La fermeture presque complète du détroit d’Ormuz a déclenché une crise violente au sein des chaînes d’approvisionnement agricoles mondiales. Le choc logistique initial s’est transformé en un problème structurel plus inquiétant : non pas un blocage temporaire, mais une réorganisation des droits d’accès maritimes — avec des implications potentiellement permanentes pour la sécurité alimentaire mondiale 1.

Les conséquences pour les récoltes africaines de 2026 sont en grande partie déjà irréversibles. Face à cette situation, une réponse internationale coordonnée s’impose d’urgence. 

La dislocation des chaînes d’approvisionnement mondiales

Le blocus d’Ormuz a provoqué l’arrêt de l’une des artères maritimes les plus stratégiques de la planète.

Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, le transit quotidien moyen dans le détroit est passé de 129 navires en février à seulement 4 le 7 mars 2 — soit une baisse de plus de 96 % par rapport au flux normal. Fin mars, le volume de trafic en tonnage avait reculé de 85 %.

Le détroit semble surtout avoir changé de propriétaire.

L’Iran l’utilise désormais comme un corridor à péage sélectif, avec un droit de veto, facturant 2 millions de dollars par navire, payables en yuans. La conséquence pratique est une hiérarchisation délibérée des marchandises autorisées. Le pétrole transite et génère des revenus pour les Gardiens de la révolution, mais non les engrais. Aucun navire transportant ces derniers n’a en effet reçu d’autorisation. Cette différence de traitement est stratégiquement importante, car elle signifie qu’une désescalade militaire partielle ne restaurera pas automatiquement les flux d’engrais.

Ainsi, au 26 mars, environ 400 navires attendaient l’autorisation des Gardiens de la Révolution pour entrer dans le golfe Persique. Le port de Jebel Ali, hub mondial de transbordement des Émirats arabes unis, n’est plus opérationnel. Au-delà de la question de l’accès, les dommages logistiques sont aggravés par l’action des mécanismes de marché : la capacité de fret est réallouée de manière active vers le pétrole et le GNL, qui sont bien plus rémunérateurs, évinçant systématiquement les produits agricoles 3 ; les primes d’assurance contre le risque de guerre se sont stabilisées à dix fois leur niveau d’avant la crise ; Maersk et CMA-CGM maintiennent la suspension de leurs réservations dans le Golfe ; surtout, contrairement à la crise de la mer Rouge en 2024, il n’existe pas d’option de réacheminement comparable pour les cargaisons en provenance du Golfe, car le détroit en verrouille sa sortie.

La déstabilisation du marché des engrais

Dans le secteur agricole, la conséquence la plus importante de la crise touche le marché des engrais, pour lequel le détroit d’Ormuz constitue un point de passage irremplaçable. Environ 30 à 35 % du commerce mondial d’engrais par voie maritime transitent par ce détroit, dont environ un tiers de l’urée mondiale.

Au 11 mars, 23 navires chargés d’engrais étaient bloqués dans le Golfe, immobilisant ainsi environ 1,1 million de tonnes de stock 4.

La réaction des prix a été rapide et sévère. Le prix de l’urée est passé d’environ 490 dollars la tonne avant la crise à 750 dollars le 24 mars. Cette hausse est directement alimentée par l’arrêt des exportations de GNL qatari, car le gaz naturel représente jusqu’à 80 % des coûts de production de l’ammoniac. Selon Rabobank, 44 % des exportations mondiales d’urée et 47 % du soufre (essentiel pour les engrais phosphatés) seraient désormais menacées.

Le blocage des engrais à Ormuz risque de provoquer une crise alimentaire mondiale.

Le Brésil, immense puissance agricole, achète un cinquième de ses engrais dans le Golfe ; les modélisations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estiment que les producteurs céréaliers latino-américains pourraient voir leurs revenus baisser de plus de 7 % en 2026, ce qui aurait des conséquences directes sur les prix alimentaires mondiaux 5.

Si le blocus empêche la commercialisation des engrais en provenance des pays du Golfe, la production de ces engrais dans d’autres pays est également touchée par la crise. La hausse des coûts du gaz a ainsi provoqué des fermetures partielles ou des réductions de production dans des usines d’engrais en Inde, en Malaisie et au Bangladesh. Dans ce dernier pays, ces fermetures et réductions surviennent alors que commence la saison du riz Boro — qui représente plus de la moitié de la production céréalière annuelle du pays. Les producteurs européens d’engrais sont également confrontés à une compression de leurs marges.

Les effets se répercutent sur les engrais phosphatés, qui ne dépendent pas du gaz comme matière première mais sont exposés à l’explosion des coûts de l’énergie et des transports. Le groupe marocain OCP, premier exportateur de phosphates au monde, dépend des importations de soufre et d’ammoniac en provenance du Golfe pour transformer son phosphate brut en engrais. Cet exemple illustre le fait que le blocus contraint non seulement l’approvisionnement extérieur de l’Afrique, mais aussi sa capacité de production propre.

Aucun mécanisme international coordonné n’a été conçu pour répondre aux chocs d’approvisionnement en intrants agricoles.

Augustin Grandgeorge

La vulnérabilité des différents pays du monde est d’autant plus grande qu’il n’existe pas de réserves stratégiques d’engrais azotés — contrairement au pétrole pour lequel des stocks sont constitués par l’AIE et les différents États. Il n’existe pas non plus d’architecture de réponse internationale coordonnée équivalente à celle qui existe pour l’énergie.

Le choc se transmet donc immédiatement et sans amortissement aux décisions agricoles sur le terrain. Ce risque n’a jamais pu être pallié par la communauté internationale.

L’Afrique est l’épicentre de la crise

Le continent africain se trouve à la confluence d’un choc des prix et d’un calendrier agricole critique 6. Les conséquences pour 2026 sont déjà en grande partie irréversibles.

L’Afrique subsaharienne importe en moyenne 19 % de ses engrais du Moyen-Orient, certains États étant bien plus exposés que d’autres : le Soudan en importe 54 %, la Tanzanie 31 %, la  Somalie 30 % et le Kenya 26 %. La crise a précisément frappé pendant la période d’achat des intrants pour les principales saisons agricoles de la région, c’est-à-dire les semis de juin-juillet en Afrique de l’Ouest (Nigeria, Sahel) et la saison Meher 7 de juin-août dans la Corne de l’Afrique. Au Kenya et en Tanzanie, les grandes pluies ont déjà commencé et le maïs doit être semé dès maintenant.

Le préjudice économique subi par les agriculteurs opère donc par un double mécanisme. D’une part, le coût de l’urée par rapport au prix du maïs a plus que doublé, ce qui dissuade les agriculteurs d’utiliser des engrais, effet aggravé par une baisse préexistante de 25 % de la consommation d’engrais à la suite des crises ukrainienne et du Covid. Dans le même temps, les agriculteurs du Kenya et de Tanzanie sont confrontés à un second choc : la perturbation logistique a réduit leur capacité d’exportation, abaissant les revenus ruraux au moment même où les coûts des intrants augmentent de beaucoup. Cette double pression — hausse des coûts, baisse des revenus — érode simultanément la capacité productive et la résilience des ménages.

En combinant ces différents effets, les projections prévoient un effondrement potentiel des rendements céréaliers pouvant atteindre 50 % dans les principales régions africaines pour la saison qui s’ouvre. Selon La FAO, l’absence d’engrais azotés réduira les rendements du maïs de plus de 40 %. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), la conséquence humanitaire la plus directe de cette crise est l’exposition de 45 millions de personnes supplémentaires à une insécurité alimentaire aiguë 8.

La fenêtre d’action est courte. Au Sahel et dans la Corne de l’Afrique, les semis débutent en juin. Compte tenu des délais incompressibles d’acheminement maritime, portuaire et terrestre — soit cinq à six semaines entre le départ d’un port alternatif et l’arrivée dans les exploitations de l’intérieur —, le 15 mai est la dernière date à laquelle des engrais peuvent être chargés sur un bateau pour espérer arriver à temps. Au-delà, la saison 2026 est perdue, quels que soient les moyens mobilisés.

Une attention particulière doit être portée aux pays enclavés. En effet, pour le Sahel, la République centrafricaine ou le Malawi, la flambée des prix du diesel rend déjà le coût du transport de la nourriture et des intrants prohibitif. Les chaînes d’approvisionnement agroalimentaires desservant ces pays doivent donc être traitées comme un corridor prioritaire.

La démonstration politique est simple : il est moins coûteux et plus rapide d’agir maintenant que de gérer une famine.

Augustin Grandgeorge

«  Sans engrais aujourd’hui, nous aurons la faim demain 9 »

Après un mois de fermeture du détroit d’Ormuz, la communauté internationale a commencé à réagir.

Le 26 mars dernier, le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a nommé un envoyé spécial chargé de négocier la reprise des flux d’engrais à travers le détroit — sur le modèle de l’accord céréalier de la mer Noire conclu en 2022. Dans un communiqué signé par plusieurs figures internationales 10, l’International Crisis Group a soutenu l’initiative et souligné qu’elle servirait à la fois les intérêts états-uniens et iraniens, ce qui pourrait être un premier pas vers la paix. Le plan prévoit l’établissement d’un centre de coordination à Oman pour vérifier les cargaisons et prévenir les attaques contre les navires commerciaux 11.

L’Iran a accepté d’entamer des négociations, mais de nombreux obstacles demeurent : les sanctions contre le pays compliquent toute transaction commerciale entre celui-ci et les entreprises occidentales ; la vérification des cargaisons à grande échelle sera lente ; enfin, la question de l’escorte navale des navires reste en suspens. Sur ce dernier sujet, si une proposition de résolution a été faite par Bahreïn au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie et la Chine pourraient y opposer leur veto.

Le mécanisme existe en théorie, mais il n’est pas certain qu’il fonctionne en pratique. Pour l’instant, le détroit reste fermé et le temps presse.

En tout état de cause, la communauté internationale est confrontée à un choix immédiat et binaire, défini par une échéance impérative : comme évoqué précédemment, la date du 15 mai est la dernière à laquelle des engrais peuvent être chargés à bord d’un navire à temps.

Les Nations unies estiment qu’un programme d’urgence de subvention des engrais — incluant approvisionnement, transport et distribution aux agriculteurs africains en 60 jours — coûterait plusieurs milliards de dollars. La seconde option serait une opération d’aide alimentaire à grande échelle qui débuterait fin 2026, au fur et à mesure que les récoltes sous-fertilisées échoueraient. Les coûts humain, financier et politique de ce programme dépasseraient de loin ceux de l’action préventive, et ses effets en termes de malnutrition, de déplacements et de mortalité seraient profonds et durables.

Sortir de la crise : trois scénarios

On peut d’ores et déjà commencer à imaginer quelques scénarios, qui peuvent servir d’aide à la décision.

Scénario 1 — Une désescalade avant mi-avril

Si le conflit se calme rapidement, les prix mondiaux des engrais devraient se stabiliser et les retards logistiques commencer à se résorber.

Les décisions de renoncer aux engrais ont déjà été prises dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique. Si le plan du secrétaire général des Nations unies est couronné de succès, une réouverture rapide accélérerait la reprise pour la saison 2027. Cependant, les dommages causés aux cultures ne seraient pas réversibles pour le cycle en cours : des millions d’agriculteurs connaîtront des pertes de rendement, un effondrement des revenus et des revers nutritionnels pour l’année 2026.

Scénario 2 — Un blocus prolongé et une réponse internationale coordonnée avant mi-avril 

Si le conflit persiste au-delà des prochaines semaines, la communauté internationale devrait financer d’urgence un programme d’approvisionnement en engrais ciblant les agriculteurs africains. Il nécessiterait de mobiliser des fournisseurs alternatifs — Nigeria et Algérie pour l’urée, Maroc pour les phosphates, ainsi que des producteurs nord-américains et est-européens —, de sécuriser des corridors logistiques de substitution, et de coordonner la FAO, le PAM, les donateurs et les gouvernements. Ces efforts devront être menés à une vitesse que le système multilatéral a rarement atteinte.

Les efforts du PAM pour réacheminer les engrais via les corridors de la Turquie et du Pakistan offrent un soulagement partiel mais ne peuvent se substituer aux circuits traditionnels. L’économiste en chef de la FAO, Maximo Torero, a appelé le FMI à rouvrir d’urgence son soutien aux pays vulnérables pour les importations d’engrais.

Il convient également de signaler un risque aggravant : la tentation, pour les pays producteurs d’engrais, de restreindre leurs exportations pour protéger leur propre marché intérieur.

Ce réflexe protectionniste qui semble défensif serait en réalité dévastateur : en 2022, des restrictions similaires sur les exportations de céréales avaient transformé une pénurie régionale en crise alimentaire mondiale. Appliquer la même logique aux engrais aujourd’hui produirait les mêmes effets. L’économiste en chef de la FAO Maximo Torero a explicitement mis en garde contre ce scénario et a appelé le G20 à le prévenir par une coordination préalable.

Il faut également garder à l’esprit une condition politique : tout programme d’urgence devra être conçu avec les gouvernements africains et les institutions régionales, et non simplement pour eux. Les pays africains n’ont sans doute pas été suffisamment associés à la Food and Agriculture Resilience Mission (FARM) de 2022. Cette fois, un pays africain pourrait prendre la tête de l’initiative à venir. Le continent a déjà démontré sa capacité d’action en la matière par le passé : lorsque les prix des engrais et des denrées alimentaires ont flambé après l’invasion russe de l’Ukraine, les institutions africaines ont mobilisé d’importantes ressources financières et institutionnelles — notamment via la Banque africaine de développement — pour soutenir leurs agriculteurs.

Cette capacité existe toujours. Ce que les gouvernements africains — qui devront faire preuve de solidarité budgétaire interne — demanderont à la communauté internationale ; ce n’est pas qu’elle se substitue à leurs propres actions, mais qu’elle les soutienne.

La démonstration politique est simple : il est moins coûteux et plus rapide d’agir maintenant que de gérer une famine.

Les conséquences du blocage d’Ormuz pour les récoltes africaines de 2026 sont en grande partie déjà irréversibles.

Augustin Grandgeorge

Scénario 3 — Un blocus prolongé et une réponse tardive ou insuffisante

Ce scénario est celui par défaut si les choses continuent au rythme actuel.

Les récoltes céréalières en Afrique de l’Ouest et dans la Corne de l’Afrique pour le second semestre 2026 seraient alors gravement compromises, avec des conséquences en cascade : insécurité alimentaire aiguë pour des dizaines de millions de personnes, famine localisée dans des zones déjà fragiles (Sahel, Somalie, Soudan), et déstabilisation politique accélérée dans des États déjà sous pression. Le coût dépasserait de loin celui d’une intervention rapide.

Les leçons d’Ormuz : réduire la dépendance agroalimentaire

Quelle que soit l’issue militaire immédiate du conflit, le blocus d’Ormuz a mis en évidence une lacune fondamentale dans l’architecture de la sécurité alimentaire mondiale.

Si l’Agence internationale de l’énergie tente de maîtriser les crises énergétiques, aucune institution similaire n’existe pour les engrais, pour lesquels aucune réserve stratégique n’est constituée. Plus généralement, aucun mécanisme international coordonné n’a été mis en place pour répondre aux chocs d’approvisionnement en intrants agricoles.

Remédier à ces vulnérabilités structurelles devrait désormais figurer à l’agenda diplomatique. L’invasion de l’Ukraine, à titre d’exemple, avait contribué à en porter d’autres à l’attention de la communauté internationale.

La crise plaide également avec force pour une accélération de la production d’engrais en Afrique et, plus largement, pour une véritable autonomie agroalimentaire africaine. Il ne s’agit pas d’atteindre l’autarcie, mais de se doter de la capacité à gérer ses dépendances et à absorber les chocs externes sans les subir.

En 2050, la population africaine devrait atteindre les 2,5 milliards. Le continent dispose des atouts nécessaires pour devenir l’une des grandes puissances agricoles durables du XXIe siècle : outre ses terres et ses ressources considérables pour l’agriculture, les grandes entreprises d’engrais OCP et Dangote y sont implantées. Pour y parvenir, il faudra néanmoins réaliser des investissements durables, intégrer les marchés de manière régionale et faire preuve d’une volonté politique que cette crise devrait enfin contribuer à cristalliser.

Sources
  1. Je remercie particulièrement Pascal Lamy (vice-président du Forum de Paris sur la paix, ancien directeur général de l’OMC), Ibrahim Mayaki (envoyé spécial de l’Union africaine pour les systèmes alimentaires), Nathalie Delapalme (directrice-générale de la fondation Mo Ibrahim), David Laborde (directeur de la division Agrifood Economics, FAO), et Steven Were Omamo (directeur Afrique, IFPRI) pour leur relecture et leurs conseils.
  2. Trade and Shipping Disruptions through the Strait of Hormuz, Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, 10 mars 2026.
  3. Oil Market Report — March 2026, Agence internationale de l’énergie, 12 mars 2026 ; Strait of Hormuz Factsheet, février 2026.
  4. Données Kpler, citées par la Direction générale du Trésor in Qui sème la guerre ne sème guère les engrais, 13 mars 2026.
  5. Global Agrifood Implications of the 2026 Conflict in the Middle East, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, 15 mars 2026.
  6. Heather Stewart, « Energy shock talk grabs headlines but the Iran war is also driving the world towards a food crisis », The Guardian, 22 mars 2026 ; Libby George et Karin Strohecker, « War in Iran threatens fresh food-price shock across developing world », Reuters, 20 mars 2026 ; « The Iran War : Potential Food Security Impacts », Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, mars 2026.
  7. La saison « Meher » désigne en Éthiopie la principale campagne agricole, liée aux grandes pluies d’été (juin–septembre) et dont les récoltes, qui constituent l’essentiel de la production annuelle, ont lieu entre septembre et février.
  8. How the Middle East conflict is fueling hunger, UN World Food Programme, mars 2026.
  9. Note to Correspondents : On the Strait of Hormuz, Secrétariat général des Nations unies, 27 mars 2026.
  10. A Hormuz Initiative to Protect Global Food Security, International Crisis Group, 30 mars 2026.
  11. Colum Lynch, « Inside UN plan to restore fertilizer trade on Strait of Hormuz », Devex, 26 mars 2026.