L’élection à laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique : après seize ans consécutifs au pouvoir, Viktor Orbán pourrait perdre. Jusqu’au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette élection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond, abonnez-vous au Grand Continent
Donald Trump a appelé sur Truth Social à « aller voter pour Viktor Orbán ». Va-t-il perdre son pari de l’ingérence ?
Il aurait été plus avisé pour le président des États-Unis de comprendre que le Premier ministre hongrois et, surtout, son projet illibéral, battent de l’aile.
Trump a désormais pour habitude de s’immiscer sans retenue dans la politique intérieure d’autres nations, mais dans ce cas précis, le moment semble mal choisi — c’est d’ailleurs peut-être pour cette raison qu’il a envoyé son vice-président à sa place.
Vous pensez que le moment illibéral dans une partie de l’Europe pourrait toucher à sa fin ?
Après avoir été réélu à plusieurs reprises depuis 2010, Orbán et son parti au pouvoir, le Fidesz, sont désormais confrontés à un vrai défi électoral face à Péter Magyar et son parti de centre-droit, le Tisza. Ce dernier est en tête des sondages depuis plus d’un an grâce à un programme axé sur la lutte contre la corruption.
Le résultat de ce scrutin permettra au monde d’évaluer le mécontentement des Hongrois face à la politique d’Orbán. Il permettra également de savoir s’il est possible pour une opposition bénéficiant d’un large soutien de l’emporter après seize ans sous un gouvernement qui a réécrit les lois électorales à son avantage et placé une grande partie des médias sous son influence.
Je pense qu’Orbán perdra — et qu’il perdra même s’il a faussé les règles du jeu et pris le contrôle des médias. Une telle défaite serait véritablement le signe que l’illibéralisme peut être vaincu. Cela provoquerait une onde de choc — et susciterait l’espoir — dans toute l’Europe et jusqu’aux États-Unis.
Pourquoi Trump se soucie-t-il autant de la survie politique d’Orbán ?
Leur complicité personnelle y est certainement pour quelque chose, mais il existe aussi un lien plus profond.
De nombreux partisans et alliés de Trump — dont le vice-président J. D. Vance — considèrent en effet la Hongrie comme l’un bastion des valeurs conservatrices et chrétiennes au sein d’une Union européenne libérale et laïque. Pour eux, cette élection revêt une importance particulière : la Hongrie a servi de laboratoire pour les politiques promues aux États-Unis par de nombreux hommes politiques se revendiquant d’une forme de national-conservatisme, qui souhaitent que le gouvernement promeuve activement les valeurs conservatrices.
Vous affirmez que ce laboratoire a pour l’essentiel donné des résultats décevants…
En effet. Quelle que soit l’issue de l’élection, Orbán a déjà démontré que sa vision du nationalisme illibéral est une impasse. Elle a appauvri la Hongrie et réduit sa liberté de manœuvre. Son parti n’a pas rendu le pays plus respecté, plus puissant, plus chrétien, et n’est même pas parvenu à faire remonter les taux de natalité. Il n’a réussi qu’à exclure la Hongrie de l’Europe, tant sur le plan idéologique qu’institutionnel. Aujourd’hui, elle est le seul État membre de l’Union à ne pas être classé comme « libre » par l’ONG Freedom House, le pays n’étant qualifié que de « partiellement libre ». Autrement dit : même au cas où Orbán ne perdait pas l’élection, l’illibéralisme a déjà perdu en Hongrie.
Orbán a également pris des paris politiques et géopolitiques qui ont exacerbé ses problèmes.
Johan Norberg
Comment ce projet illibéral a-t-il pris forme ?
Tout a commencé en 2010, lorsque le Fidesz a remporté une majorité des deux tiers au parlement, ce qui lui a donné le pouvoir de modifier la Constitution. Comme l’a déclaré Orbán avant son arrivée au pouvoir : « Il nous suffit de gagner une seule fois — mais de gagner pour de bon. »
Depuis lors, il a fièrement évoqué son ambition de construire un « État illibéral », citant des pays comme la Russie et la Chine comme modèles pour l’avenir.
A-t-il tenu parole ?
Entièrement. Pour supprimer les freins et contrepoids à son pouvoir, le Fidesz a disrupté le système judiciaire et les agences gouvernementales. Il a contraint de nombreux juges à prendre leur retraite et a rempli la Cour constitutionnelle de ses partisans. Les institutions clefs ont été peuplées de partisans nommés pour des mandats exceptionnellement longs, ce qui leur garantit une influence bien au-delà d’un simple cycle électoral. Les lois électorales ont par ailleurs été réécrites pour paralyser l’opposition.
Mais il y a plus : outre cette réécriture des règles du jeu électoral, le Fidesz a aussi tenté de modifier la réalité.
C’est-à-dire ?
Pour éviter d’être mis en échec sur ses promesses faites par le passé — ou de fournir aujourd’hui un programme crédible — il a préféré dresser de ses opposants un portrait calomnieux et fictif. En ce sens, pour reprendre le concept d’Anne Applebaum, la campagne législative en cours pourrait être « la première campagne de l’ère post-réalité ».
Son dernier essai dans The Atlantic est particulièrement frappant 1. Elle y écrit ceci : « Si vous parcourez les comptes hongrois pro-gouvernementaux sur TikTok, vous tomberez sans doute sur une vidéo générée par IA de Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, assis sur des toilettes dorées, en train de compter son argent, de sniffer de la cocaïne et de donner des ordres à un soldat hongrois. Vous pourrez également tomber sur une vidéo du chef de l’opposition hongroise Péter Magyar — là encore générée par IA — où celui-ci semble déclarer qu’il est d’accord pour céder les usines hongroises à des étrangers, tant qu’il reste aux commandes du pays. Continuez votre navigation, et vous trouverez des images de guerre, de violence — et même Bob l’Éponge déclarant que ‘Magyar s’essuie la cocaïne avec moi après avoir éternué et tout renversé par terre’ »…
Qu’en est-il de la presse ?
En 2010, Reporters sans frontières classait la Hongrie au 23e rang mondial en matière de liberté de la presse.
Aujourd’hui, elle occupe la 68e place, grâce aux efforts du gouvernement pour affaiblir les médias indépendants par le biais de taxes publicitaires punitives et du retrait des autorisations et des licences de diffusion.
La radiodiffusion publique a été transformée en organe de propagande, diffusant un message unifié, contrôlé par le gouvernement.
Et la société civile ?
Les médias et le gouvernement étant fermement sous le contrôle du Fidesz, celui-ci a pu commencer, très nettement à partir de 2013, à exercer son emprise sur la société civile. Des institutions respectées comme l’Université d’Europe centrale ont été chassées du pays. À la place, le gouvernement a créé un écosystème pro-Orbán avec l’argent des contribuables. La banque centrale hongroise a donné au gouvernement environ 900 millions d’euros pour mettre en place un réseau de fondations officiellement indépendantes finançant des instituts et des réseaux pro-Orbán. En 2021, le gouvernement a encore renforcé son influence en transférant des universités, des entreprises et des milliards d’actifs à des « fondations d’intérêt public » contrôlées par ses alliés, plaçant ainsi cette structure de pouvoir parallèle hors de toute responsabilité démocratique.
Au-delà, plusieurs économistes ont également pointé un système kleptocratique voire néo-royaliste de prédation économique…
L’économie de marché en Hongrie s’est de fait transformée en un système de favoritisme politique.
Par le biais d’expropriations, de taxes et de réglementations sélectives, les entreprises indépendantes ont été évincées. Les épargnes de retraite privées ont été saisies, et les propriétaires fonciers étrangers ont perdu des droits de propriété essentiels.
Le gouvernement a orienté les marchés publics, les contrats et le crédit vers un groupe d’oligarques alignés. On estime ainsi que les entreprises proches du Fidesz ont six fois plus de chances de remporter des marchés publics que les entreprises indépendantes.
À qui pensez-vous en particulier ?
On peut citer bien sûr Lőrinc Mészáros : ami d’enfance d’Orbán et homme le plus riche du pays, il symbolise la transformation de la Hongrie en un État où la réussite économique dépend de la proximité avec le pouvoir. Il a notoirement déclaré qu’il devait sa fortune « à Dieu, à la chance et à Viktor Orbán ».
Sans surprise, l’indice de perception de la corruption de Transparency International classe désormais la Hongrie au même niveau que la Chine et Cuba.
La kleptocratie est le véritable héritage du Fidesz et d’Orbán.
Au-delà de ces limites évidentes, le modèle illibéral a-t-il délivré sur ses promesses idéologiques ?
Absolument pas : au regard de ses propres objectifs déclarés — rendre à la Hongrie sa « grandeur », son caractère chrétien et son orientation pro-familiale — il a échoué.
Bien qu’elle reçoive plus de fonds européens par habitant que presque tous les autres pays de l’Union, la croissance économique de la Hongrie a été légèrement inférieure à celle de plusieurs pays de la région.
Consacrer jusqu’à 5,5 % du PIB à l’aide aux familles n’a entraîné qu’une hausse temporaire du taux de fécondité — qui est passé à 1,61 enfant par femme en 2021, avant de retomber à environ 1,31 en 2025 — bien en deçà des 2,1 nécessaires pour maintenir une population stable.
L’appartenance religieuse a également diminué, suggérant que la politisation de la religion par le biais de subventions et de privilèges juridiques accordés à certaines confessions favorise en réalité le déclin de la pratique religieuse.
Quelle que soit l’issue de l’élection, Orbán a déjà démontré que sa vision du nationalisme illibéral est une impasse qui a appauvri la Hongrie et réduit sa liberté.
Johan Norberg
Selon vous, l’échec de l’illibéralisme en Hongrie tient-il davantage à la contradiction intrinsèque de ce modèle ou à une série d’erreurs de jugement politique — et géopolitique — de la part d’Orbán et de son clan ?
Les deux à la fois — même si la contradiction intrinsèque de l’illibéralisme est sans doute le problème le plus profond.
Le modèle d’Orbán promet un contrôle fort et centralisé tout en garantissant dynamisme et croissance. Mais, dans la pratique, ces objectifs ont tendance à s’opposer. Même si vos intentions sont bonnes, peu importe la raison pour laquelle vous affaiblissez les contre-pouvoirs et le principe de séparation des pouvoirs, cela signifie toujours que vous ouvrez la porte aux cadeaux politiques, au copinage et à l’inefficacité. Pendant un certain temps, cela a pu être masqué par des facteurs externes — tels que les fonds européens, la croissance de rattrapage et des conditions mondiales favorables. Mais avec le temps, les faiblesses structurelles sont devenues criantes.
Cela dit, Orbán a également pris des paris politiques et géopolitiques qui ont exacerbé ces problèmes. L’erreur de jugement a donc son importance, mais elle met en évidence la contradiction fondamentale plutôt qu’elle ne l’explique.
Après seize ans à observer le laboratoire illibéral hongrois, quel bilan tirez-vous ?
Le résultat est clair : balayer les contraintes institutionnelles pesant sur le gouvernement au nom de grandes visions du bien commun libère les ambitions les plus mesquines et les plus sordides, favorisant la recherche de rente et de corruption.
C’est la raison pour laquelle l’ensemble du projet populiste et post-libéral est aujourd’hui mis à l’épreuve en Hongrie.
Quoi qu’il en dise, l’échec de l’illibéralisme est bien visible dans les faits et les données.
Orbán, qui aime à citer les Écritures, ferait bien de se souvenir que « chaque arbre se reconnaît à ses fruits » : ceux de son projet nationaliste illibéral sont loin d’avoir tenu leurs promesses.
Sources
- Anne Applebaum, « In Hungary, the First Post-Reality Political Campaign », The Atlantic, 27 mars 2026.