travers de rêves et de signifiants vides. Le consommateur était devenu beaucoup plus présent dans la chaîne de production, faisant bouger la frontière entre production et consommation.

On peut trouver d’autres preuves qu’il s’agit bien là d’un capitalisme de trickster : selon Hyde, un trait distinctif du trickster est qu’il n’a pas honte. La honte est le mécanisme social par excellence pour faire respecter les normes. Le trickster, lui, agit sans honte — c’est ce qui lui permet d’aller là où les autres n’osent pas. Pour citer Schmattès  :

« C’est cet héritage que le Sentier a réhabilité : ne plus avoir honte de soi, assumer une identité, un passé et un futur. Le mérite revient à cette jeunesse chalala qui, avec ses jeans slim et ses tee-shirts Lycra, a retourné le stigmate. »

Le trickster ne transgresse pas par idéologie — il transgresse parce qu’il a faim, au sens large. Il aime la vie. Il aime le bling bling. Les montres Rolex et les belles voitures. Il n’a pas honte parce qu’il a faim de vie.

Pour Hyde, le trickster ne se contente pas de transgresser — il crée. En effaçant les frontières et les catégories établies, il ouvre de nouveaux espaces culturels et intellectuels.

Sans le trickster, la culture se fige et meurt. C’est lui qui la maintient vivante et en mouvement. Et c’est ce mouvement incessant et insatiable de personnages qui jonglent avec et entre les règles, de personnages qui recréent la mode et qui se font avaler par ceux qui avaient compris bien mieux qu’eux les règles d’un jeu que les juifs ne contrôlent pas, que ce livre décrit avec autant de verve. 

Sources
  1. Guillaume Erner, Judéobsessions, Paris, Flammarion, 2025.
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