Il n’est pas exagéré de considérer que l’Europe d’aujourd’hui se trouve dans une « situation coloniale » 1.

Depuis 1918, le continent s’est installé dans un rapport de dépendance à l’égard des États-Unis, qui s’est accentué après la Seconde Guerre mondiale.

Depuis janvier 2025, il s’est engagé, dans la douleur, sur le chemin de l’indépendance vis-à-vis de sa puissance tutélaire. Une telle émancipation se voit notamment dans le domaine de la défense, Donald Trump ayant sèchement invité les Européens à assurer eux-mêmes leur protection mais en maintenant le lien de subordination consistant à les obliger à acheter leurs armes, leur pétrole et leur gaz aux États-Unis — une forme de « racket de protection ».

L’Europe est en train de comprendre qu’elle doit sortir de cette position de dépendance — mais sa prise de conscience est lente.

Car autant que la défense, ce sont les esprits européens qu’il faut décoloniser.

L’Europe a besoin d’armes pour se défendre, mais elle a besoin d‘un récit pour exister.

Ludovic Tournès

Entre la situation en Ukraine et les appétits étatsuniens sur le Groenland, on pourrait penser qu’il y a d’autres priorités plus urgentes pour l’Europe. Pourtant, il serait dangereux de considérer la culture comme un élément purement secondaire ou une cerise que l’on ajoutera sur le gâteau européen une fois celui-ci terminé.

La culture est au contraire au fondement de l’Europe.

On connaît la phrase apocryphe de Jean Monnet : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture. » Peu importe si lui ou un autre l’a prononcée : il avait raison. 

Sans la culture, l’Europe continuera d’être une structure technocratique. Dans ces pages, Pascal Lamy reconnaissait l’avoir compris tardivement. La culture ne peut pas être un supplément d’âme ou une ligne budgétaire supprimée en premier lorsqu’une crise impose des restrictions de crédits.

La culture, ce ne sont pas simplement des livres, des films, des tableaux ou des jeux vidéo. 

Plus fondamentalement, c’est la mise en récit, en sons, en images, en objets, en pratiques, en symboles, d’une aventure collective constitutive d’un sentiment d’appartenance.

Les livres ou les films ne servent pas seulement à nous divertir ; ils sont le support essentiel d’un récit collectif.

L’Europe a besoin d’armes pour se défendre, mais elle a besoin d‘un récit pour exister.

Or depuis 1945, elle a été privée de son propre récit collectif.

Ce sont les États-Unis qui l’ont écrit pour elle au sortir de la guerre : le récit d’un continent que ses propres démons ont mené à la ruine, et que le grand frère américain doit guider sur la voie de la reconstruction et de la modernisation.

La sidération qui fige les dirigeants européens à chaque déclaration de Donald Trump depuis janvier 2025 n’est pas seulement due au fait que l’Europe découvre sa fragilité et sa dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis.

Si le continent reste littéralement sans voix à chaque nouvelle prise de parole du président étatsunien, c’est aussi parce qu’il ne possède pas de récit propre, et parce que l’année 2025 a vu sa relégation à une place encore plus anecdotique dans le récit étatsunien, désormais tout entier orienté vers la seule prise en compte de ses propres intérêts nationaux.

Pour sortir de la sidération, il faudra bien sûr produire des armes, il faudra conclure d’autres alliances.

Mais il faudra aussi sortir du récit étatsunien et se réapproprier le récit européen. 

Comment faire ?

Provincialiser les États-Unis : trois mythes à déconstruire

Décoloniser culturellement l’Europe, c’est d’abord penser en dehors des catégories intellectuelles étatsuniennes.

L’Europe est dans une situation proche de celle de ses anciennes colonies.

Elle les a dépossédées de leurs histoires ; elle leur a imposé l’histoire de leurs métropoles, qu’elles soient britannique, française, hollandaise, belge, espagnole, portugaise ou allemande — et elle les a ravalés au rang de peuples inférieurs qu’il fallait civiliser.

Les États-Unis n’ont pas traité l’Europe très différemment depuis 1945.

Alors que les maîtres d’école de la République française enseignaient aux enfants de l’empire colonial d’Afrique que les Gaulois étaient leurs ancêtres, les États-Unis ont internationalisé leur récit national de manière certes très différente mais beaucoup plus massive, à travers le cinéma hollywoodien, qui a enseigné en détail aux publics européens la conquête de l’Ouest.

Il en résulte qu’aujourd’hui, l’Europe est prisonnière d’un récit qui n’est pas le sien.

En 2000, Dipesh Chakrabarty écrivait, dans livre devenu classique, qu’il fallait « provincialiser l’Europe » 2. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis qu’il faut provincialiser — et d’abord en déconstruisant l’image que les Européens en ont.

Première idée à déconstruire : celle de « l’allié » ou de « l’ami » américain.

Depuis janvier 2025, les dirigeants européens ne cessent de répéter que les États-Unis sont les alliés de l’Europe. Un coup d’œil à l’histoire étatsunienne d’avant 1945 suffira à montrer qu’il n’en est rien : dans son adresse inaugurale au Congrès le 4 mars 1801, le président Thomas Jefferson annonçait la doctrine à laquelle les États-Unis se sont toujours tenus depuis, sans exception : « paix, commerce et amitié loyale avec toutes les nations ; alliance contraignante avec aucune ».

On pourrait évidemment gloser sur le terme « loyale », mais le cœur de cette déclaration est que les États-Unis n’envisagent que des partenariats ponctuels, qu’ils peuvent rompre quand ils ne leur conviennent plus.

Par ailleurs, une deuxième ligne directrice s’est imposée au fur et à mesure de la montée en puissance du pays : dans tout partenariat, les États-Unis ne se conçoivent qu’en situation dominante.

Les dirigeants européens ne peuvent plus se masquer, à eux et à leurs opinions publiques, cette réalité pourtant ancienne : pour les États-Unis, l’Europe n’a jamais été une alliée.

Au XIXe siècle, elle représentait le continent des tyrannies dont les États-Unis devaient s’éloigner à tout prix.

Depuis 1945, elle est, au mieux, un partenaire que l’on peut bousculer, au pire un protectorat que l’on peut violenter sans état d’âme : elle est d’abord et avant tout un marché pour les produits étatsuniens.

Deuxième idée à déconstruire : les États-Unis incarneraient le futur de l’humanité.

Depuis le début du XXe siècle, il est vrai qu’ils ont réussi à préempter l’idée de modernité, auparavant incarnée par l’Europe, grâce aux innovations technologiques et au système de production fordiste qui leur ont donné une avance économique considérable sur le reste du monde, et qui leur ont permis de se présenter comme un modèle à suivre.

Cela a particulièrement été le cas en Europe après 1945, à travers la rhétorique de la « modernisation » portée notamment par le plan Marshall.

Mais à y regarder de plus près, la modernité étatsunienne est loin d’être évidente.

Non seulement le modèle fordiste a été adapté, modifié et transformé à peu près partout où il a été utilisé. Mais surtout, bien des pays ont mis au point des méthodes de production aussi, voire plus modernes que celles des États-Unis, en particulier dans le domaine de l’automobile. Cela a été le cas, dans l’entre-deux-guerres, de Citroën, ou, dans les années 1960, de Toyota. Au cours des années 1970 et 1980, Toyota est même devenue un modèle pour les entreprises étatsuniennes, lorsque le modèle fordiste est entré en crise.

Plus récemment, alors que les systèmes d’intelligence artificielle développés aujourd’hui aux États-Unis requièrent des centaines de milliards de dollars d’investissements et une consommation d’énergie abyssale, la Chine a mis au point en 2025 un modèle à l’efficacité équivalente et au coût bien moindre.

En somme, le système économique étatsunien produit plus, dépense plus et consomme plus, mais il ne produit pas mieux. Il n’est pas le nec plus ultra de la modernité.

Troisième idée à déconstruire : les États-Unis seraient un modèle de démocratie.

Ce mythe puissant remonte au début de l’histoire étatsunienne, lorsque les pères fondateurs se sont persuadés d’avoir élaboré une synthèse politique parfaite et l’ont proclamé à la face du monde.

Il a acquis un rayonnement considérable après 1945 dans une Europe qui, à l’exception de la Grande-Bretagne, avait succombé au fascisme, et aux yeux de laquelle les États-Unis apparaissaient comme un phare.

Mais l’évolution de la démocratie étatsunienne depuis ces dernières décennies montre aisément que ce n’est plus le cas : depuis 2000, le pays a élu par deux fois des présidents minoritaires en nombre de voix — George W. Bush en 2000, Donald Trump en 2016 —, signe d’un système politique dysfonctionnel.

Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a été suivie de nombreuses entorses à l’état de droit depuis 2016, et la contestation par son électorat de l’élection de 2020 a débouché sur une tentative de coup d’État le 6 janvier 2021.

En termes de démocratie, les États-Unis n’ont plus de leçons à donner à personne.

Tout se passe comme si, traumatisée par son passé, l’Europe était incapable de penser son avenir en dehors des États-Unis.

Ludovic Tournès

Face à Poutine et Trump, inventer une modernité européenne

Mais l’Europe ne peut pas se contenter de déconstruire le récit exporté par les États-Unis. 

Elle doit aussi construire le sien propre. Ou plutôt le reconstruire, car ce récit existe, et il est ancien.

Mais le fil de l’histoire européenne a été brisé au XXe siècle par deux traumatismes qui ont empêché le continent de se construire un futur : le colonialisme et les deux guerres mondiales.

Le premier a permis à l’Europe de dominer le monde, mais sur la base de conquêtes territoriales et d’exploitation des populations et de leurs ressources, tout en prétendant mener une « mission civilisatrice ».

Les guerres mondiales, elles, ont pour origine des conflits entre nationalismes, déclenchés par l’Europe et en Europe, avant de se propager, via les empires, sur l’ensemble de la planète, provoquant des dizaines de millions de victimes, un génocide, ainsi que des destructions matérielles et environnementales considérables. 

Elles ont entraîné le déclin de l’Europe, passée entre 1914 et 1945 du statut de dirigeante du monde à celui de terrain d’affrontement pour les superpuissances issues de la Deuxième guerre mondiale, les États-Unis et l’URSS.

Près d’un siècle après ces événements, l’Europe continue d’être hantée par ce passé qui ne passe pas 3 — comme le montrent les débats mémoriels très vifs qui se déroulent aujourd’hui dans les anciennes métropoles.

Tout se passe comme si, traumatisée par son passé, l’Europe était incapable de penser son avenir en dehors des États-Unis, qui lui ont imposé en 1945 une feuille de route, celle d’une unification économique destinée à en faire un immense marché ouvert aux produits étatsuniens, mais pas plus.

De fait, les États-Unis ont systématiquement torpillé les tentatives européennes d’approfondir l’intégration politique.

Washington est le négatif exact de ce que nous devons être.

Ludovic Tournès

À cet égard, la politique de Donald Trump n’est pas radicalement nouvelle.

Elle est en revanche beaucoup plus agressive que celle de ses prédécesseurs.

L’Europe a pourtant tout en main pour « raconter » son propre avenir : un niveau de développement économique parmi les plus élevés du monde, une concentration de richesse et d’innovations importante, un marché intérieur parmi les plus importants du monde, et une civilisation brillante, qui a tout pour rayonner à nouveau, si elle tire les leçons de son passé. 

Le récit que peut écrire l’Europe ne doit pas se limiter à la production de normes.

Celles-ci sont devenues la marque de fabrique, et d’une certaine façon, le boulet, de l’Union européenne.

Ce récit doit dégager une perspective et un futur.

La bonne nouvelle du début de l’année 2026, c’est que l’administration Trump, à son corps défendant, est en train de nous fournir les ingrédients de ce récit.

En se positionnant clairement contre l’Europe, elle nous oblige à assumer notre destin collectif.

En se présentant comme une puissance impériale, agressive, prédatrice, indifférente aux règles démocratiques et à la dignité humaine, et en ignorant la catastrophe climatique qui menace l’humanité, elle nous montre exactement ce que nous ne sommes pas.

Sous Trump, Washington est le négatif exact de ce que nous devons être.

Nous sommes aujourd’hui pris en tenaille entre la Russie et les États-Unis, deux empires aux motivations différentes mais qui partagent un souhait commun : notre mort.

C’est une situation très dangereuse.

Mais c’est aussi une opportunité à saisir pour donner corps au récit européen.

L’Europe peut et doit donner l’exemple d’une puissance non agressive et non impérialiste, au message universel — voire pluriversel 4.

Elle pourrait ainsi poser les bases d’une nouvelle modernité, à rebours de la régression passéiste dans laquelle s’enfoncent les États-Unis.

Et il n’y a pas de fatalité qui interdirait à l’Europe de se doter d’industries culturelles de niveau mondial.

Ludovic Tournès

Du streaming au cinéma : un plan européen pour une politique industrielle de la culture 

La culture, ce ne sont pas seulement des idées et un récit. 

Mais ce sont aussi des dispositifs matériels pour les diffuser.

Les États-Unis l’ont bien compris qui ont mis sur pied dès le début du XXe siècle de puissantes industries culturelles — notamment dans le domaine du cinéma — avec le double but de divertir la population et de lui raconter un récit de l’histoire du pays largement réécrit et magnifié par Hollywood.

L’industrie du cinéma a ainsi développé des stratégies d’internationalisation agressives qui ont été soutenues avec constance par le gouvernement fédéral tout au long du XXe siècle et du début du XXIe siècle.

Cette internationalisation a non seulement généré des revenus considérables, mais aussi participé au rayonnement culturel des États-Unis et à l’adoption de son récit national par une partie du monde.

L’exemple de la Chine est également intéressant : il montre comment une industrie cinématographique vieillissante et produisant des films de propagande sans nuance s’est modernisée en l’espace d’une vingtaine d’années, entre les années 1990 et 2010, grâce au soutien financier et à l’expertise technique des studios hollywoodiens.

Désormais, elle est capable de produire des blockbusters qui concurrencent les films étatsuniens, non seulement sur le marché chinois — devenu autosuffisant — mais aussi sur le marché international.

En 2025, Ne Zha 2 a ainsi été le premier film non étatsunien à occuper la première place au box office depuis 1975. Il est également en cinquième position des films ayant réalisé le plus de gains de tous les temps 5, avec plus de 2 milliards de recettes dans le monde, réalisées à 98 % sur le marché étranger, ce qui en fait le film le plus mondialisé de l’histoire.

Il témoigne du savoir-faire acquis par le cinéma chinois d’aujourd’hui et de sa capacité à rivaliser avec le cinéma étatsunien.

La conclusion que l’on peut en tirer de ces exemples est simple : il n’y a pas de main invisible de la culture — pas plus qu’il n’y a de main invisible du marché.

Et il n’y a pas de fatalité qui interdirait à l’Europe de se doter d’industries culturelles de niveau mondial.

Comme la défense, la culture doit faire l’objet d’une politique volontariste.

Il ne s’agit pas pour autant de l’utiliser à des fins de propagande comme le font le cinéma chinois et, dans une moindre mesure, le cinéma hollywoodien.

Il reste qu’un cinéma européen puissant constituerait un véhicule évident d’un récit collectif européen.

Concrètement, cela passe par la promotion de la culture dans le dispositif institutionnel européen au même rang que les autres domaines. Aujourd’hui, parmi les 27 commissaires européens, la culture n’apparaît que dans le portefeuille du commissaire à « l’équité intergénérationnelle, jeunesse, culture et sport », autant dire un sous-commissariat où ont été regroupés tous les domaines considérés comme mineurs par la bureaucratie européenne. N’en déplaise à J. D. Vance qui moque les « commissars » de l’Union, il faut à la culture un commissariat de plein droit, qui devrait également englober dans son périmètre les industries culturelles, car la culture est indissociablement liée à l’économie. 

La culture est aussi une industrie qui rapporte.

Un tel commissariat devrait développer les programmes qui existent déjà — tels que le programme MEDIA 6 —, soutenir les productions européennes, mais aussi les partenariats entre industries culturelles des différents pays membres. 

Il devrait aussi soutenir la création d’industries culturelles de taille mondiale, tant s’agissant de la production de contenu (studios cinématographiques, industries musicales) que de contenant (organisation de concerts, plateformes de streaming).

Tout cela nécessiterait de repenser en profondeur les règles économiques sur lesquelles s’est construit le grand marché européen. Mais une intégration culturelle plus poussée est sans doute à ce prix.

Symboliquement comme économiquement, l’Europe peut encore gagner.

Sources
  1. Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, n°11, 1951, p. 44-79.
  2. Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Amsterdam, 2025 [édition originale : Provincializing Europe. Postcolonial Thought and  Historical Difference, Princeton, Princeton University Press, 2000].
  3. Je reprends ici l’expression d’Eric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994.
  4. La notion a été forgée par des intellectuels latino-américains, notamment l’anthropologue colombien Arturo Escobar. Voir Claude Bourguignon et Philippe Colin, « De l’universel au pluriversel. Enjeux et défis du paradigme décolonial », Raison présente, 2016/3, n°199, pp. 99-108.
  5. « Top lifetime grosses », Box office Mojo, consulté le 8 janvier 2026.
  6. Un programme doté de 2,44 milliards d’euros.