Peter Thiel à l’Académie : notes intégrales et commentaires critiques
La leçon à l’Institut de Peter Thiel, l’un des plus puissants seigneurs de la tech néoréactionnaire, a suscité à juste titre l’étonnement et l’indignation.
Mais qu'a-t-il vraiment dit ?
Arnaud Miranda, l’auteur des « Lumières sombres », commente en exclusivité ligne à ligne sa leçon sur l’Antéchrist.
- Auteur
- Arnaud Miranda
Peter Thiel a été reçu le 26 janvier à l’Académie des sciences morales et politiques, dans le cadre d’un groupe de travail consacré à l’avenir de la démocratie. Il y a pourtant moins été question de démocratie que de ses thèses néoréactionnaires avec un mantra : « le monde semble s’être enlisé ».
Chantal Delsol, philosophe conservatrice à l’origine de l’invitation, introduit sobrement son hôte comme un « géant de la tech américain », chef de file du courant « néoconservateur (sic) et libertarien qui influence le gouvernement de Donald Trump ». Rappelons que Thiel est surtout le fondateur de Palantir, entreprise de gestion de données spécialisée dans le renseignement qui appuie le gouvernement américain — dans ses opérations militaires, mais aussi dans l’action de l’ICE, le Service de contrôle de l’immigration et des douanes qui a assassiné un deuxième manifestant le week-end dernier à Minneapolis. Si ses idées ont bien un ancrage libertarien, elles sont mieux décrites comme étant néoréactionnaires.
La séance est destinée à faire la lumière sur un étrange phénomène : la réapparition inattendue, en Russie et aux États-Unis, du concept de katechon. Il est tout de même rappelé par le président de séance Hervé Gaymard, non sans solennité, que tous les académiciens sont de fervents défenseurs de la démocratie.
Pour son audition, l’entrepreneur se tient debout, derrière un pupitre, à hauteur de la salle. Celle-ci n’est pas comble, même si les invités y sont plus nombreux que les académiciens.
La présentation est accompagnée de diapositives sobres.
Thiel parle en tournant le dos au portrait de Montesquieu. Le symbole est frappant.
D’autant plus que, malgré l’intitulé du groupe de travail, il sera bien peu question de démocratie dans son intervention. À peine évoquée au détour d’une phrase, elle ne le sera pas davantage dans la réponse de Thiel à une question portant sur la solution politique à la décadence de l’Occident.
Il n’est en fait question que d’accélération technologique, certes enveloppée d’un épais vernis de références théologiques, historiques et science-fictionnelles. Le propos ne surprend guère ceux qui connaissent déjà les obsessions de Thiel. L’intervention tient du condensé de ses textes et conférences les plus connus : du Straussian Moment aux conférences sur l’Antéchrist, en passant par Zero to One. La structure est désormais familière : l’Occident serait enlisé dans une dialectique opposant la figure de l’Antéchrist — l’universalisme moral qui promet la paix sur terre — à celle de l’Apocalypse, c’est-à-dire la technique déchaînée. Entre les deux, une force d’innovation semble paradoxalement appelée à jouer un rôle d’équilibre : le katechon, ce qui retient la fin des temps.
Thiel apparaît alors en promoteur de ce katechon, venu proposer aux Européens un futur alternatif en une vingtaine de diapositives. Le cœur de l’argumentaire repose sur la menace chinoise. Se profile, à ses yeux, une nouvelle guerre froide, caractérisée par une « paix injuste ». La conjoncture actuelle — l’ère des empires qui se construit sous nos yeux — offrirait ainsi une occasion historique de relance de l’Occident.
Le discours de Thiel reprend à cet égard les poncifs de l’accélérationnisme des Lumières sombres. Comme l’indique, non sans ironie, l’expression Dark Enlightenment, il s’agit de proposer une modernité alternative à celle des Lumières : une modernité expurgée de l’universalisme moral qui nous aurait conduits à la stagnation. Ou, selon les termes de Nick Land, contre la Modernité 2.0 des Chinois, il nous faudrait une Renaissance occidentale.
L’élément marquant de ce discours tient moins à ce qui a été dit qu’à ce qui ne l’a pas été. Rappelons l’ordre du jour proposé par les académiciens : quel est l’avenir de la démocratie ?
Le concept brille par son absence. Si nous vivons à l’ère des empires et que Thiel n’y voit aucun mal, on se doute qu’elle n’est pas, pour lui, le katechon de notre temps.
Nous reproduisons sa leçon en suivant l’exemplier distribué par Thiel aux invités et en transcrivant les digressions et les réponses aux questions de l’assistance.
SLIDE 1 — La connaissance doit être accru
Bonjour à tous, merci de m’accueillir. Certains d’entre vous me connaissent pour mon activité publique d’investisseur dans les technologies et d’entrepreneur. Dans ma vie privée, je suis chrétien orthodoxe modéré et un humble libéral classique, avec une seule déviation apparemment mineure par rapport à l’orthodoxie libérale classique : je m’inquiète de l’Antéchrist.
Au cours des 15 derniers mois, j’ai donné une série de quatre conférences sur l’Antéchrist.
Peter Thiel fait ici référence à la série de conférences données à San Francisco en 2025. Nous avions proposé une traduction commentée des extraits issus de ce séminaire privé.
Aujourd’hui, je voudrais vous présenter une version élargie de la première conférence, en discutant de l’histoire de la science et de la technologie et de la manière dont elle a abouti à notre présent inquiétant et apocalyptique.
Je voudrais suggérer que les dynamiques étranges de la fin de la modernité peuvent « dévoiler » les parties étranges, voire exceptionnelles, de la Bible qui parlent de l’avenir, et plus précisément de l’Antéchrist.
Et, à leur tour, je crois que ces passages étranges, voire exceptionnels, de la Bible peuvent nous apprendre ce que l’avenir pourrait réserver.
Je voudrais ensuite suggérer que les passages étranges, voire exceptionnels, de la Bible qui traitent de l’Antéchrist peuvent nous aider à comprendre le sens de cette période étrange, voire exceptionnelle, que nous traversons, et ce que l’avenir nous réserve.
Le titre de ma conférence est tiré du Livre de Daniel, chapitre 4, verset 12 : « Beaucoup courront çà et là, et la connaissance augmentera. »
Daniel parlait de l’augmentation de la connaissance de Dieu qui précédera la fin des temps, comprise comme la connaissance du tout, non pas d’une théologie spécialisée séparée des autres domaines, mais de tout.
SLIDE 2 — La Bible semble décourager ce genre de discours…
La Bible semble nous dire que spéculer sur la fin des temps est une gnose non autorisée.
La gnose renvoie à un ensemble de courants religieux de l’Antiquité tardive, qui font du salut non le produit de la foi ou des œuvres, mais l’effet d’un accès privilégié à une connaissance cachée.
Matthieu 24:36 : « Mais quant à ce jour et à cette heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni même le Fils, mais le Père seul. »
SLIDE 3 — … je ne vais donc pas imiter les millérites, qui connaissaient le jour…
Les millérites pensaient que l’apocalypse aurait lieu en 1843 ou 1844.
Samuel S. Snow a ensuite précisé cette date au 22 octobre 1844.
Il s’ensuivit la « Grande Déception ».
Le millérisme est un courant religieux américain de la première moitié du XIXe siècle, baptisé après son prédicateur William Miller. Ce courant a contribué à façonner l’imaginaire eschatologique des mouvements évangéliques américains. Miller proclamait que le Christ reviendrait en 1844, ce qui s’ensuivit de la « Grande déception » de ses adeptes.
Je ne veux pas susciter chez vous des attentes trop élevées et vous causer une grande déception.
SLIDE 4 —… mais peut-être pouvons-nous connaître le siècle ?
Il est peut-être trop modeste de dire que nous ne savons rien du tout.
Matthieu nous laisse matière à spéculer : à défaut de connaître le jour ou l’heure, pourrions-nous connaître la semaine ? Le mois ? Le siècle n’est sûrement pas trop demander ?
Techniquement, les millérites n’ont même pas enfreint de manière flagrante Matthieu 24:36 : ils ont deviné le jour, mais pas « le jour et l’heure ».
Peut-être cependant, malgré toutes leurs fautes, un monde peuplé de gens comme les millérites est-il plus sûr, sinon toujours plus sensé.
Josef Pieper écrit en 1953 : « Le nom d’Antéchrist sonne étrangement à l’oreille moderne. »
En 2025, il semble carrément antédiluvien.
Nos ancêtres auraient non seulement été choqués par notre amnésie, mais ils l’auraient considérée comme un signe de l’apocalypse imminente.
L’argument n’est ici pas explicite. L’idée est que le retour du Christ est précédé du règne de l’Antéchrist. Ainsi, si nous ne parvenons même pas à le nommer, c’est certainement que ce dernier a déjà triomphé.
Tout au long de l’histoire, la bouilloire surveillée n’a jamais bouilli, mais cela ne signifie pas pour autant que la bouilloire non surveillée ne bout pas !
SLIDE 5 — Question : quel est le lien entre l’Antéchrist et l’apocalypse ?
Cette illustration sur la gauche représente Le Grand Dragon rouge et la Bie sortie de la mer de William Blake (vers 1805-1810)
Définition de base de l’Antéchrist :
Certains le considèrent comme un type de personne très mauvaise, parfois il est utilisé plus généralement comme un descripteur spirituel des forces du mal.
Je me concentrerai ici sur l’interprétation la plus courante et la plus dramatique de l’Antéchrist : un roi maléfique ou un anti-messie qui apparaît à la fin des temps.
Le livre de Daniel parle d’un roi qui régnera sur l’Empire romain à la fin des temps.
Le livre de l’Apocalypse décrit l’Antéchrist comme une « bête sortie de la mère » à la tête d’un gouvernement mondial, qui persécute les chrétiens dans une grande tribulation avant le retour du Christ.
Dès le XVIIIe siècle, spéculer sur l’Antéchrist était considéré comme ridicule.
Heinrich Corrodi, un pasteur réformé suisse, a écrit en 1781 l’Histoire critique de la pensée millénariste.
Il a identifié deux raisons d’étudier les mouvements apocalyptiques :
« Pour nous préserver des rechutes ».
Pour le simple « plaisir » que nous procurent aujourd’hui les croyances absurdes du passé.
Ce tableau de Blake datant du début du XIXe siècle est évocateur, mais il aurait été rejeté par la plupart des gens qui le considéraient comme une fantaisie médiévale.
La seule chose très importante dont je vais essayer de vous convaincre aujourd’hui est ma réponse à cette question : l’Antéchrist et l’apocalypse ont un lien évident, même (ou surtout) à la fin de la modernité.
Et ce faisant, je vais essayer de vous convaincre que l’Antéchrist n’est pas seulement un fantasme médiéval.
SLIDE 6 — L’université a étudié l’univers…
Mais avant cela, je voudrais commencer par revenir sur l’histoire des sciences et des technologies.
En théorie, nous devrions avoir cette discussion à l’université.
Les universités étaient à l’origine des institutions théologiques, puis elles sont devenues les rivales de l’Église, affirmant pouvoir expliquer l’univers.
Ensemble, les différents départements formaient un tout qui donnait un sens à l’ensemble.
Un érudit du début de l’ère moderne, une figure telle que Francis Bacon, aurait été considéré comme quelqu’un capable d’appréhender l’ensemble.
C’était certainement l’ambition des encyclopédistes du XVIIIe siècle, d’Alembert et Diderot.
Ce passage est tout à fait symptomatique de l’ambivalence de la néoréaction à l’égard de la modernité. Il ne s’agit pas de la condamner en bloc, mais d’en défendre l’ambition technoscientifique originelle. Il est intéressant de noter la nuance introduite entre Francis Bacon, pris comme modèle, et les encyclopédistes, dont n’est reconnue que l’intention. Les Lumières sont un premier moment de perversion de la modernité scientifique.
SLIDE 7 —… au fur et à mesure que nous avancions dans l’histoire…
Les universités se définissent elles-mêmes comme contribuant au progrès.
La manière la plus évidente dont cela se manifeste est la science et la technologie.
Nous « nous tenons sur les épaules des géants » et voyons plus loin.
Derrière des portes closes, si les donateurs se plaignent des problèmes rencontrés dans les sciences humaines, on leur répond : cela n’a pas vraiment d’importance, car nous faisons des progrès toujours plus grands dans le domaine des sciences.
SLIDE 8 — …vers quelque chose de plus grand.
Ce progrès était considéré comme positif.
On touche ici au cœur du prométhéisme de Thiel : l’Occident aurait abandonné tout espoir dans le progrès technoscientifique.
Francis Bacon, un précurseur de l’ère moderne qui croyait que la science « soulagerait la condition humaine », était emblématique de ce progrès.
Le frontispice illustré semble apocalyptique, mais selon Bacon, la science moderne signifierait la fin de l’ancien monde régi par la violence de la nature et les caprices du hasard, et la naissance d’un nouveau monde.
Cela s’inspirait des idées chrétiennes sur le progrès, tout en les remettant en question.
Lorsque Daniel parlait de « l’augmentation de la connaissance », il faisait référence à la connaissance de Dieu, qui était la connaissance du tout.
La Bible nous dit que l’histoire peut progresser vers une telle compréhension, et ne pas rester prisonnière des cycles de Polybe.
Thucydide, qui a inventé les discours de Périclès parce que les leçons importantes étaient intemporelles et éternelles.
Un thucydidien pourrait appliquer l’histoire de l’ascension d’Athènes menaçant la puissance établie de Sparte à l’Allemagne wilhelmienne et à la Grande-Bretagne au tournant du XXe siècle, ou à la Chine et à l’Amérique d’aujourd’hui.
En revanche, Daniel parle d’événements uniques et historiques : il fut le premier historien
Une succession de quatre royaumes, puis plus rien : la fin de Rome est la fin du monde.
La fin de l’histoire de Daniel est différente du Ragnarok : elle est unique, historique et sans précédent.
La Révélation a une dimension progressive.
La Parole de Dieu n’est pas définitive : la connaissance s’accroît, le Nouveau Testament remplace l’Ancien.
Le Dieu du Nouveau Testament est, en quelque sorte, le premier progressiste de l’histoire.
Pour que la science soit charismatique et réussisse, elle devait correspondre aux promesses de la Bible.
D’une certaine manière, la science était un complément au christianisme, d’une autre manière un substitut, mais dans tous les cas, elle était définitivement en aval.
Thiel a ici accompagné son propos d’une diapositive composée de deux schémas : l’un représentant le temps cyclique, l’autre le temps linéaire. Une flèche était insérée entre les deux schémas suggérant le passage nécessaire du premier au deuxième. Ces schémas étaient déjà présents dans le manuel Zero to One.
SLIDE 9 — La modernité a progressé plus rapidement que nous ne pouvons le comprendre…
De 1750 à 1970 environ, explosion incroyable de la science et de la technologie — la science et la technologie ont été à la hauteur de leur grande conception d’elles-mêmes
Des bougies aux ampoules à incandescence, des chemins de terre aux chemins de fer en passant par les fusées…
L’espérance de vie d’un Français a presque doublé, passant de 45 à 80 ans au cours du XXe siècle.
C’est vraiment très rapide, vertigineux, difficile à comprendre, palpable et universel.
SLIDE 10 — … mais la « singularité » appartient-elle au passé ou à l’avenir ?
La singularité technologique est une hypothèse selon laquelle la vitesse du progrès technique est exponentielle et atteindra nécessairement un point de rupture qualitative (la singularité).
Ces graphiques montrent les deux possibilités en matière de progrès scientifique.
L’axe X représente le temps et l’axe Y représente n’importe quelle mesure du progrès : connaissances, PIB, espérance de vie, etc.
Une façon d’aborder cette question : les fruits abondants du progrès scientifique et technologique appartiennent-ils au passé ou à l’avenir ?
- Passé : nous devons nous attendre à un ralentissement du progrès.
- Avenir : nous n’en sommes qu’au début.
Thiel projette ici deux nouveaux schémas : l’un représentant un temps de la stagnation, l’autre un temps de l’accélération. Une flèche est placée entre les deux schémas, suggérant la nécessité de passer de la première représentation à la seconde. Les deux schémas étaient également présents dans Zero to One.
C’est ce que les universités et la Silicon Valley veulent vous faire croire.
Si les universités continuent à remplir leur mission qui consiste à expliquer « le tout », elles devraient être en mesure de répondre à la question suivante : quels progrès réalisons-nous aujourd’hui ?
Le tout progresse-t-il et à quelle vitesse ?
J’ai des raisons de penser qu’elle n’est pas en mesure d’évaluer de telles affirmations. L’université est une multi-versité divisée en départements qui ne communiquent pas entre eux.
Il n’existe rien de comparable à l’Académie des sciences morales et politiques dans le monde anglophone, où des intellectuels de toutes disciplines peuvent se réunir et discuter de l’ensemble des questions qui se posent.
Je ne veux pas trop vous flatter, mais je crois que c’est l’un des rares endroits au monde où une conférence comme celle-ci peut avoir lieu.
Le Grand Continent s’associe aux Éditions Gallimard pour ouvrir une nouvelle Bibliothèque consacrée à la géopolitique — Arnaud Miranda signe le premier volume de la collection.
SLIDE 11 — Si l’on mesure les apports, la science continue de croître comme une colonie de lapins…
Des graphiques tirés de l’ouvrage Science Since Babylon de Derek de Solla Price montrent que la science, depuis le début de l’ère moderne jusqu’à aujourd’hui a connu une croissance exponentielle.
Revues scientifiques :
La plus ancienne revue scientifique encore existante est la Philosophical Transactions of the Royal Society of London (1665)
- 100 revues au début du XIXe siècle
- 1 000 au milieu du XIXe siècle
- 10 000 en 1900
On pourrait faire la même chose avec le nombre d’universités en Europe (et de doctorats !).
Même si la science progresse de manière linéaire, nous avons tellement plus de ressources : avec 100 fois plus de doctorats, nous devrions faire 100 fois plus de progrès. C’est très excitant.
Price : « La population des scientifiques double toutes les quelques décennies… À tout moment, environ trois fois plus de scientifiques sont en vie. Ainsi, environ 80 à 90 % de tous les scientifiques qui ont jamais existé sont encore en vie aujourd’hui. Newton et Aristote nous manquent peut-être, mais heureusement, la plupart des contributeurs sont toujours parmi nous ! »
Mais je n’aime pas la théorie marxiste de la valeur-travail ; je m’intéresse davantage aux résultats.
Cette critique de l’inefficacité de la recherche fait directement écho à celle développée par Yarvin. Ce dernier explique l’inefficacité de la recherche par le fait qu’il s’agit d’un marché sans entreprise, composé en fait de mafias académiques, dans lequel le seul client serait l’État.
SLIDE 12 —… mais les récits sur le progrès reflètent-ils les résultats ?
Les résultats correspondent-ils aux efforts fournis ? Je suis arrivé à la conclusion que non.
Indices montrant que les choses ne fonctionnent pas comme annoncé :
Version propagandiste : j’ai déjeuné avec le président du MIT.
L’homme que vous voyez sur la photo est Robert Laughlin, un physicien de l’université de Stanford qui a reçu le prix Nobel de physique à la fin de l’année 1998. Il était victime de l’illusion suprême qu’une fois qu’il aurait reçu son prix Nobel, il aurait la liberté académique de parler de tout ce qu’il voulait, y de nombreux sujets dangereux. On ne peut pas remettre en question le darwinisme, la recherche sur les cellules souches ou le changement climatique. Mais il a choisi un sujet bien plus dangereux que ceux-là.
Il pensait que la plupart des scientifiques étaient des fraudeurs. Qu’ils volaient l’argent du gouvernement. Son domaine de spécialité était la supraconductivité à haute température. Un jour que nous travaillions ensemble, il m’a dit que 50 000 articles avaient été écrits sur la supraconductivité à haute température et seuls 25 étaient bons. Tous les autres étaient en quelque sorte des escrocs qui avaient volé l’argent du gouvernement. Je n’ai pas besoin de vous dire comment le film se termine. Ses étudiants n’ont pas pu obtenir leur doctorat. Il a été privé de financement. C’était une idée taboue qui devait être réprimée.
Plus récemment, dans le contexte américain, nous avons l’histoire de deux présidents d’université qui ont été licenciés. Claudine Gay à Harvard, la professeure de sciences humaines politiquement correcte.
Tous les conservateurs comprennent en quelque sorte pourquoi elle a été licenciée. Elle a tout plagié, tout inventé.
Mais celui dont on ne parle pas assez, c’est Mark Tessie Levine, à Stanford, l’homme blanc hétérosexuel qui s’est livré à des recherches frauduleuses sur la maladie d’Alzheimer et la démence et qui, selon certaines versions, a volé des dizaines de millions de dollars pour des recherches frauduleuses. Et c’était trop compliqué à comprendre.
Un problème épistémologique extrême m’amène à me demander si la science n’est pas en réalité dans un état bien pire que les sciences humaines
Juvénal : quis custodiet ipsos custodes ? (Qui garde les gardiens ?)
Les sciences humaines sont manifestement mauvaises, mais à titre d’expérience de pensée : quelle partie du gouvernement fonctionne le mieux, selon vous, la NSA ou le DMV ?
Ma réponse : évidemment le DMV, car son incompétence est évidente.
L’exemple du DMV (Department of Motor Vehicles, l’organisme qui gère les plaques d’immatriculation) était aussi celui de Curtis Yarvin dans son dernier texte.
SLIDE 13 — La « science lugubre » annonce des nouvelles lugubres…
Il existe une intuition économique élémentaire selon laquelle si nous progressons très rapidement, cela devrait se répercuter sur les salaires, le PIB et la prospérité générale.
Cela ne semble pas être le cas : les salaires sont restés stables pendant cinq décennies (et si l’on en croit les chiffres de l’inflation, ils ont peut-être même diminué).
Les jeunes d’aujourd’hui pensent qu’ils s’en sortiront moins bien que leurs parents ; je les crois.
La stagnation n’est pas absolue : le PIB continue de croître, mais beaucoup plus lentement qu’auparavant.
SLIDE 14 — …et le monde semble enlisé.
Nous avançons littéralement plus lentement.
Cette lecture de l’histoire en termes d’accélération et de stagnation est typique de la pensée néoréactionnaire. Elle semble directement influencée par la lecture schmittienne de l’histoire, mettant en scène une lutte entre les forces d’accélération et les forces de rétention.
Des voiliers toujours plus rapides du XVIe au XVIIIe siècle, des chemins de fer toujours plus rapides au XIXe siècle, des voitures et des avions toujours plus rapides au XXe siècle.
Premier vol commercial en avion à réaction en 1951.
Puis le Concorde a été mis hors service en 2003, et nous avons fait marche arrière.
Aujourd’hui, nous ne savons plus comment entretenir les avions dont nous disposons.
Et qu’en est il de la santé : Nixon déclare la guerre au cancer en 1971, promet de le guérir en 6 ans.
54 ans plus tard, nous sommes peut-être 54 ans plus près d’un remède, mais cela ne semble pas très encourageant.
Il est difficile d’imaginer aujourd’hui un homme politique déclarer « la guerre à la maladie d’Alzheimer ».
Et plus généralement, il s’agit là d’un déclin incroyable par rapport au début de la modernité.
Francis Bacon, Marquis de Condorcet — la vie éternelle et la maîtrise de la mort
- XIXe siècle : assurance-vie
- XXe siècle : guérison de certaines maladies
- XXle siècle : maîtrise de la mort sous forme d’euthanasie
Jonathan Swift se moque de cet échec de la science avec ses Struldbruggs, une espèce d’êtres humains qui vivent indéfiniment, mais vieillissent jusqu’à la sénilité, l’impuissance et la misère
Apocalypse 9:6 : « En ces jours-là, les hommes chercheront la mort, et ils ne la trouveront pas ; ils désireront mourir, et la mort les fuira. »
Difficile de se souvenir de rêves comme celui du journaliste et homme politique français Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui a écrit The American Challenge en 1967 : « Dans 30 ans, l’Amérique sera une société postindustrielle… Il n’y aura plus que quatre jours de travail par semaine, à raison de sept heures par jour. L’année comptera 39 semaines de travail et 13 semaines de vacances. Avec les week-ends et les jours fériés, cela fait 147 jours de travail par an et 218 jours de congé. »
Et nous ne devons pas succomber à la réponse réflexe américaine, qui consiste à dire que Servan-Schreiber devait simplement être un Français paresseux qui ne voulait pas travailler — c’était un objectif réaliste au rythme des progrès des années 60 !
L’homme a atteint la Lune en juillet 1969 et Woodstock a commencé trois semaines plus tard : les hippies ont pris le pouvoir.
Les ordinateurs sont l’exception, pas la règle : un cône étroit de progrès dans le monde des bits par opposition au monde des atomes, les mondes virtuels.
On pense ici à la fameuse loi de Moore, qui décrit l’évolution exponentielle des capacités des ordinateurs. Thiel la présente donc comme une exception au développement de la technologie.
Nous ne sommes pas dans une situation de stagnation absolue.
Mais même la définition de la « technologie » a été restreinte.
« On nous avait promis des voitures volantes, mais nous avons eu droit à 140 caractères. »
Je rencontre souvent des professeurs en sciences humaines qui hésitent à se prononcer sur cette question du progrès.
Ils doutent qu’il puisse être mesuré, et ils ne veulent surtout pas essayer — ils ont un complexe d’infériorité par rapport aux sciences.
Mais le nihilisme ne suffit pas, nous devons faire mieux que de laisser les gardiens se garder eux-mêmes.
Calculer le taux de progrès est important pour les décisions politiques quotidiennes — le gain hédonique de l’écran lisse du nouvel iPhone signifie-t-il que l’inflation était plus basse que ce que nous pensions, et que nous pouvons réduire les prestations sociales ? C’est le type de décision que le gouvernement prend discrètement chaque jour.
Et cela compte à une échelle plus grande parce que nos sociétés, tant la France que les États-Unis, sont organisées en supposant qu’il y aura beaucoup de croissance future.
Au niveau universitaire : il y a beaucoup plus de doctorants que de postes permanents. Ce n’est pas un problème si beaucoup de recherches doivent encore être faites à l’avenir, et si le nombre de postes augmente. Mais si, comme je le soupçonne, le progrès est très lent, alors nous trompons une génération de jeunes universitaires.
Ou en macroéconomie : la France affiche un déficit budgétaire de plus de 5 % du PIB depuis quelques années. Ce n’est pas un problème si l’avenir promet beaucoup de croissance. S’il y en a très peu, vous condamnez les jeunes Français à la pauvreté.
Et d’ailleurs, je pense que le faible taux de fécondité s’explique en partie par le fait que les gens ne croient plus que les choses progressent, et que leurs enfants auront une vie moins bonne que la leur. Ou bien cela nous dit quelque chose de très important sur la santé de la démocratie.
Si la productivité et la croissance sont élevées et que la taille du gâteau augmente, l’enjeu de la victoire d’une élection par un camp n’est pas si élevé, puisqu’en théorie tout le monde s’en sort pour le mieux quel que soit le résultat.
Mais si la taille du gâteau est statique ou si elle diminue, alors la question de savoir quel camp va gagner devient très importante : on assiste à des combats de plus en plus vicieux pour la domination des ressources et on glisse vers des systèmes non-démocratiques.
Ce passage comprend la seule mention à la démocratie dans la présentation. La démocratie y est clairement associée à une forme inadaptée à notre époque.
SLIDE 15 — Même les futurs que nous imaginons nous effraient…
Never Let Me Go (film dystopique de 2010 où des enfants sont élevés pour devenir
des donneurs d’organes)
Snowpiercer (thriller post-catastrophe climatique de 2013 où l’humanité vit dans un train divisé en classes sociales)
Évidemment, même les futurs que nous imaginons nous effraient. [Nous vivons] une sorte de série de mauvais films de science-fiction. J’aimais beaucoup la science-fiction, mais c’est un genre qui est pratiquement mort aujourd’hui. Tout est dystopique. Comme vous le savez Hollywood ne raconte que des histoires anti-technologie, qui servent toujours d’argument clef pour les conservateurs sociaux qui n’aiment pas la technologie.
Vous êtes en train de perdre face à la gauche hollywoodienne. Ils font un bien meilleur travail que vous en matière d’anti-technologie et d’anti-science.
Cela nous en dit peut-être long sur la culture, mais peut-être aussi sur l’état du monde.
Cela en dit long sur la culture, mais aussi sur la science…
La référence à la science-fiction est courante dans la littérature néoréactionnaire. Si elle est ici le signe d’un effacement du prométhéisme, elle est conçue chez Nick Land comme une manière de faire advenir un futur transhumaniste.
SLIDE 16 —… si la fin de la science baconienne était Los Alamos.
Nobel créa le prix Nobel pour récompenser les meilleurs. Sa culpabilité était peut-être l’une des rares à avoir compris où tout cela menait. Les rafales de mitrailleuses dans la Somme ont ébranlé notre foi dans la science et la technologie. Et la bombe atomique l’a complètement détruite. En 1945, la science et la technologie sont devenues apocalyptiques. Nous allons donc diffuser un court métrage sur la fin de la science daytonienne, qui nous a laissé une question parfaitement illustrée par la vidéo suivante, diffusée en 1946 par le Comité national d’information atomique. Un monde ou un autre.
On me demande souvent pourquoi nous avons ralenti de manière si spectaculaire.
Pourquoi ce ralentissement si spectaculaire ? Est-ce simplement un problème de modernité tardive, où les fruits mûrs ont été cueillis et où il est donc plus difficile de trouver de nouvelles choses ? Est-ce un problème de réglementation ? Trop de bureaucratie ?
Est-il même possible de dire pourquoi — les questions étant toujours surdéterminées ?
La réponse à laquelle je suis parvenu est que le facteur le plus important est peut-être qu’il y avait dès le début un problème latent de double usage de la science baconienne. Elle pouvait être utilisée à la fois pour rendre le monde meilleur, mais aussi pour le rendre plus dangereux et plus violent.
Samuel Colt, qui a inventé le premier revolver en 1831, avait imaginé cette publicité, ce slogan : « Dieu a créé les hommes, le colonel Colt les a rendus égaux. »
Trois décennies plus tard, Richard Gatling inventa la mitrailleuse, puis six ans plus tard, Alfred Nobel inventa la dynamite.
Nobel, qui a créé les prix Nobel pour apaiser sa culpabilité liée à son invention, était peut-être l’un des rares à avoir compris où cela allait mener.
Les rafales de mitrailleuses sur la Somme ont ébranlé notre foi dans la science et la technologie, et la bombe atomique l’a complètement détruite.
En 1945, la science et la technologie sont devenues apocalyptiques.
SLIDE 17 — (Vidéo « One World or None », PARTIE 1)
Dès 1946, c’était déjà l’ambiance qui régnait.
SLIDE 18 — (Vidéo « One World or None », PARTIE 2)
La fin de la science baconienne nous a laissé une question, parfaitement illustrée par la vidéo suivante, publiée en 1946 par le Comité national sur l’information atomique : « One World or None ? »
Thiel utilise cette vidéo pour démontrer que nous serions enlisés dans une dialectique : l’universalité du règne de l’Antéchrist triompherait grâce à la menace de la catastrophe. « Un seul monde, ou rien », c’est précisément l’alternative dont il nous faudrait sortir selon lui.
SLIDE 19 — Depuis 1945, les craintes apocalyptiques se sont multipliées.
Les années 1990 ont apporté un certain soulagement. Mais depuis, le sentiment apocalyptique a repris de plus belle.
Il suffit d’ouvrir le journal pour lire des articles sur l’apocalypse, presque comiquement bibliques.
Le terme utilisé dans la Silicon Valley est « risque existentiel ».
L’intelligence artificielle, le changement climatique, les armes biologiques, la
guerre nucléaire, l’effondrement de la fertilité…
Curieusement, à l’instar de la multiversité postmoderne, les gens compartimentent ces risques : les effective altruists anti-IA ne parlent pas beaucoup du changement climatique, Greta ne parle pas des armes biologiques, etc.
Thiel fait certainement référence à Yudkowsky lorsqu’il mentionne l’altruisme efficace critique de l’IA. Eliezer Yudkowsky — dont il sera question plus bas — est l’un des pionniers des réflexions sur l’intelligence artificielle générale (AGI), qui s’est notamment fait connaître dans les années 2000 par ses publications sur le forum LessWrong. Il a été financé par Peter Thiel, dont il s’est détourné pour défendre une position critique du développement de l’intelligence artificielle.
Quant à Greta Thunberg, il s’agit d’une obsession chez Thiel, qui y voit un véritable symptôme de l’universalisme moral qui empêcherait l’Occident de relancer l’accélération technologique.
Dans ses conférences de l’automne, Thiel disait : « Au XXIe siècle, l’Antéchrist est un luddite qui veut mettre fin à toute science. C’est quelqu’un comme Greta ou Eliezer ».
Au contraire, ils devraient être plus apocalyptiques.
On peut se demander : l’apocalypse dont nous parlent les journaux est-elle la même que celle dont parle la Bible ?
Ma réponse est la suivante. J’aime toujours dire que les athées et les fondamentalistes sont en désaccord sur une question mineure et secondaire (« Dieu existe-t-il ? ») mais qu’ils partagent une même croyance, bien plus importante : ils croient en un Dieu violent. Ils extériorisent la violence humaine et font de Dieu leur bouc émissaire.
Si vous croyez plutôt que la violence vient de nous, alors oui, le feu qui tombe du ciel (Apocalypse 13:13) devrait être lu simplement : cela fait référence aux armes nucléaires.
Ou encore Matthieu 24:19 — « Malheur à celles qui seront enceintes et à celles qui allaiteront
en ces jours-là ! » — c’est la prédiction de l’effondrement démographique des derniers jours.
J’aimerais ajouter un autre risque existentiel à la liste : celui d’un gouvernement mondial totalitaire comme un seul État.
Pour Thiel, ce gouvernement mondial correspondrait au règne de l’Antéchrist.
Dans un contexte médiéval, la question naturelle dans un monde au bord de l’apocalypse aurait été : où est l’Antéchrist ? Il est sûrement tout près.
Ou, pour reprendre les mots d’Isaac Newton : « Il est certainement aussi dangereux et facile pour les chrétiens d’adhérer à l’Antéchrist que cela l’était pour les Juifs de rejeter le Christ. »
Et c’est une autre raison pour laquelle notre époque est particulièrement apocalyptique d’un point de vue biblique : parce que personne ne pose cette question.
SLIDE 20 — Quelle est la relation entre l’Antéchrist et l’apocalypse ?
Au début de cette conférence, je vous ai dit que je répondrais à la question de la relation entre l’Antéchrist et l’apocalypse.
J’aime le mot français « Antéchrist » — ante, « avant Christ » — parce qu’il saisit mieux le sens chronologique de l’Antéchrist que le mot anglais.
Cela pose la question : comment et pourquoi l’Antéchrist arrive-t-il au pouvoir en premier ?
La plupart des histoires chrétiennes de l’Antéchrist n’apportent pas de bonne réponse à cela, car elles ne s’engagent pas suffisamment avec la technologie.
Les deux plus grands romans sur l’Antéchrist dans la littérature sont Guerre, progrès et fin de l’histoire (1900) de Vladimir Soloviev et Le Seigneur du monde (1908) de Robert Hugh Benson.
Chez Benson, l’Antéchrist est un sénateur socialiste du Vermont, un peu comme Bernie Sanders.
Chez Soloviev, on pense qu’il s’agira d’une réincarnation « panmongoliste » de Gengis Khan, mais il s’avère être à la fin un intellectuel public occidental, un professeur de théologie libéral.
Excellents sur le plan théologique, ces romans partagent toutefois une faille dans leur intrigue : comment l’Antéchrist arrive-t-il au pouvoir ?
Chez Benson, cela passe par des discours hypnotiques. Chez Soloviev, c’est un livre à succès, un best-seller hypnotiquement éloquent.
C’est un Daemonia ex machina : il trompe les gens et prend le contrôle de leur âme grâce à la seule omnipotence de la parole
L’ascension de l’Antéchrist est forcément un peu plus simple et raisonnable que cela.
SLIDE 21 — La modernité tardive répond à la question : rumeurs de guerres.
Je vous ai dit au début du cours que je répondrais à cette question.
La réponse est nichée dans notre modernité tardive.
À Los Alamos, nous avons trouvé une réponse à la faille dans l’intrigue de Soloviev et Benson.
Matthieu 24:6 décrit les signes qui précéderont la fin des temps dans la Bible : « Vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres… »
L’Antéchrist arrive au pouvoir en parlant constamment de l’apocalypse, en répandant des rumeurs de guerres et en vous effrayant pour que vous lui donniez le contrôle sur la science et sur la technologie, sur l’ensemble du monde.
Oppenheimer : « Nous avons autant besoin de nouvelles connaissances que d’un trou dans la tête. »
Toujours Oppenheimer : « Beaucoup ont dit que sans gouvernement mondial, il ne pourrait y avoir de paix permanente, et que sans paix, il y aurait une guerre atomique. Je pense qu’il faut être d’accord avec cela. »
Sept décennies plus tard, l’effective altruist Nick Bostrom avance un argument similaire dans son essai de 2019 « A Vulnerable World Hypothesis » :
Limiter le développement technologique.
Veiller à ce qu’il n’existe pas une population importante d’acteurs présentant une distribution large et reconnaissable des motivations humaines. (Je ne suis pas très sûr de savoir comment faire ça)
Mettre en place une police préventive extrêmement efficace.
Mettre en place une gouvernance mondiale efficace.
Inspiré de l’utilitarisme, « l’altruisme efficace » consiste à employer rationnellement nos ressources pour maximiser le bien-être collectif de l’humanité. Il est important de le distinguer de l’accélérationnisme efficace (abrégé e/acc, et défendu notamment par Marc Andreessen dans son Manifeste techno-optimiste) qui, s’il part des principes de l’altruisme efficace, en conclut qu’il faut accélérer le développement de la technologie. Ici, Thiel s’attaque à l’altruisme efficace critique de la technologie, qu’il qualifie fréquemment de néo-luddisme.
Et dans une note de bas de page il explique que les deux premiers points ne peuvent être atteints sans le troisième et le quatrième. En d’autres termes, il considère qu’il faut une possible extrêmement efficace et une gouvernance mondiale extrêmement efficace pour arrêter l’apocalypse.
Il y a quelques mois, Eliezer Yudkowsky — l’un des effective altruists originaux — a parfaitement capturé l’air du temps. Je précise que je connais ces gens depuis des décennies, je leur ai donné de l’argent il y a vingt ans — c’est une erreur terrible que j’ai commise. À l’époque l’IA était très importante pour moi et on parlait de bâtir une IA « friendly ». Aujourd’hui, tout est apocalyptique, blackpilled…
Le terme blackpilled qualifie quelqu’un qui aurait pris la black pill (pilule noire). Cette métaphore est issue des multiples variations autour de la red pill (pilule rouge), empruntée à Matrix et d’abord employée par Curtis Yarvin pour figurer la « désintoxication » de l’illusion progressiste et démocratique, puis largement diffusée sur internet au cours des années 2010.
La black pill correspond à une attitude fataliste et nihiliste (parfois qualifiée de position de doomer). Elle s’oppose à la white pill (résolument optimiste) ou à la grey pill (réaliste et sceptique).
Je disais donc que Yudkowsky capturait l’air du temps avec le titre de son livre publié en 2025 : Si quelqu’un le construit, tout le monde meurt.
L’IA est dangereuse et imprévisible. Il passe en revue divers scénarios possibles dans lesquels elle devient incontrôlable.
Mais la solution politique est complètement vague et fictionnel :
Partout sur Terre, il doit devenir illégal pour les entreprises d’IA de poursuivre le développement de l’intelligence artificielle comme elles l’ont fait jusqu’à présent. Si cela reste légal à Singapour, quelqu’un le fera à Singapour. Si cela reste légal en Afrique du Sud, quelqu’un le fera en Afrique du Sud.
Le plus sûr serait de fixer un seuil bas — disons, au niveau des huit GPU les plus avancés de 2024 – et de déclarer illégal le fait de posséder neuf GPU aussi puissants dans son garage, sans contrôle de la part des autorités internationales.
Là encore, le sous-jacent de toutes ces solutions est la mise en place d’un État mondial unique pour arrêter ces technologies apocalyptiques.
SLIDE 22 — Antéchrist ou apocalypse ?
La question « un monde ou rien ? » met silencieusement en avant la question de la foi contre la raison.
Les philosophes vous diront que tout ce qui vaut la peine d’être connu peut être déduit par seule raison, et que si vous ajoutez la foi, il s’agit nécessairement de quelque chose de sous rationnel, de supra-rationnel ou d’irrationnel.
Ils ont généralement raison. La plupart de ce que j’ai dit aujourd’hui pourrait être discuté dans un langage purement séculier et rationnel. Je ne pense pas que Jésus Christ soit un philosophe, mais je pense que la théologie chrétienne propose une contribution décisive sur notre manière de nous interroger sur la fin du monde dont la philosophie politique est incapable.
Lorsque le Comité national sur l’information atomique a posé la question philosophique et rationnelle « un monde ou aucun ? », il s’agissait d’une question à laquelle il ne pouvait y avoir qu’une seule réponse : un monde est toujours préférable.
Mais la théologie chrétienne reformule la question : « Antéchrist ou Armageddon ? »
« Ni l’un ni l’autre », répond le chrétien.
Il sait que les deux réponses sont intolérables et que nous devons trouver une troisième voie étroite entre les deux.
La Bible nous offre-t-elle une troisième voie ?
On me demande parfois si essayer d’éviter l’Antéchrist revient simplement à défier la parole de Dieu et à repousser l’inévitable.
Je dirais que la Bible nous laisse une certaine liberté dans l’histoire.
Cette mention (en gras dans les notes distribuées à la salle) est une référence au katechon, qui est une forme politique qui permet de retenir la fin des temps. La lecture que Thiel fait de ce concept est marquée par celle de Schmitt, comme en témoigne son texte The Straussian Moment.
Je vais vous lire le passage complet de Daniel 12:4 : « Mais toi, Daniel, cache ces paroles et scelle le livre jusqu’au temps de la fin. Beaucoup courront çà et là, et la connaissance augmentera. »
Daniel faisait référence à la connaissance de Dieu et à la connaissance du tout – et plus précisément, simplement à la connaissance de la fin elle-même. À mesure que la fin approche, nous la comprenons mieux.
Cela nous oblige à nous demander pourquoi le livre est ouvert vers la fin. Pouvons-nous faire quelque chose à ce sujet, ou ces prophéties sont-elles immuables ?
Je les interprète comme des prophéties de ce qui arrivera sans un miracle.
Lorsque Jonas a annoncé : « Dans quarante jours, Ninive sera détruite ! » (Jonas 3:4), il s’agissait d’une prophétie conditionnelle : si Ninive pouvait se repentir d’une manière ou d’une autre, cela ne se produirait pas.
Ou dans le Nouveau Testament : lorsque le Christ était dans le jardin de Gethsémani et qu’il sentit qu’il allait être trahi, il demanda à ses disciples de prier avec lui.
Les disciples ne cessaient de s’endormir.
Je me demande : si les choses devaient se passer ainsi, et si, s’ils étaient restés éveillés et avaient prié, le Christ aurait-il été sauvé ?
Je vous invite à ne pas vous endormir, à ne pas appuyer sur le bouton « snooze » sur ma conférence et à réfléchir à ce que vous pouvez faire dans ce moment exceptionnel.
Au-delà de cette étrange analogie entre le Christ et lui-même, le propos de Thiel est typique du style néoréactionnaire. La réduction de l’enjeu théologico-politique à la métaphore du bouton « snooze » insinue du trouble quant au statut théorique de la prise de parole.
SLIDE 23 — Allons-nous vers une troisième guerre mondiale ou une deuxième guerre froide ?
Pierre Manent, qui me préparait en quelque sorte pour cette conférence, m’a conseillé de vous donner des propositions d’applications concrètes pour la situation actuelle.
Pierre Manent est l’un des principaux interlocuteurs de Thiel en France, ce dernier le tenant en très haute estime. Le philosophe français est par ailleurs cité à deux reprises dans The Straussian Moment. Un entretien croisé avait été publié par Philosophie Magazine en 2014.
Et je terminerai en expliquant la perspective que ces idées me donnent en termes géopolitiques, en particulier dans la relation entre l’Ouest et la Chine : nous dirigeons-nous vers la Troisième Guerre mondiale ou vers la Deuxième Guerre froide.
Je distingue en général les choses selon la typologie suivante et ces quatre possibilités :
- Guerre injuste (Première Guerre mondiale)
- Guerre juste (Seconde Guerre mondiale)
- Paix juste (Première Guerre froide)
- Paix injuste (guerre froide II ?)
Thiel projette ici ce tableau à double entrée :
Ma crainte, c’est que nous nous retrouvions dans la quatrième possibilité que la Deuxième guerre froide avec la Chine ne finisse par une paix injuste.
Laissez-moi développer.
Le XXe siècle a été le premier siècle où les « rumeurs de guerre » dont parlait Mathieu non seulement ont été suivies des faits mais aussi où elles pouvaient être pires que la guerre elle-même, car nous savons qu’avec les armes nucléaires, aussi horribles que furent la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale, la Troisième Guerre mondiale sera encore pire.
Si nous réfléchissons à l’histoire de la guerre froide, nous avons peut-être réussi, de manière presque miraculeuse, à conclure un accord dans le contexte américain. John F. Kennedy et Ronald Reagan ont dû trouver un équilibre entre le risque d’un Armageddon et le risque que les communistes prennent le contrôle du monde. Ils devaient trouver un juste milieu entre l’apaisement et la lâcheté d’un Neville Chamberlain ou d’un maréchal de Tan et la bellicosité d’Edward Teller, le scientifique nucléaire qui a inspiré le Dr Strangelove, Herman Kahn, dont le livre sur la guerre thermonucléaire expliquait comment gagner une guerre nucléaire après la destruction des 50 plus grandes villes américaines et le largage de bombes par Curtis LeMay, le général qui a dit à Truman qu’il ne restait plus que trois villes au Japon où utiliser une bombe atomique — car il avait déjà bombardé toutes les autres.
Peut-être y a-t-il eu une expérience américaine unique, où les États-Unis n’ont pas été marqués par la Première Guerre mondiale, qui les a aidés à réussir, mais ils ont trouvé un moyen.
Aujourd’hui, les enjeux sont sans doute encore plus importants.
Nous sommes tous d’accord pour dire que la Troisième Guerre mondiale, une guerre entre puissances nucléaires, serait une guerre injuste, une catastrophe totale, voire littéralement
l’Armageddon, littéralement la fin du monde.
Mais les « rumeurs » d’une troisième guerre mondiale injuste nous poussent à rechercher la paix à tout prix.
Et je crains que dans une telle situation, nous ne réfléchissions pas suffisamment aux détails de cette paix.
Même mes amis boomers de droite très différents d’hommes comme Kennedy et Reagan ont grandi dans un monde qui croyait à la paix à tout prix.
Peut-être que la littérature de jeunesse le montre : je suis sûr qu’en France vous avez dépassé l’excitation d’Hergé et de Tintin pour vous faire lobotomiser par Dr. Seuss et The Cat in the Hat.
Si nous ne pensons suffisamment précisément aux détails de la paix qui vient, alors je crains que nous nous accommoderons d’une paix injuste.
La paix injuste est la seule option parmi les quatre que nous n’avons pas encore essayée, et elle me semble être la voie par défaut pour notre monde.
1 Thessaloniciens 5:3 nous dit que le slogan de l’Antéchrist est « paix et sécurité ».
À quoi ressemblerait une paix aussi injuste ? D’une certaine manière, la Chine en est un bon exemple.
Aux États-Unis et en France, les partis de gauche étaient autrefois des partis ouvriers, qui auraient lutté avec acharnement contre une superpuissance économique comme la Chine qui tentait de saper les salaires et les normes du travail nationaux et de prendre des emplois.
Aujourd’hui, les partis ouvriers sont devenus des partis de gérontocrates et d’assistants sociaux, qui s’adressent aux personnes qui ne travaillent pas, qui sont à la retraite, ce qui ne peut se maintenir qu’en vendant leurs pays à la Chine.
Ils échangent des emplois industriels locaux contre des voitures chinoises BYD bon marché pour que les retraités puissent se promener dans la campagne française.
Le socialisme ne fonctionne pas vraiment, mais sans toute la main-d’œuvre esclave en Chine, il ne fonctionnerait pas du tout.
Dans le contexte de Taïwan, mon hypothèse par défaut est que nous nous contenterons de vendre le peuple taïwanais chinois à l’esclavage totalitaire et que nous ne nous battrons pas beaucoup lorsque la Chine envahira.
Appliquez une logique similaire à ce que nous avons vu à Hong Kong, à ce que nous voyons avec les Ouïghours au Tibet, etc
Je ne veux pas que ces remarques soient perçues comme anti-françaises ou anti-européennes.
Elles s’appliquent peut-être tout autant à l’administration Trump, qui, je le crains, se distancie du grand problème de la Chine avec des diversions (sideshows) comme le Venezuela et le Groenland.
Ce passage est crucial. Thiel y rappelle d’abord l’obsession néoréactionnaire pour la Chine, perçue comme porteuse d’un modèle politique jugé plus favorable à l’accélération technologique que la démocratie. Il y ajoute une critique de l’administration Trump, également caractéristique des positions néoréactionnaires, qui se méfient de son populisme jugé court-termiste et stratégiquement inefficace.
Le dernier document sur la stratégie de sécurité nationale américaine ne se concentrait, précisément, pas sur la Chine.
Pour finir, nous devons nous rappeler ce que dit le Christ dans Matthieu 24:6 : « Vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres : veillez à ne pas vous troubler… »
Ne soyez pas trop troublés.
Ne vous contentez pas d’une paix injuste.
Merci.
Questions du public
Un membre de l’assistanceD’un côté, vous semblez vouloir que nous libérions le progrès technologique ou que nous soyons nostalgiques d’une époque où le progrès technologique était en marche. D’un autre côté, vous semblez avoir peur : vous voulez que nous évitions l’État totalitaire mondial. Pourtant, en général, ces deux choses semblent aller de pair : le progrès technologique nous rapproche, rend le monde plat, favorise la mondialisation. On le voit chez Hegel et Kojève, comme si, grâce au travail et à la technologie, nous vivions la fin de l’histoire. On le voit chez Heidegger, comme si la modernité n’était rien d’autre qu’une vision technologique du monde. Pourquoi cela ? Parce que la technologie est la conquête de la nature. Et vous semblez être en faveur d’un État totalitaire mondial. Pourquoi nous y sommes-nous opposés ? Nous le craignons parce qu’il y a quelque chose d’artificiel dans la technologie. Parce que la ville est naturelle. La ville, la nation, la mort sont naturelles. De plus, il existe des limites naturelles qui font obstacle à l’État totalitaire mondial unique. Comment articuler votre désir de technologie et de conquête de la nature et votre crainte de l’homme artificiel, faible, décadent, et de l’État artificiel totalitaire unique que le progrès technologique créerait ?
Peter ThielIl est certain que le début de la modernité considérait la technologie comme une force permettant de contrôler le monde
Il existe encore aujourd’hui des technologies de communication qui vous permettent de communiquer plus efficacement, ainsi que des technologies financières qui vous permettent de contrôler les systèmes monétaires et de paiements et qui, d’une certaine manière, vous donnent plus de contrôle.
Mais en réfléchissant en termes politiques, la décision populaire pour gagner une élection serait d’appuyer sur le frein.
À la fin des années 1980, j’ai dîné une fois avec Edward Teller.
J’avais 20 ans et j’étais étudiant à Stanford. Il disait que l’art imite la vie et que la vie imite l’art, et que d’une certaine manière, il était devenu le Dr Folamour, le personnage de Kubrick qu’il avait inspiré. Il avait 80 ans. Il n’avait pas peur d’une guerre nucléaire. Si vous lui aviez confié les rênes du pouvoir, il aurait immédiatement envoyé des chars en Hongrie.
Teller était un homme dangereux mais il ne pouvait s’adresser qu’à quelques étudiants de premier cycle car — déjà en 1988 — plus personne ne l’écoutait. Il n’était donc pas si dangereux que ça.
Je ne pense pas que Greta Thunberg soit l’Antéchrist mais elle est bien plus puissante dans notre monde que quelqu’un comme Edward Teller.
Et toute son énergie, toute sa force est concentrée sur le fait de ralentir la technologie, l’arrêter, la freiner. C’est ce que je trouve vraiment puissant.
Je ne pense pas que nous puissions ignorer ces craintes apocalyptiques. L’Antéchrist ne répète pas seulement des mensonges : les arguments qu’il avance sont puissants.
Le problème n’est pas qu’il n’y a aucun danger. C’est que l’alternative serait encore plus dangereuse.
Si vous prenez par exemple le débat sur l’IA entre l’Europe et les États-Unis, il semble que l’Europe ait décidé de simplement l’interdire, et choisis de simplement freiner et s’arrêter complètement. Cela n’a pas été complètement arrêté. Ce n’est probablement pas très populaire.
Il y a un risque pour l’administration Trump : les démocrates vont faire campagne contre l’IA. Même Gavin Newsom, en Californie, s’il se présente à la présidence en 2028, fera campagne en tant qu’anti-technologie, car c’est ce qui est populaire aujourd’hui.
Gavin Newsom, ancien maire de San Francisco et gouverneur de Californie, est perçu comme l’une des principales figures du parti démocrate. Si Newsom est plutôt progressiste sur le plan culturel, il est proche de certains conservateurs sur un plan économique. Ce passage montre comment Thiel essaye de polariser l’opposition entre Démocrates et Républicains sur la question de l’IA afin de pousser Trump à opter pour une politique encore plus agressive de dérégulation.
Il n’est pas facile pour moi de présenter un argument politiquement populaire en faveur de l’IA.
Mon intuition me dit que sans croissance, la démocratie s’effondrera.
Encore une fois, si la démocratie est mentionnée, c’est simplement pour évoquer sa péremption.
Si vous avez une croissance nulle, cela ne fonctionnera pas. Si vous repensez au rapport du Club de Rome, Les Limites à la croissance, paru en 1972, il disait en quelque sorte que la croissance allait ralentir, mais il envisageait que cela mènerait à une sorte de société socialiste, égalitaire et merveilleusement humaine. Le problème, c’est que ses prédictions étaient justes — ou peut-être que les gens ont simplement suivi aveuglément ce rapport comme s’il s’agissait d’une bible. C’était donc en quelque sorte une prophétie auto-réalisatrice. D’une certaine manière, ce qui était beaucoup trop optimiste, c’est que nous avons eu beaucoup plus d’inégalités, une politique beaucoup plus polarisée et que tout s’est déréglé à partir des années 1970, lorsque la croissance a ralenti.
Donc oui, je peux dire d’un côté que c’est compliqué, qu’il y a des dangers dans la technologie. Mais d’un autre côté, si nous continuons à freiner, nous allons nous retrouver avec quelque chose de bien pire que la stagnation.
Un membre de l’assistanceMerci pour votre présentation. Vous avez brossé un tableau très sombre du présent et de l’avenir proche, avec des universités divisées, la recherche médicale bloquée, des guerres qui éclatent ou des rumeurs de guerre. J’ai trouvé cela intéressant. Vous n’avez pas mentionné le déclin de la foi religieuse comme l’un des critères, du moins en Occident. Je me demande donc quelle est, selon vous, la solution politique. Et à votre avis, les États-Unis, dans leur situation actuelle, vont-ils dans la bonne direction ou non ?
Peter ThielJe parle de tout dans ma conférence, et parfois je déborde. Mais permettez-moi de vous faire part d’une réflexion que j’ai toujours eue sur la question religieuse — disons, comme alternative à la question scientifique et technologique.
Une façon de voir les choses serait la suivant : « nous n’avons pas besoin de la science, mais nous devons revenir au christianisme ». Il existe une certaine tendance à considérer que la religion est peut-être plus importante que la science, que le christianisme est peut-être plus important.
En ce qui me concerne, je ne les considère pas comme des substituts mais comme des compléments.
Et le verset biblique que je cite toujours est 1 Corinthiens 13:13. Vous savez, celui qui est toujours utilisé dans les mariages : Et maintenant, ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance et l’amour.
Lorsque nous nous concentrons sur la foi et l’espérance, les athées libéraux en parlent toujours comme de leurs contraires. Mais les gens qui n’ont pas d’espérance ont besoin de foi — vous savez, la foi est pour les perdants, ceux qui sont bloqués dans la société.
Ce sont eux qui ont besoin de foi.
Mais la Bible dit que ces deux choses vont de pair, elles sont profondément liées.
Et si vous avez plus de foi, vous avez plus d’espérance. Si vous avez plus d’espérance, vous avez plus de foi. J’imagine que si vous vivez dans une société en pleine évolution, où les choses changent rapidement, c’est plus facile : il est plus facile de croire en une direction générale de l’histoire. Et si vous vivez dans une société très stagnante, où rien ne change jamais, où la foi s’effondre, alors l’espérance s’effondre aussi.
C’est d’ailleurs ce qui se passe également chez Thucydide. Dans son récit de l’expédition à Syracuse, il commence par montrer les Athéniens en train de prier les dieux. La foi et l’espoir vont de pair, mais dès qu’ils commencent à perdre la guerre, ils se mettent à maudire les dieux. Quand l’espoir s’évanouit, la foi s’évanouit.
Je considère donc ces deux notions comme profondément liées, et non comme opposées, je ne sais pas.
J’hésite toujours, à vrai dire, sur la question de l’optimisme extrême et du pessimisme extrême. Je pense toujours en termes extrêmes. Je veux résister à l’optimisme extrême qui consiste à croire que tous ces problèmes se résoudront d’eux-mêmes. Le pessimisme extrême, c’est l’idée, au contraire, qu’on ne pourrait rien faire.
Dans cette conférence, j’ai essayé de proposer une voie intermédiaire.
Je ne veux pas paraître pessimiste et je suis toujours en faveur de la position intermédiaire, car c’est celle où les individus comptent, où les choix que nous faisons comptent, où vous pouvez faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
Si vous êtes extrêmement optimiste, il vous suffit de vous asseoir et de manger du pop-corn pendant que le film de l’avenir se déroule. C’est un monde à la Ray Kurzweil : Humanité 2.0. Cela ne demande aucun effort.
Ray Kurzweil est l’un des principaux théoriciens de la singularité technologique. Thiel le prenait déjà comme référence dans son manuel Zero to One. Il fait ici référence à l’ouvrage The Singularity is Nearer, publié en 2024, suite de son ouvrage fondateur The Singularity is Near datant de 2005.
Si vous êtes extrêmement pessimiste, vous pensez que nous allons tous mourir, alors autant aller au Burning Man et prendre beaucoup de drogues avant que l’IA ne vous tue.
Je pense toujours que l’optimisme extrême et le pessimisme extrême sont, d’une certaine manière, la même chose : ce sont deux formes de paresse. Vous n’avez rien à faire. Vous ne pouvez rien faire. Ce sont deux excuses pour la paresse. Ma réponse se situe entre les deux.
Oui, je ne sais pas exactement ce qui va se passer aux États-Unis ou en France, mais je pense qu’il y a toujours de la place pour l’action. Il y a de la place pour nous.
Je pense, donc, qu’il existe une troisième voie.
Cette réponse frappe par son caractère évasif. Thiel ne détaille absolument pas cette solution politique qu’il qualifie de troisième voie (ou de solution intermédiaire). Celle-ci fait pourtant référence au katechon qui, dans son texte The Straussian Moment, n’avait rien de démocratique. Il décrivait même la solution comme devant être trouvée dans « un cadre politique qui fonctionne en dehors du jeu d’équilibre caractéristique de la démocratie représentative ». Il regrettait également qu’ « aucun nouvel Alexandre ne se profile à l’horizon pour trancher le nœud gordien de notre époque ».
Un membre de l’assistanceTout d’abord, merci beaucoup. Je pense que la plupart d’entre nous devons réfléchir sérieusement à presque tout ce que vous dites. C’est évidemment une excellente matière à réflexion. Maintenant, puisque vous avez été très personnel, dans votre façon de présenter tout cela et que vous êtes encore assez jeune — je pense que vous avez 58 ans, si je ne me trompe pas, plus ou moins…
Peter Thiel Plus ou moins oui.
Le même membre de l’assistanceCela signifie que, statistiquement, vous avez encore au moins 25 ans devant vous. Ma question est sérieuse. Vous êtes un entrepreneur extraordinaire, tout le monde le sait. Alors, que comptez-vous faire au cours des vingt-cinq prochaines années ? Parce que quand je vous regarde, quand je vous écoute, quand je lis des articles sur vous, il me semble évident que vous n’allez pas prendre votre retraite. C’est impensable pour vous. Comment voyez-vous votre propre avenir ?
Peter ThielJe suis toujours très mauvais pour répondre à cette question.
Je suis nul en psychanalyse. Je suis nul en auto-psychanalyse. Je ne pense pas avoir compris toutes ces choses.
Je vais donc tenter une réponse méta en me demandant : pourquoi est-ce que je n’aime tout simplement pas cette question.
Qu’est-ce qui a mal tourné en 1969, quand nous sommes allés sur la Lune, puis à Woodstock trois semaines plus tard, après la Lune ?
Nous sommes passés de l’espace extérieur à l’espace intérieur. Et lorsque nous avons cessé de penser à l’univers et au monde qui nous entoure, nous nous sommes effondrés sur nous-mêmes. Et avec les drogues psychédéliques, la psychologie, l’adaptation à la méditation, le yoga, les jeux vidéo, l’introspection, la politique identitaire — Jordan Peterson est la même chose qu’un hippie de mon époque — tout s’est transformé en une sorte de psychologie de l’intériorité.
Jordan Peterson est une figure de la droite internet des années 2010. Il prône une forme de développement personnel fondé sur la psychologie évolutionnaire, très populaire dans les sphères masculinistes en ligne.
Le problème, c’est que c’est un substitut à l’action.
Autrement dit, si j’avais une réponse à votre question qui soit vaguement plausible, vous sauriez que je suis déjà à mi-chemin de la retraite.
Je me demande depuis quand cela dure. Ma spéculation philosophique est qu’on pourrait remonter jusqu’à Descartes. Il est généralement interprété comme une personne quelque peu spirituelle, qui croit que l’esprit et le corps sont deux substances différentes. Mais j’interprète Descartes comme une sorte de politicien libéral et athée. Là où une personne intelligente du XVIIe siècle était censée utiliser son esprit, devenir prêtre et réfléchir à Dieu, au monde qui l’entourait, Descartes a fait comme un tour de magie psychologique pour montrer qu’il fallait rediriger notre attention sur nous. Ainsi, vous ignoriez le monde qui vous entourait et vous recentriez votre énergie sur cette chose appelée l’esprit — c’est-à-dire sur vous-même. C’est une chose très mystérieuse.
On peut se perdre pour le reste de sa vie en pensant à soi-même et à son esprit. Et je veux résister à cela.
Vous avez mentionné les sondages, et la France est spécialisée dans les sondages. Avez-vous des conseils à donner ? Vous savez, nous avons actuellement un grand débat sur la question de savoir si nous devons rester ensemble, les États-Unis et l’Europe, ou si nous devons, en tant qu’Européens, trouver ce que nous, Français, appelons une autonomie stratégique. Quel est votre point de vue à ce sujet ? Pensez-vous que l’Europe devrait suivre sa propre voie et trouver sa troisième voie, ou devrions-nous rester unis avec les États-Unis ?
Je pense que quoi que fasse l’Europe, quoi que fasse la France, nous devons trouver un moyen de nous remettre sur le chemin de l’avenir.
Si j’examine les choses en termes de progrès scientifique et technologique, peut-être serait-il préférable pour l’Europe de travailler avec les États-Unis, ou peut-être que si l’Europe suit sa propre voie, elle avancera plus vite toute seule ?
Je pense que, dans un certain sens, la crise de l’Occident est probablement, à un certain niveau, la crise de l’Europe.
Les choses sont très, très profondément enlisées, et je ne sais pas exactement comment nous pouvons sortir de cette impasse.
Mon intuition me dit que votre question est une façon facile de détourner le sujet, car si nous parlons de la difficulté de discuter avec Trump ou de son impolitesse à propos du Groenland ou d’autres sujets similaires, et s’il ne change pas de ton, nous devrons peut-être suivre notre propre voie.
À un certain niveau, il serait bon pour les États-Unis que l’Europe suive sa propre voie. Au moins, elle se serait ressaisie et aurait agi.
Ce serait bien si l’Europe faisait des choses concrètes dans le domaine de l’IA, comme la France et la Grande-Bretagne l’ont fait avec le Concorde.
Mais la question que vous devez vous poser pour être objectif est la suivante : les efforts européens en matière d’IA sont-ils comparables au Concorde ou au Minitel des années 1990 ? C’est vraiment, précisément la question détaillée que vous devez vous poser.
Si vous parlez toujours de la grossièreté de Trump à propos du Groenland, vous ne parlez pas du Minitel.
Or je pense que la question du Minitel est plus importante. Et si vos efforts en matière d’IA sont à 10 % du niveau américain, alors vous devriez peut-être trouver des moyens de travailler avec les États-Unis. S’ils sont à 90 %, peut-être que faire le Concorde serait stimulant. Mais c’est la question que vous devriez vous poser.
Ce passage hautement ironique, présente l’Europe comme étant complètement dépassée dans la course à l’accélération technologique. Cette position est cohérente avec les textes néoréactionnaires, mais aussi avec la position de l’administration Trump dans la NSS : l’Europe est menacée d’effacement civilisationnel.
Je pense que le fait que nous soyons si facilement distraits par ces choses sur lesquelles nous sommes en désaccord me fait craindre que cela soit difficile.
En 1956, il y a eu un désaccord très violent entre les Britanniques, les Français et l’administration Eisenhower au sujet de la crise de Suez. Je pense que la Grande-Bretagne et la France avaient davantage raison et qu’Eisenhower avait tort au sujet de Suez. Toujours est-il qu’en moins d’un an, tout le monde parlait de travailler ensemble, car ils avaient des problèmes plus importants à régler ensemble : ils devaient trouver un moyen d’arrêter l’État totalitaire mondial qu’était le communisme soviétique.
Si nous nous attardons sur des questions qui sont objectivement beaucoup moins importantes que Suez — comme le Groenland — n’est-ce pas simplement le signe que nous ne voulons pas travailler ensemble sur la Chine ?
Un membre de l’assistanceVous venez de mentionner l’IA, les progrès réalisés dans ce domaine, et je me demandais si le fait de voir les dernières avancées dans ce domaine du point de vue des pessimistes, ceux qui sont plus optimistes quant à l’utilisation de l’IA, avait principalement changé votre opinion sur les ordinateurs en tant qu’exception dans le cours du progrès, car on pourrait dire que l’avenir sera peut-être celui où nous verrons l’histoire nous conduire dans le monde des atomes pour nous concentrer sur le monde des bits. Car plus tard, le monde des bits nous aidera à revenir au monde des atomes. Pensez-vous que cela soit tangible ?
Un autre membre de l’assistanceVous avez accordé de l’importance au déclin de la croissance du PIB. Ma question sera donc très simple. Vous intéressez-vous à la mesure des progrès hors PIB ? Jusqu’à présent, la mesure des connaissances a été très limitée. Cela pourrait-il être, par exemple, un nouveau domaine de connaissance et donc utile ?
Peter ThielDans mon exposé, j’ai laissé le soin à l’auditoire de définir le progrès. Cela peut être tout ce que vous voulez, le PIB, le PIB par habitant, la longévité, l’espérance de vie… Vous pouvez utiliser la variable que vous voulez. Maintenant, s’il s’agit de quelque chose de flou qui n’est pas mesurable, mon intuition me dit que c’est de la triche. Mon intuition herméneutique me dit qu’à ce moment-là, vous admettez que j’ai raison. Il n’y a pas de progrès dans tout ce que nous pouvons nous donner la peine de mesurer. Nous pouvons débattre de l’importance à accorder à ces éléments, mais commençons par les éléments qui sont mesurables.
La question est la suivante : les progrès de l’IA sont-ils suffisants en eux-mêmes pour surmonter toute stagnation, partout ? C’est certainement suffisant pour poursuivre la révolution informatique. Mais est-ce suffisant pour élargir et transformer l’ensemble de notre société ?
Ma réponse reste mitigée. Nous continuons à progresser dans le domaine informatique. C’est suffisant pour créer quelques grandes entreprises. C’est suffisant pour que certaines personnes de la Silicon Valley connaissent un grand succès. C’est certainement mieux que rien du tout. Mais mon intuition me dit que la cornucopie n’est pas tout à fait suffisante pour transformer radicalement les choses. C’est pourquoi je ne peux pas être d’accord avec les optimistes cornucopiens de l’IA, comme Marc Andreessen.
D’une certaine manière, je pense que beaucoup de personnes qui dirigent ces entreprises d’IA sont toujours obligées de dire que c’est suffisant pour créer de grandes entreprises. Je doute que cela suffise pour résoudre les déficits. Donc, vous savez, une version très simple, est-ce une croissance suffisante pour qu’il n’y ait pas de dette budgétaire ? Devrions-nous emprunter encore plus d’argent ? La France devrait-elle passer de 5 % à 10 % du PIB parce que nous allons avoir une croissance si rapide de l’IA ? Les gens ne sont pas prêts à faire cela. Ils n’y croient pas vraiment.
Si je devais l’interpréter négativement, je vois tous ces débats sur si l’IA est importante. Peut-être qu’elle est très importante, peut-être qu’elle est assez importante. Mais ce que je pense qu’ils admettent tous implicitement, c’est qu’ en dehors de l’IA, il ne se passe rien d’autre. Je pense donc que l’histoire des progrès de l’IA est, au moins implicitement, pessimiste par rapport à ce qui se passe partout ailleurs. Nous admettons que nous ne concevons pas vraiment de réacteurs à fusion, ou de nouvelles technologies de réacteurs nucléaires. Il faudra encore un certain temps avant qu’Elon n’arrive sur Mars. Nous ne nous attendons pas vraiment à une augmentation radicale de l’espérance de vie. Je suis donc modérément optimiste en ce qui concerne l’IA, mais je pense que cela cache en grande partie le fait que la stagnation règne partout ailleurs.