Le dernier volet de notre Eurobazooka le fait nettement ressortir : l’aventurisme géopolitique trumpiste des derniers mois a accéléré une recomposition politique très profonde. Alors que d’un côté, un clivage de plus en plus évident désorganise les forces plutôt trumpistes, de l’autre s’opère la très impressionnante consolidation d’un arc — qu’on a provisoirement appelé « arc progressiste » mais qui va en réalité des électeurs de la France Insoumise jusqu’aux électeurs du bloc central. Comment naviguer à l’intérieur de ce nouveau clivage ?

Je pense que nous nous trouvons dans un moment charnière pour l’Europe et pour le monde. 

Vous parlez d’une convergence dans un monde qui est en train de changer. Disons-le encore plus clairement : il y a des choses qui ne seront plus jamais comme avant.  

En quel sens ? 

Certaines tendances de fond venaient déjà de loin. Beaucoup de gens, en Europe – mais aussi ailleurs qui nous regardent, qui regardent l’Europe — redécouvrent les valeurs européennes. 

J’espère que cette convergence ne sera pas seulement anti-quelque chose mais aujourd’hui, très clairement le choix se fait entre ceux qu’on pourrait appeler les autocrates ou les autoritaires, et ceux qu’on pourrait nommer, comme vous le faisiez il y a un instant les progressistes — et je trouve que c’est une très bonne étiquette — ou tout simplement les démocrates.

Comment cette opposition se manifeste-t-elle ?

En vérité, un peu partout.

Ce qui se passe au Venezuela est étroitement lié avec ce qui se passe au Groenland, en Ukraine, à Gaza et en Iran. Et j’ajouterais que ce qui se passe à l’extérieur de nos frontières est connecté avec ce qui se passe à l’intérieur. 

Au bout du compte, les mêmes — et pour les mêmes raisons — qui sont en train de défier les lois internationales, sont ceux qui, à l’intérieur de nos pays, sont en train de défier la démocratie et les projets européens.

Les attaques contre le droit international procèdent de la même logique que celles menées en interne contre la démocratie et le projet européen — qui ne peut exister que s’il est vraiment démocratique. Par conséquent, que ce soit à l’échelle internationale ou à l’échelle nationale, il faut choisir entre les autoritaires et les démocrates. 

Comment articuler une réponse qui permette de s’opposer aux autoritaires ? 

Tout d’abord, on observe en effet une convergence des opinions, des forces, des personnes de différents horizons et de différents pays. 

Pour nous, en Espagne, la réponse est très claire. Nous avons un gouvernement et une société qui sont très clairement pro-européens, qui ont toujours cru au projet européen et qui sont très attachés aux valeurs et aux principes de la Charte des Nations Unies, à la paix, à la coexistence internationale, à la démocratie.

Nous parlons évidemment beaucoup de réarmement. C’est un mot qui revient en permanence dans la bouche de tout le monde. Et c’est un levier politique à exploiter.

Il faut commencer à parler à nouveau de souveraineté.

José Manuel Albares

En quel sens ? 

L’Europe doit réaliser trois réarmements : un réarmement commercial et économique ; un réarmement dans sa sécurité et un réarmement politique autour de ses valeurs. 

Cela impliquera sans aucun doute un saut en matière de souveraineté et d’indépendance.

Quel type de saut ?

On a beaucoup parlé ces dernières années d’autonomie, d’autonomie stratégique, d’autonomie stratégique ouverte. C’est très bien.

Mais dans le monde d’aujourd’hui, cela ne suffit pas. 

Pour que l’Europe puisse transformer sa puissance économique en une véritable puissance politique, il faut commencer à parler à nouveau de souveraineté. Cela lui permettra de s’asseoir à la table des grandes puissances — non pas comme une autre puissance agressive, mais justement pour qu’elle puisse utiliser tout son poids de modération, d’équilibre et de dissuasion. Il faut qu’elle arrive à dissuader ceux qui en ont après elle d’exercer une pression et une coercition — que ce soit par le commerce ou par la force.

J’ajoute que, dans les sauts que nous devons faire, les réarmements économiques et commerciaux sont ceux qui demandent le moins de réflexion.

Pourquoi ? 

Parce que tout est déjà là. Nous avons les rapports Draghi et Letta

Nous savons ce que nous devons faire pour briser les derniers obstacles qui empêchent le marché unique de libérer tout son potentiel. Et nous devons faire cela dans tous les domaines possibles — y compris et surtout les domaines numériques. 

Et sur les autres réarmements ?

Sur le plan militaire, ce qui nous vient de l’autre côté de l’Atlantique est très clair. Et ce n’est pas si nouveau.

Alors que la guerre est aux portes de l’Europe, en Ukraine, l’actuel président des États-Unis nous dit bruyamment que nous devons prendre de plus en plus en main notre dissuasion et notre défense. Il n’est pas le seul à donner des signaux en ce sens. De plus en plus de pays dotés de fortes armées commencent à reprendre la guerre. Pour eux, l’usage de la force est redevenu un instrument comme un autre du répertoire de la politique étrangère. Ils ont la diplomatie et les dialogues d’un côté — mais ils assument de pouvoir employer la force ou la menace.

Nous ne pouvons pas faire comme si cela n’avait pas lieu : nous devons, nous aussi, être capables de dissuader.

Quand je vois les grandes difficultés que nous avons rencontrées à certains moments pour fournir l’Ukraine pour qu’elle puisse défendre sa liberté et son indépendance, j’ai peu de doute que la meilleure intégration de nos industries de défense est notre premier défi. Nous ne pouvons pas nous retrouver à nouveau dans cette situation. Il faut dire les choses : mieux intégrer, cela veut dire aussi mieux produire.

Ce que Vladimir Poutine ne pardonne pas à l’Ukraine, c’est qu’elle rêve d’être un jour parmi nous.

José Manuel Albares

Que proposez-vous ?

Il faut une véritable armée européenne. 

Je suis bien conscient que cela fait partie des choses plus faciles à dire qu’à faire et qu’on peut asséner très tranquillement cet impératif. Je suis très lucide sur le fait que cela ne se fera pas pour demain. Il ne faut pas oublier que le fait d’avoir une communauté de la défense en Europe vient dès le début du projet européen : il a toujours été là. Le Corps européen basé à Strasbourg n’a jamais été utilisé — pourtant, il est là. Autrement dit, nous avons en quelque sorte toujours su que nous devions avoir nos propres instruments de dissuasion.

Évidemment, je ne conçois pas l’Europe comme une puissance agressive. Mais nous devons pouvoir garantir une sécurité à nos citoyens face à la réalité du monde que nous voyons aujourd’hui et à ce qui vient de l’autre côté de l’Atlantique. 

Nous devons être sûrs que nous pouvons dire à tout le monde que nous n’accepterons ni la coercition — y compris économique — ni la menace de faire usage de la force. 

Vous parliez d’un troisième réarmement ?

Le troisième réarmement est celui qui semble le plus philosophique — et c’est aussi le plus important. Il s’agit du réarmement politique autour de nos valeurs.

L’Europe ne peut exister que si nous restons unis autour des valeurs démocratiques, autour de la tolérance, du pluralisme. Il ne faut pas oublier que ce que Vladimir Poutine ne pardonne pas à l’Ukraine, c’est qu’elle rêve d’être un jour un parmi nous, une démocratie à l’intérieur du projet européen. C’est ce que Vladimir Poutine ne peut pas permettre. 

Sans ces valeurs, sans cette façon de vivre, l’Europe, les projets européens tels qu’on les connaît, et qui a garanti la paix, la stabilité, la prospérité pendant plusieurs décennies à l’Europe, ne pourront plus continuer. La plupart de mes homologues dans le monde me le disent : ils regardent dans notre direction également parce qu’ils savent qu’il n’y a que l’Europe qui porte aujourd’hui ces valeurs.

Il ne faut pas avoir peur de dire qu’il y a une extrême droite mondiale.

José Manuel Albares

Si nous ne soutenons pas le droit international avec cohérence partout, si nous ne soutenons pas les principes de la Charte des Nations unies partout, si nous ne soutenons pas la démocratie d’abord dans nos propres pays, alors le monde sera perdu.

Nous sommes les derniers à pouvoir le faire. Et le reste du monde le sait.

Cette défense des valeurs européennes ne doit-elle pas aussi commencer au sein de nos frontières ? 

L’extérieur et l’intérieur sont évidemment très articulés. On voit bien comment, de plus en plus, la guerre devient un outil parmi d’autres des politiques étrangères. On voit aussi comment on piétine le droit international, comment on essaie de contourner systématiquement les Nations unies, de les reléguer dans un coin. 

Cela se reflète aussi dans nos démocraties et dans le projet européen. Les mêmes forces, pour les mêmes raisons, veulent diviser et affaiblir ce qui est européen. Or affaiblir et diviser tout projet européen, c’est nous affaiblir nous tous, la France, l’Espagne, individuellement, nationalement. 

Il ne peut pas y avoir une Espagne forte, une France forte ou une Allemagne forte, sans une Europe forte. Diviser et affaiblir l’Europe, c’est diviser et affaiblir chacune de nos sociétés et chacun de nos pays. Il ne faut pas avoir peur de dire qu’il y a une extrême droite mondiale qui défie le droit international, qui piétine la Charte des Nations unies, qui veut diviser et affaiblir l’Europe et nos démocraties.

En fin de compte, c’est un ensemble.

Et notre réponse doit être ce saut vers la souveraineté et l’indépendance de l’Europe qui passe par les trois étapes que j’ai décrites.

L’étape commerciale et économique, avec le marché unique, mais aussi avec la diversification de nos partenaires commerciaux — en ce sens, l’accord avec l’Inde est une excellente nouvelle. Je sais que le Mercosur, chez vous, ne suscite pas les mêmes espoirs que chez nous. À tort, vous verrez. C’est vraiment un accord bénéfique pour les deux. L’étape qui concerne notre sécurité, avec un chemin vers l’armée européenne et, enfin, celle du réarmement politique autour de nos valeurs. 

Car ce qui est en jeu finalement c’est le droit international, la démocratie et, par conséquent, notre projet européen.