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Depuis le 9 mars 2026, dans l’ombre de l’escalade régionale opposant l’Iran au bloc américano‑israélien, l’Europe fait face à une série d’actions qui brouillent les frontières traditionnelles de la menace. Celles‑ci semblent coordonnées par une entité hybride, un collectif en ligne aligné sur Téhéran, se présentant sous le nom de Harakat Ashab al‑Yamin al‑Islamiya (HAYI), littéralement « mouvement des compagnons de la droite islamique [au sens de rédemption et de salut] », qui se spécialise progressivement dans une forme de terrorisme d’influence.
Entre le 9 mars et le 20 avril 2026, HAYI a revendiqué ou laissé entendre son implication, à travers un ensemble de relais actifs intégrés à un écosystème numérique opérant principalement sur X et Telegram, dans un peu plus d’une dizaine d’attentats — on en dénombre seize – principalement aux Pays-Bas, en Belgique, en Angleterre, en Macédoine, en Allemagne et en France. Les informations disponibles suggèrent l’implication de petits groupes de deux à quatre individus, généralement très jeunes, souvent âgés de seize à une vingtaine d’années. Leur recrutement aurait eu lieu en ligne, via les réseaux sociaux et les plateformes qu’ils utilisent quotidiennement pour échanger, jouer en ligne ou interagir avec leurs pairs.
Dans certains cas, comme au Royaume-Uni, les personnes interpellées seraient issues de milieux marqués par des trajectoires migratoires récentes. D’autres semblent davantage animées par une sensibilité diffuse aux conflits internationaux, sans disposer pour autant d’une compréhension structurée des dynamiques à l’œuvre. Il serait plus juste d’évoquer une sensibilité géopolitique façonnée par les grands récits circulant en ligne, largement présents dans les espaces numériques pro-Iran, pro-Irak ou au sein de groupes sunnites hostiles à l’Occident et nourrissant des imaginaires antisémites ou anti-occidentaux. En France, l’hypothèse d’une motivation financière, bien que les sommes constatées soient marginales, a également été évoquée.
Leurs opérations visent des cibles matérielles à forte valeur symbolique, mais leur finalité dépasse, pour l’heure, la destruction elle‑même. Elles cherchent avant tout à produire un effet psychologique, dans une logique que Raymond Aron identifiait déjà comme constitutive de la guerre moderne, c’est-à-dire une violence dont l’objectif premier est de transformer les représentations 1. Cette approche rejoint également la lecture de Thomas Schelling, pour qui la coercition ne repose pas tant sur l’ampleur des dégâts que sur la manière dont ceux‑ci sont mis en scène et perçus 2. Incarnées par des incendies volontaires ou des tentatives d’explosion à faible coût visant des cibles liées à la communauté juive ou à des institutions financières américaines, les actions impulsées par HAYI privilégient l’effet psychologique et médiatique. Jusqu’ici, elles demeurent en deçà du seuil d’une attaque de grande ampleur, dont le franchissement risquerait d’entamer le capital de sympathie dont l’organisation bénéficie auprès de certains publics proches du régime iranien ou présents dans les zones grises du militantisme en ligne anti‑occidental.
Pour certains acteurs sunnites, l’infrastructure numérique associée à l’Iran apparaît désormais moins comme un espace idéologiquement étranger que comme une opportunité tactique.
Héloïse Heuls
Dans les faits, HAYI s’est distingué en quelques semaines par sa capacité à concevoir, coordonner et piloter en ligne des actions ciblées, sans disposer officiellement de structures militantes identifiées en Europe. Avec cette organisation se dessine en filigrane l’émergence de modes d’action terroriste en partie renouvelés, portés par des entités idéologiquement affiliées à des États étrangers et capables de mobiliser en ligne des individus extérieurs à leur vivier militant traditionnel afin de les engager dans des opérations hors ligne en résonance avec les grands conflits internationaux. Ce phénomène met en lumière l’imbrication croissante entre dynamiques géopolitiques et questions de sécurité intérieure.
Plus largement, les procédés impulsés par HAYI interrogent la transformation des stratégies d’influence militante en ligne ainsi que la formation d’alliances numériques d’opportunité entre les espaces liés à Téhéran, ses soutiens irakiens et des groupes qui dépassent le cercle d’influence traditionnel, y compris d’autres organisations djihadistes, au premier rang desquelles Al-Qaïda.
HAYI : un acteur numérique façonné par les réseaux de la muqawama
Au départ, HAYI s’est manifestée au gré de revendications diffusées en ligne, sans organe de communication propre ni existence établie, ce qui rend son origine et la recherche d’informations sur sa genèse particulièrement incertaines.
Le 9 mars, jour du premier attentat revendiqué par HAYI contre une synagogue à Liège, l’organisation apparaît ainsi portée presque exclusivement par sa propagande, comme si celle-ci se constituait au moment même où le groupe émergeait 3. Des canaux officiellement associés à HAYI ne commencent à se structurer qu’à partir de la mi-mars, sous la forme de chaînes Telegram rapidement bannies pour certaines, puis recréées, dans un cycle de disparition et de réapparition qui semble faire partie intégrante de son mode d’action 4.
Cette plasticité des canaux, déjà observée dans les écosystèmes djihadistes sunnites et analysée par Laurence Bindner 5, s’inscrit dans une économie numérique de la volatilité où la survie des messages prime sur la stabilité des structures de diffusion 6. Le public intéressé ou fidèle parvient d’ailleurs à retrouver rapidement ces espaces de circulation, en raison de son ancrage dans un microcosme communautaire en ligne dont il maîtrise les codes et les modes d’existence propres — microcosme qui, dans le cas d’HAYI, est largement constitué des relais virtuels de milices chiites irakiennes 7 telles qu’Asaib Ahl al-Haq 8 ou Ansar Allah al-Awfiya 9.
En premier lieu, le nom même du collectif surprend par sa capacité à fédérer au-delà de son ancrage idéologique immédiat.
Bien que largement commenté par les spécialistes comme par les médias, le choix d’« Ashab al-Yamin » interpelle. L’expression renvoie en effet à un registre religieux qui excède d’emblée la seule exégèse chiite : sans prétendre l’inscrire dans une théologie élaborée, « Ashab al-Yamin » désigne dans le Coran les individus sauvés au Jour du Jugement, les justes qui recevront leur Livre dans la main droite en signe d’approbation divine. Cette catégorie eschatologique ne renvoie ni aux Compagnons du Prophète ni à d’autres figures narratives comme les Gens de la Caverne ; elle constitue un groupe distinct, défini par son statut sotériologique. Ces véridiques s’opposent ainsi aux « Ashab al-Shima », littéralement « les gens de la gauche », c’est-à-dire les damnés 10.
L’expression ne renvoie donc pas spécifiquement à un corpus chiite et apparaît, au gré des recherches, dans des propagandes issues d’autres organisations. De fait, la symbolique de la droite comme signe de salut trouve des échos jusque dans certaines traditions chrétiennes d’Orient, où la répartition droite-gauche structure également l’imaginaire du Jugement dernier 11. Elle relève surtout d’un imaginaire religieux transversal, abondamment commenté sur les réseaux sociaux dans des espaces à visée théologique, puis réinvesti dans une constellation de micro-espaces numériques hétérogènes où prolifèrent des contenus à tonalité eschatologique et s’élaborent des formes contemporaines de sociabilité dévotionnelle. En ce sens, le nom choisi pour (ou par) ce collectif en ligne fonctionne comme un signifiant flottant 12 : suffisamment chargé symboliquement pour résonner dans un large spectre de sociabilités militantes en ligne, mais assez indéterminé pour être approprié par un acteur dont l’identité demeure encore en construction.
Aujourd’hui, les initiatives se réclamant d’un « cyberdjihad mondial » tendent à se présenter non comme concurrentes et opposées, mais comme complémentaires.
Héloïse Heuls
La recherche d’une filiation pour ce collectif a conduit plusieurs observateurs à envisager son inscription dans l’écosystème irakien affilié à la muqawama 13, certains allant jusqu’à supposer une proximité plus ou moins directe avec des acteurs déjà établis. Cette hypothèse repose sur un ensemble d’indices numériques qui, sans constituer une démonstration, dessinent un champ de convergences.
Un premier élément concerne les relais initiaux des revendications sur X et Telegram. Plusieurs comptes ayant diffusé les premiers messages, parfois administrés par les mêmes personnes, appartiennent à des cercles militants en ligne qui soutiennent activement des milices chiites irakiennes. Cette proximité médiatique ne suffit pas à établir un lien organique, mais elle situe l’apparition du groupe dans un environnement discursif familier aux réseaux en ligne de la muqawama.
Un second indice tient à la langue employée dans la propagande attribuée à HAYI. Celle-ci est rédigée en arabe, une pratique qui contraste avec les usages dominants des proxys, affidés et militants pro-régimes iraniens, dont les productions circulent majoritairement en persan sur TikTok, Telegram, Instagram ou X. Les modérateurs supposés des chaînes Telegram associées à HAYI s’expriment également dans un anglais non britannique, marqué par plusieurs maladresses syntaxiques qui rendent plausible le recours à des outils de traduction automatique 14. À cela s’ajoutent quelques erreurs dans la transcription de termes arabes, phénomène courant dans la propagande numérique mais qui, dans ce cas précis, contribue à brouiller davantage les pistes quant à l’appartenance du groupe 15.
Un troisième élément renvoie à l’appellation même de Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya. Cette dénomination a déjà été utilisée par Harakat Ansar Allah al-Awfiya (HAAA), littéralement « le Mouvement des Fidèles d’Allah », organisation se réclamant de l’axe de la résistance et désignée comme terroriste par les États-Unis en 2024. Des traces de cette ancienne appellation demeurent visibles sur X, notamment dans les publications liées à la mort de certains de ses cadres.
HAAA est une milice irakienne se réclamant de la doctrine de la wilayat al-faqih 16, longtemps liée à la Force al-Qods 17 et active en Irak comme en Syrie. Elle communique largement sur ses activités à travers les comptes personnels de plusieurs de ses figures, parmi lesquelles Haydar Muzhir Malak al-Saidi (Haydar al-Gharawi), désigné comme dirigeant en 2024 18, Ammar al-Lami, l’un de ses commandants militaires, et Adel al-Gharawi, qui en assure le porte-parolat 19. Le groupe revendique des alliances étroites avec plusieurs formations de la muqawama et figure parmi les huit organisations reçues par Ali Khamenei à l’été 2023 dans le cadre des consultations annuelles entre Téhéran et les factions armées de « l’Axe de la Résistance 20 ».
Dans ce contexte, le fait que HAYI reprenne une identité autrefois associée à HAAA a été interprété par certains comme un indice supplémentaire d’une continuité ou d’une proximité. L’émergence du groupe a même été rapprochée de la mort, le 28 février 2026, de plusieurs membres de HAAA lors d’opérations israélo-américaines. Le même jour, un message attribué à Haydar al-Gharawi, diffusé sur X puis relayé sur Telegram, appelait ses partisans à demeurer fidèles à la wilayat al-faqih.
Cette lecture se heurte cependant à un élément déterminant : les attaques revendiquées par HAYI n’ont pas été reprises par les canaux les plus officiels de HAAA, alors même que ces réseaux fonctionnent habituellement selon une logique de solidarité médiatique très structurée. Ce silence entretient l’incertitude. Il suggère moins l’existence d’un lien organique qu’un phénomène de réactivation et de réaffirmation d’une identité déjà présente dans l’imaginaire de l’axe de la résistance en ligne, mobilisée ici pour conférer une légitimité immédiate à un acteur dont la nature exacte demeure encore indéterminée.
Configurations militantes en ligne et économie de la visibilité
Sur le plan communicationnel, comme évoqué plus haut, HAYI apparaît publiquement au début du mois de mars 2026, dans le sillage de l’attentat du 9 mars à Liège. Les revendications diffusées à cette occasion tiennent lieu d’acte fondateur, mais elles ne reposent pas, dans un premier temps, sur une architecture médiatique constituée.
Sur le plan opératoire, les actions attribuées à HAYI semblent pour le moment relever d’une logique de mise en scène davantage que d’une stratégie de confrontation directe. Cette économie de la visibilité, caractéristique de formations émergentes en quête de reconnaissance symbolique, pourrait toutefois évoluer au regard des déclarations publiées par le groupe.
HAYI contribue à brouiller les chaînes de responsabilité en apparaissant moins comme une organisation structurée que comme un collectif capable d’agréger des initiatives dispersées.
Héloïse Heuls
Lorsque les actions d’HAYI ont été menées à terme, elles ont en effet donné lieu à une communication quasi immédiate, ce qui laisse supposer que les participants disposaient de la capacité de transmettre rapidement des images ou des éléments visuels à des intermédiaires chargés de produire les contenus diffusés en ligne. Deux exceptions méritent toutefois d’être mentionnées : en France, l’opération visant un établissement bancaire n’a pas abouti et n’a donc pas été relayée par les canaux du groupe 21 ; en Grèce, un incident qui n’a jamais eu lieu a néanmoins été médiatisé, illustrant la malléabilité du récit construit autour des actions attribuées à HAYI d’une part et le manque de liens continus entre les échelons pensants et agissants d’autre part 22.
À rebours des structures de propagande plus établies, HAYI s’appuie sur des groupes informels et sur des comptes individuels déjà acquis aux récits portés par les Gardiens de la révolution, l’axe de la résistance, le Hezbollah ou certaines milices chiites irakiennes, plutôt que sur des canaux institutionnalisés. La majorité des diffusions se concentrent sur X, tandis que Telegram semble fonctionner comme un espace de déclenchement des contenus 23. Cette articulation entre plateformes cryptées et réseaux sociaux ouverts correspond à une pratique désormais courante, où les premières servent de lieu de coordination interne et les seconds de vecteur de diffusion destiné à atteindre les médias traditionnels.
Le premier texte relayé se distingue par son registre. Il mobilise un lexique religieux emprunté à un imaginaire guerrier largement partagé dans les traditions militantes contemporaines, qu’elles soient sunnites ou chiites, en convoquant des références à des batailles investies d’une forte charge symbolique, notamment Badr, Fath ou Khaybar 24. Le ton, exalté, quasi performatif, s’inscrit quant à lui dans une rhétorique de mobilisation qui puise dans un répertoire transnational sans pour autant renvoyer à une doctrine clairement identifiable. Cette hybridation discursive, mêlant citations coraniques, injonctions à l’action et références historiques, produit un effet d’autorité immédiat tout en demeurant suffisamment indéterminée pour être réinterprétée par des publics variés 25.
Sur le plan visuel, les productions évoluent rapidement. Le premier emblème, sombre, inspiré de l’esthétique utilisée par plusieurs groupes armés irakiens, représente une main surgissant d’un globe et brandissant une arme, tandis que le nom du groupe apparaît à deux reprises, au-dessus et au sein du visuel. À partir du 15 mars 2026, à la suite des événements de Zuidas près d’Amsterdam 26, ce symbole est remplacé par un logotype plus élaboré, composé d’une main armée orientée vers un drapeau rouge et entourée d’une couronne de feuilles. Ce nouveau visuel intègre des termes arabes tels que jihad, thabât et nasr, signifiant respectivement lutte, constance et victoire, ainsi que la shahada calligraphiée selon le modèle des organisations islamistes, absents du premier emblème 27.
Les vidéos diffusées s’accompagnent d’une musique instrumentale caractéristique de la propagande chiite, en rupture avec l’usage des anasheed 28 a cappella privilégiés par les organisations sunnites. Enfin, les montages amateurs associent systématiquement images et communiqués en arabe, en hébreu et en anglais. Ce choix multilingue manifeste la volonté de s’adresser simultanément à plusieurs publics et inscrit directement la communication du groupe dans un espace conflictuel transnational où se superposent des récits concurrents structurés autour d’ennemis communs, en l’occurrence ici Israël, les États-Unis et, plus largement, les États européens perçus comme leurs alliés 29.
Le nom choisi par HAYI fonctionne comme un signifiant flottant : suffisamment chargé symboliquement pour résonner dans un large spectre de sociabilités militantes en ligne.
Héloïse Heuls
L’agrégation transversale comme dilution stratégique dans le cyberespace
L’irruption de HAYI dans l’espace public européen, sur fond de tensions persistantes entre Israël, les États-Unis et l’Iran, constitue un indicateur significatif des recompositions contemporaines des stratégies narratives déployées par des acteurs engagés dans des conflits à forte dimension symbolique et de leur volonté d’étendre leurs combats au-delà de leurs territoires. Elle met en lumière leur volonté d’exister et la manière dont certains discours circulent et se réagencent pour trouver des points d’accroche inattendus dans des environnements sociaux éloignés des terrains de confrontation traditionnels.
Un premier élément frappant de cette recomposition tient à la manière dont les commanditaires semblent intégrer, dans leurs stratégies de diffusion, la vulnérabilité particulière des publics mineurs et jeunes adultes en Europe.
Conscients de leur réceptivité accrue, façonnée par une exposition continue à des contenus polarisés, ils investissent les espaces numériques les plus fréquentés par ces publics afin d’y insérer des récits susceptibles d’activer des biais cognitifs saillants : sensibilité humanitaire, recherche d’héroïsation, intérêt matériel, participation à des causes internationales. Cette prise en compte stratégique de leurs modes d’attention et de leurs pratiques en ligne constitue un levier clef dans la dissémination et l’amplification des contenus.
Les zones grises du Web, qu’il s’agisse de plateformes privées ou d’espaces ouverts, deviennent ainsi des lieux privilégiés où ces récits s’installent, se transforment et s’impriment. À cet égard, il est frappant de constater que le nom HAYI a su toucher des individus situés en dehors des cercles militants habituels. Certaines pratiques observées, notamment en France, rappellent d’ailleurs les modes d’organisation de la petite délinquance qui utilise des applications de messagerie comme Snapchat 30 pour coordonner des activités, identifier des espaces d’action ou recruter de nouveaux participants. Cette proximité fonctionnelle ne renvoie pas à une continuité entre les phénomènes, mais à une même exploitation des affordances techniques des plateformes.
Enfin, et surtout, cette dynamique met en exergue la capacité de « l’axe de la résistance en ligne » et de ses soutiens à mobiliser au-delà des cercles idéologiques initiaux. Celle-ci se construit d’abord à travers les productions d’acteurs propagandistes, puis se trouve relayée, amplifiée et parfois déformée par des militants moins structurés mais très actifs dans les espaces numériques lambdas 31. Ce processus, classique dans le système de la propagande en ligne, contribue à transformer les contours mêmes des cercles militants, en élargissant leur périmètre à des publics qui ne partagent pas nécessairement une doctrine cohérente, mais qui se reconnaissent dans un ensemble d’affects politiques, de représentations simplifiées du conflit et de récits circulant massivement en ligne 32. Parallèlement, la diffusion de vidéos ou de messages sur des chaînes Telegram associées à des acteurs médiatiques proches des Gardiens de la révolution, comme les réseaux Iran Arabi ou Ibrahim al-Fiqar, avant leur reprise par les médias occidentaux, a nourri l’idée d’une connexion narrative directe avec des acteurs situés au Moyen-Orient. En somme, ce phénomène ne permet pas d’inférer un contrôle ou une direction, mais il suggère que certains relais suivent de près la circulation de ces contenus et les intègrent dans des récits plus larges.
Un autre scénario renvoie à l’hypothèse de formes de participation motivées par des incitations matérielles, un phénomène déjà documenté dans d’autres dossiers européens 33. Le cas souvent cité pour illustrer ce fonctionnement est celui du gang Foxtrot en Suède, où des individus étaient sollicités via les réseaux sociaux par un intermédiaire, parfois rencontré physiquement, ou demeuré exclusivement présent en ligne 34. Ce modèle présente un intérêt du point de vue de la sociologie des mobilisations car il permet à un acteur situé à distance de produire des effets dans l’espace public sans pour autant engager directement ses ressortissants ou sa population 35.
Enfin, d’un point de vue analytique, HAYI, bien que précaire dans sa forme, parvient à s’inscrire dans deux dynamiques distinctes. D’une part, il contribue à brouiller les chaînes de responsabilité en apparaissant moins comme une organisation structurée que comme un collectif capable d’agréger des initiatives dispersées. D’autre part, il se situe à l’intersection de plusieurs imaginaires militants, en franchissant les frontières symboliques habituellement établies entre sphères sunnites et chiites, et en se greffant sur des récits articulés autour d’ennemis perçus comme communs 36. Cette porosité contribue à la circulation de récits hybrides susceptibles de toucher des publics très différents et de recomposer les lignes de fracture traditionnelles.
Des interconnexions « pensables » entre les univers numériques sunnites et chiites
Les interactions, même ponctuelles, entre acteurs sunnites et chiites dans les espaces numériques demeurent rares, bien qu’elles ne soient plus inédites. Elles constituent toutefois un angle encore peu exploré dans les analyses européennes, qui continuent souvent de raisonner selon des catégories idéologiques étanches alors même que les dynamiques du cyberespace tendent à en brouiller les frontières. Cette porosité croissante invite à reconsidérer les cadres d’interprétation habituels.
Sur un plan plus concret, plusieurs analyses publiques rappellent que l’Iran accueille depuis plusieurs années des figures associées à Al-Qaïda, dont certaines conservent une valeur stratégique en raison de leur expérience et de leurs réseaux. Parmi elles, Saif al-Adel 37, présenté par de nombreuses sources comme l’un des successeurs possibles d’Ayman al-Zawahiri (mort en 2022 38) apparaît régulièrement dans les discussions. Ses appels à adapter les pratiques militantes « à l’ère de la technologie » témoignent d’une volonté explicite d’inscrire les mobilisations dans un environnement technologique en constante mutation 39.
Les actions impulsées par HAYI privilégient l’effet psychologique et médiatique. Jusqu’ici, elles demeurent en deçà du seuil d’une attaque de grande ampleur.
Héloïse Heuls
Depuis plusieurs années, et plus encore depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023, des formes de rapprochement inattendues semblent émerger dans les espaces numériques. Ainsi, ce qui apparaissait naguère comme un scénario improbable au regard des catégories analytiques classiques se manifeste désormais dans des interactions, des relais et des circulations de contenus qui transcendent les clivages idéologiques traditionnels.
Au-delà du cas d’HAYI, d’autres exemples récents illustrent cette tendance. Le 4 mars 2026, le collectif hacktiviste Cyber Jihad Movement (CJM), apparu en ligne en 2025, a publié un communiqué annonçant son intention de s’inscrire dans les conflits en cours. CJM est connu pour ses attaques par déni de service distribué (DDoS 40), une technique consistant à saturer un serveur de requêtes afin de le rendre temporairement inaccessible 41. Sa déclaration du mois de mars, apposée et diffusée en réponse aux attaques en Iran, marque un tournant dans la manière dont certains collectifs se positionnent dans le cyberespace 42. Elle suggère que des groupes se réclamant d’Al-Qaïda cherchent à tirer parti de l’écosystème cyber associé à l’Iran, non pour s’y aligner idéologiquement, mais pour exploiter un environnement technique leur permettant d’accroître leur marge de manœuvre, de complexifier l’attribution des actions et de renforcer la portée de leurs messages 43.
Cette convergence opportuniste ne présume en rien d’une alliance organique, bien au contraire, mais elle révèle la manière dont des acteurs idéologiquement éloignés peuvent se retrouver ponctuellement alignés autour d’un même horizon narratif, en particulier lorsqu’il s’agit de cibler des adversaires perçus comme communs.
Dans cette configuration, la sélection de cibles, la mutualisation de ressources et la circulation de contenus entre différents espaces militants témoignent d’une forme de coordination informelle. Un exemple marquant est fourni par la diffusion, bien au‑delà des réseaux chiites habituels, d’un message attribué à l’ayatollah Nouri Hamedani 44 appelant à une mobilisation globale des forces en réaction aux événements récents contre Israël, les États-Unis et leurs alliés 45. Relayé massivement au début du mois de mars 2026, ce texte a été repris, commenté ou réinterprété par des acteurs aux profils hétérogènes dans des espaces numériques aussi variés que différents. Cette propagation transversale a contribué à installer un cadre d’interprétation commun, susceptible d’être approprié par des collectifs distincts, qu’il s’agisse de groupes se réclamant d’HAYI, du CJM ou d’autres ensembles militants actifs dans les environnements numériques.
Dans ce contexte exceptionnel, marqué par des formes inédites d’activisme en ligne et par des répercussions encore mal mesurées en Europe, les initiatives se réclamant d’un « cyberdjihad mondial » tendent à se présenter non comme concurrentes et opposées, mais comme complémentaires.
Pour certains acteurs sunnites, l’infrastructure numérique associée à l’Iran apparaît désormais moins comme un espace idéologiquement étranger que comme une opportunité tactique permettant d’inscrire leurs actions dans un récit transnational déjà structuré. Les registres de mobilisation religieuse, bien que distincts, pourraient ainsi en venir à se superposer dans le cyberespace. En ce sens, des acteurs sunnites peuvent répondre à des appels émanant de sphères chiites par des moyens numériques, contribuant à l’émergence d’un espace hybride où se recomposent les frontières symboliques entre univers militants.
Sources
- Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962 (rééd. 2024).
- Thomas C. Schelling, The Strategy of Conflict, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1960.
- Sébastian Seibt, « Hayi, nouvelle façade de la guerre hybride iranienne en Europe ? », France 24, 3 avril 2026.
- Nous élaborons cette analyse à partir du suivi continu d’une dizaine de comptes actifs sur Instagram et X ayant relayé les actions attribuées à HAYI, ainsi que de l’observation de plusieurs canaux Telegram directement associés à l’organisation — dont l’un a été fermé après le 16 avril 2026.
- « Extremism, Objectivity, and Action : Insights from Laurence Bindner », Commission européenne, 26 juin 2025.
- Entretien avec Laurence Bindner, propos recueillis par Vincent Kokoszka, « Schèmes et narratifs extrémistes sur les réseaux sociaux », Cités, n° 104, vol. 4, 2025, p. 103-111.
- Raza, Fatima, « US-Iran Tensions and Instability in Iraq : Role of the Popular Mobilisation Units. », Strategic Studies, vol. 41, no. 2, 2021, p. 1–15.
- Asaib Ahl al-Haq (AAH) c’est-à-dire « la ligue des détenteurs de la droiture » est une milice chiite irakienne issue d’une scission du courant sadriste à la fin des années 2000. Elle s’est progressivement imposée comme l’un des pôles structurants du réseau de la résistance islamique irakienne. Il se caractérise par une présence territoriale, une capacité opérationnelle et par la production régulière de contenus numériques destinés à consolider son narratif. Son logotype varie mais se compose généralement d’un fusil sur fond circulaire vert ou noir représentant l’Irak, encadré par des inscriptions religieuses en arabe, renvoyant à la fois à la lutte armée et à une légitimité politico-religieuse revendiquée. Michael Knights, « Profile : Asaib Ahl al-Haq », The Washington Institute, 27 avril 2021.
- Ansar Allah al-Awfiya (HAAA) est une faction chiite irakienne intégrée à l’écosystème des groupes de la « résistance », active à la fois sur le terrain, au sein des réseaux de mobilisation armée, et en ligne, où elle contribue à la diffusion de narratifs communs avec des organisations alliées. Elle mobilise un répertoire visuel proche de celui des autres milices du même champ, son logotype associe une main brandissant un fusil ou un drapeau au-dessus d’un globe, surmontée d’une calligraphie religieuse, le tout inscrit dans une colométrie jouant sur les couleurs rouge, noir et or. Ameer al-Kaabi, Michael Knights, Hamdi Malik, « Profile : Ansar Allah al-Awfiya (19th PMF Brigade) », The Washington Institute, 27 novembre 2023.
- Malek Chebel, Dictionnaire encyclopédique du Coran, Paris, Fayard, 2009 ; Jane Dammen McAuliffe (dir.), Encyclopaedia of the Qur’ān, Leiden, Brill, 2001-2006 (5 volumes).
- Ken Parry, David J. Melling, Dimitri Brady, Sidney H. Griffith, John F. Healey (eds.) Oxford/Malden, Blackwell, 1999 ; Jean‑Louis Leuba (dir.), Dictionnaire critique de théologie, Genève, Labor et Fides, 1996, rééd. augmentée 2002.
- Jacques Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- La muqawama irakienne peut se comprendre comme un collectif politico-militaire se réclamant de la « résistance » et articulé autour d’une stratégie de confrontation prolongée contre les forces étrangères, il est généralement admis qu’elle serait structurée autour d’organisations telles que Kataib Hezbollah (KH), Asaib Ahl al-Haqq (AAH), Harakat Hezbollah al-Nujaba (HHN), Saraya al-Khorasani, Kataib Sayyid al-Shuhada (KSS), Harakat Ansar Allah al-Awfiya (HAAA), ainsi que de groupes-vitrines plus récents comme Ashab al-Kahf, Qasim al-Jabarin ou Rab’ Allah, et leurs alliés, actifs dans les champs militaire, médiatique et institutionnel. Pour une analyse approfondie de ces dynamiques, voir les travaux de Michael Knights, qui documente la structuration opérationnelle et l’évolution des tactiques de ces milices ; de Robin Beaumont, qui étudie leurs productions discursives et leur inscription dans les recompositions du champ milicien irakien ; et de Renad Mansour ainsi que d’Inna Rudolf.
- Julian Lanchès, « Hybrid Threat Signals : Assessing Possible Iranian Involvement in Recent Attacks in Europe », ICCT, 23 mars 2026.
- Cette hypothèse est également soulignée par le chercheur belge Mohamed Fahmi, docteur en sciences de l’information et de la communication (ULB), spécialiste de la propagande numérique et de l’analyse des productions militantes en ligne, qui relève plusieurs fautes d’orthographe ou termes inadaptés dans la vidéo de revendication diffusée après l’attaque de Liège le 9 mars 2026. Marie-Laure Mathot, Pol Loncin, « Vidéo supposée de revendication de l’attaque d’une synagogue à Liège : que disent les images ? », RTBF Actus, 12 mars 2026.
- Le wilayat al-faqih peut se résumer en une doctrine politico-religieuse développée par l’ayatollah Khomeini, selon laquelle l’autorité suprême dans l’État doit revenir à un juriste-théologien (faqih) chargé de garantir l’ordre islamique et de superviser les affaires politiques. Hassan Diab El Harake, « La question de la représentation du peuple dans la pensée politique chiite : la théorie khomeyniste de wilayat al-faqih », Les cahiers de l’Islam, 16 juin 2019.
- La force al-Qods se comprend comme une branche externe du Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC), chargée des opérations extérieures, du soutien aux groupes alliés et de la projection de l’influence iranienne au Moyen-Orient. Aymeric Janier, « La force Al-Qods, armée de l’ombre du régime iranien », Le Monde, 23 novembre 2011.
- Ahmad Sharawi, « Iraqi fundraising drives linked to militias channel support to Iran and Hezbollah », Foundation for Defence of Democracies, 11 avril 2026.
- Hamdi Malik, Crispin Smith, « Muqawama Lauds « Resistance Government » in Iraq », The Washington Institute, 11 janvier 2023.
- Documenté sur les chaines Telegram des concernés ; voir aussi « Inside story : The secret Arab visitors in Iran and the ‘liberation’ of Jerusalem », Amwaj, 7 novembre 2023.
- Margaux Stive, « La Bank of America de Paris, dernière d’une série d’attaques liées à la guerre au Moyen-Orient », France Inter, 29 mars 2026.
- Julian Lanchès, « Hybrid Threat Signals : Assessing Possible Iranian Involvement in Recent Attacks in Europe », ICCIT, 23 mars 2026.
- Documenté à partir de nos analyses en ligne, le plus célèbre des comptes est celui prenant la dénomination « IraniAr » et ses variantes.
- La bataille de Badr (624) est la première grande victoire militaire de Mahomet et ses compagnons, souvent interprétée comme un signe d’appui divin malgré l’infériorité numérique ; la conquête de La Mecque (630), désignée comme al-Fath (« la Victoire »), marque le triomphe politique et religieux de l’islam naissant. La bataille de Khaybar (628), enfin, correspond à la prise d’oasis fortifiées au nord de Médine, épisode fréquemment mobilisé dans les imaginaires de conquête.
- Donatella Ruolo, Lucas Fu, ‘Vidéo de l’attentat à la synagogue de Liège : du travail d’amateur ? « Il y a une erreur »’, RTL Info, 12 mars 2026.
- « Met Police investigate potential Iran links to London arson attacks », Al Jazeera, 19 avril 2026.
- Analyse documentée à partir de nos observations en ligne.
- Les anasheed (sing. nasheed) sont des chants religieux musulmans, généralement sans accompagnement instrumental ou avec un accompagnement très limité (percussions simples). Traditionnellement associés à des thèmes spirituels (louange de Dieu, piété, récits religieux), ils ont été largement réinvestis dans les productions militantes contemporaines, notamment par des groupes djihadistes sunnites.
- « Met Police investigate potential Iran links to London arson attacks », Al Jazeera, 19 avril 2026.
- Voir sur le sujet les travaux de Clotilde Champeyrache Maîtresse de conférences HDR au Conservatoire national des arts et métiers ; Manon Mariani, « Snapchat bientôt le premier réseau condamné pour trafic de drogue ? », France Inter, 22 janvier 2024.
- Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.
- Voir les travaux en cours dirigés par Sofia Koller, Laurence Bindner et Mohamed Fahmi.
- « Un “agent de l’Iran” inculpé pour un projet d’assassinat de Trump, annonce le département de la Justice », Courrier international, 9 novembre 2024. ; Jacob Magid, « Washington sanctionne le gang suédois Foxtrot, l’accuse d’agir pour Téhéran », The Times of Israël, 12 mars 2025.
- Anne-Françoise Hivert, « En Suède, des tueurs à gages de plus en plus jeunes », Le Monde, 30 mai 2025.
- Daniel Cefaï, « Comportement collectif », dans Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2020, p. 123-129.
- Dominique Cardon, « L’identité comme stratégie relationnelle », Hermès, n° 53, 2009, p. 61-66.
- « Washington voit en Seïf al-Adl, jihadiste égyptien basé en Iran, le nouveau chef d’Al-Qaïda », France 24, 16 février 2024.
- Élie Tenenbaum, « Mort d’al-Zawahiri : ‘Tout un pan du djihadisme contemporain s’en va avec lui’ », Institut français des relations internationales, 2 août 2022.
- Rueben Dass, « Al-Qaeda in the Arabian Peninsula’s Drone Attacks Indicate a Strategic Shift », Lawfare, 20 août 2023.
- Une attaque par déni de service distribué (DDoS) désigne une opération consistant à saturer un serveur ou un service en ligne par un très grand nombre de requêtes simultanées, de manière à le rendre temporairement indisponible. Il s’agit d’une technique perturbatrice, visant à bloquer l’accès à une ressource numérique sans en altérer les contenus.
- Giuliano Bifolchi, « Escalation of Global Cyber Jihad and Multi-Front Hybrid Threats », Special Eurasia, 6 mars 2026.
- Daria Alexe, Al-Qaeda’s Cyber Jihad Movement : Plugging into Iran’s Wartime Hacktivist Ecosystem », GNET, 23 mars 2026.
- Daniele Garofalo, « Intelligence Brief | Eyes on Jihadism. Monitoring Jihadist Propaganda », Strategic Intelligence, 11 mars 2026 ; « Al-Qaeda Supporter : Jihadi Cyber Group Pledges Allegiance To Al-Qaeda, Says It Will Target U.S. », Memri, 26 août 2025.
- Figure éminente du clergé chiite conservateur, l’ayatollah Nouri Hamedani est l’une des principales autorités religieuses de Qom, fréquemment mobilisée par les médias proches du pouvoir iranien pour légitimer les positions de « l’Axe de la résistance » ; Maïwenn Furic, « L’unité du régime iranien à l’épreuve des négociations avec les États-Unis », Huffington Post, 21 avril 2026.
- Abdelhafid Akhmim, « Un dignitaire chiite iranien déclare le jihad contre les États-Unis et Israël », Mosquée de Hautepierre, 5 mars 2026.