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Un an après la réélection de Donald Trump, il semble encore difficile de comprendre qui peut être influent à la Maison-Blanche. Est-ce que le président suit les conseils de quiconque ?

Je commencerai par dire que Trump agit toujours comme il l’entend.

Si vous êtes Scott Bessent ou Peter Navarro, vous pouvez croire que votre message passe ; vous êtes la dernière personne à quitter le bureau ; pourtant, après votre départ, le président peut décider soudainement d’adopter une nouvelle stratégie de dévaluation du dollar ou une nouvelle politique industrielle qui peut changer la donne.

Je ne dirais pas qu’il existe une seule personne dont le président suit à coup sûr les conseils.

J. D. Vance est une figure importante de l’administration, car il est au sein de MAGA la figure de proue du mouvement libertarien. Stephen Miller, bien sûr, a une influence considérable ;  mais je ne pense pas qu’il y ait une seule personne que le président écoute. Trump est très instable.

Il faut aussi compter avec des personnes comme Laura Loomer ; elle fait partie de ceux qui ont réussi à trouver un moyen de flatter l’ego de Trump d’une manière qui le valorise beaucoup.

Vous considérez donc Trump d’un point de vue très psychologique.

Oui, même si je ne suis pas psychiatre, je peux dire qu’il a une personnalité narcissique classique. Les personnalités narcissiques sont fragiles et ont besoin d’être valorisées. Elles n’apprécient pas que vous sapiez leur confiance en eux en leur annonçant de mauvaises nouvelles. 

C’est la raison pour laquelle Trump suit les conseils des personnes de son entourage qui le font paraître sous un bon angle et l’aident à se sentir bien — des personnes qui soutiennent sa vision du monde.

En exploitant ce trait de personnalité, des personnes comme Laura Loomer ont pu rejoindre l’entourage de Trump et faire licencier des gens, simplement parce qu’elles pensaient comme le président.

Comment fonctionne le processus politique aujourd’hui à Washington ? Est-ce le chaos total ?

Tout à fait. Il est intéressant de comparer l’administration Biden et l’administration Trump à cet égard.

Cela fait trente-trois ans que je fais ce métier.

Que cela soit une bonne chose ou non, l’administration Biden était pour moi celle où j’ai vu le plus grand nombre de personnes converger vers la même direction au même moment. 

L’administration Trump est à l’opposé : elle est complètement centrifuge.

Il y a quelques mois, Jamieson Greer, le représentant américain au Commerce, annonçait des mesures tarifaires tandis que Trump modifiait simultanément cette politique lors de sa propre conférence de presse. On ne sait jamais ce qui va se passer. C’est un gros problème pour le gouvernement lorsqu’il essaie de faire quoi que ce soit qui nécessite une coordination interministérielle.

La stratégie industrielle dans le domaine de la construction navale, par exemple, est un exemple intéressant : Trump a signé un accord avec les Finlandais pour construire onze nouveaux brise-glaces, car les États-Unis ont décidé d’un pivot diplomatique et stratégique vers l’hémisphère occidental et le Nord. Le ministère de la Guerre a décidé — et cela fait l’objet d’un consensus bipartite — que les États-Unis ne peuvent plus jouer le rôle de gendarme du monde ; la marine chinoise est désormais trop puissante.

Les électeurs américains voient aujourd’hui Trump comme un capitaliste jouant de sa clientèle.

Rana Foroohar

Quoi qu’il en soit, Trump a conclu un accord avec les Finlandais pour construire des brise-glaces ; mais il n’a pas guère fait de communication à ce sujet.

Ainsi, bien que les Finlandais vont construire ces navires dans une logique de friendshoring, en parallèle, Trump souhaite également reconstruire l’industrie navale nationale. Aucune communication n’est cependant établie avec les constructeurs navals américains, car le président a supprimé le Bureau de la construction navale de la Maison-Blanche, pour le transférer ailleurs.

Avec l’administration Trump, pour chaque pas en avant, on fait deux pas en arrière — et il n’y a jamais de coordination.

Beaucoup de mesures prises dans le domaine commercial, par exemple, ont des implications problématiques pour la main-d’œuvre nationale. Les ouvriers métallurgistes viennent de critiquer Trump pour avoir supprimé les droits portuaires imposés aux Chinois : le président tente actuellement de dégeler les relations avec Pékin, mais il ne dialogue pas avec les coalitions nationales.

Ce qui résulte de tout cela est un chaos total : c’est une situation dangereuse pour les États-Unis, car si Trump est très provocateur et se montre constamment belliqueux en public, il ne fait rien en coulisse de ce qu’il faudrait faire pour renforcer la résilience, la main-d’œuvre, etc.

Dans le désordre qui règne au sein de l’administration, y a-t-il une aile de la coalition Trump qui a réussi à prendre le dessus ?

La partie libertarienne et financiarisée de la coalition Trump, composée de géants de la technologie, sera toujours du côté du président. Trump est un homme qui a fait sa carrière dans les marchés immobiliers ; cela se voit à la façon dont il fait pression sur l’Europe pour qu’elle assouplisse la réglementation technologique. Pour lui, tout est question d’argent, de transactionnalisme, de mercantilisme – là où se trouvent ses intérêts.

Je pense que c’est ce trait ce qui causera sa chute. La manière dont l’administration soutient la cryptomonnaie rappelle les dictateurs africains des années 1970, qui enrichissaient les poches de leur famille grâce à la déréglementation et aux intérêts particuliers. Je pense qu’un tel état de fait va déclencher la prochaine crise financière.

Si j’étais Xi Jinping, je laisserais simplement les États-Unis s’enfoncer de plus en plus dans cette bulle des cryptomonnaies ; quand elle commencerait à éclater, je vendrais des bons du Trésor, en disant au FMI que les États-Unis ne sont plus dignes de confiance, qu’il est temps de rééquilibrer, que nous avons besoin d’un panier de devises et que nous devons nous éloigner du système basé sur le dollar.

La façon dont on peut tirer avantage de la situation présente est facile à imaginer.

Trump est aussi la figure de proue d’une alliance — entre les hommes de pouvoir, les financiers new-yorkais comme le secrétaire au Commerce et le secrétaire au Trésor et les magnats du pétrole. Cette alliance est-elle en train de se défaire ?

Considérons d’abord les intérêts pétroliers et énergétiques : si l’on regarde le Parti républicain sur le temps long, sa force principale a toujours été Wall Street et l’argent du pétrole. Cependant, les acteurs du secteur pétrolier ne sont pas très enthousiastes à l’égard de Trump, car ils s’inquiètent de la politique énergétique. Ces acteurs sont préoccupés par le fait que nos réseaux électriques sont défaillants et que Trump ne définit pas de stratégie claire et cohérente concernant l’avenir du pétrole de schiste. Ce n’est pas rassurant pour le président : lorsque l’argent du pétrole commence à se détourner de vous, c’est que les ennuis commencent.

Trump veut être le Roi Soleil, et faire de la Maison-Blanche Versailles. On pourrait aussi dire qu’il souhaite former une forme de mafia.

Rana Foroohar

En ce qui concerne Wall Street, il est intéressant de noter qu’une nouvelle génération de financiers semble s’aligner sur la Silicon Valley, dont la vision de la finance est bien plus spéculative. Cette génération croit en la cryptomonnaie et veut un monde sans gouvernement ; pour elle, Trump est un moyen d’y parvenir. Peter Thiel est un excellent exemple de cette manière de voir.

Lorsque je discute avec de nombreux financiers, davantage établis à New York que les premiers, j’entends que ceux-ci sont inquiets : ils savent que depuis des années, les États-Unis accumulent des déficits.

Les États-Unis ont utilisé la politique monétaire pour stimuler le marché des actifs et créer cette croissance effrénée menée par les marchés financiers — cette croissance n’est pas le fruit d’un véritable changement sur le terrain. Nous devons aussi composer avec une bulle sur les marchés boursiers américains qui finira par éclater.

Nous ne sommes plus dans les années 1990, où la situation géopolitique était plus stable, mais dans une nouvelle ère où l’éclatement de cette bulle pourrait avoir de graves conséquences. Je vois sans cesse des investisseurs écrire que les États-Unis devraient désormais être considérés comme un marché émergent. Si cela est vrai, nous devons réfléchir au fonctionnement des marchés émergents et à ce que cela entraîne de risque politique.

Quelles craintes pourraient inciter Wall Street à cesser de soutenir Trump ? 

Une grande partie de Wall Street s’inquiète de ce vers quoi pourrait mener la situation actuelle ; pourtant, et bien que les entreprises soient préoccupés par bien des choses — les droits de douane, les problèmes d’endettement et de déficit, un krach boursier ou la manière dont elles pourraient, à tout moment, être visées ou pénalisées — ces entreprises ne s’expriment pas sur le sujet.

C’est une chose surprenante, et une véritable tragédie des biens communs : à moins que chacun ne s’accorde à se serrer les coudes, tout le monde est perdant.

Aujourd’hui pourtant, le rassemblement nécessaire n’a pas lieu : la Business Roundtable ou la Chambre de commerce ne déclarent pas : « Nous avons besoin de l’immigration. » Or, l’immigration est la seule raison pour laquelle les États-Unis connaissent une croissance plus rapide que l’Europe.

Ces institutions ne déclarent pas non plus : « Nous sommes préoccupés par la stabilité économique et politique. » Les PDG pensent tous qu’ils sont assez intelligents pour manipuler Trump et gérer la situation : cela occasionne une perte immense.

Les élections de mi-mandat seront décisives si les démocrates reprennent la Chambre. La situation actuelle touchera alors à sa fin.

Rana Foroohar

Cet état de fait pousse les syndicats et les jeunes à faire basculer la politique de plus en plus à gauche. Je pense que c’est un mouvement nécessaire aux États-Unis. Nous allons assister à un virage radical à gauche en réponse au silence des gens du centre, qui devraient dire : « Nous avons un autocrate à la Maison Blanche qui fait des choses terribles et nous devons le chasser. »

Donald Trump s’est aujourd’hui imposé comme l’intermédiaire central de l’économie américaine. Lors de son premier mandat, on a pu présenter sa relation avec les entreprises comme un heureux mariage ; ce partenariat fonctionne-t-il encore ?

Au cours du premier mandat, les grandes entreprises appréciaient beaucoup Trump. Beaucoup de personnes issues de ces entreprises ont d’ailleurs voté pour lui ; elles ne l’admettraient peut-être pas lors d’un dîner chic, mais elles ont cependant contribué à son élection.

En raison de leur allégeance, au cours du premier mandat de Trump ces entreprises ont bénéficié d’importants allègements fiscaux. Le discours les justifiant était le suivant : cet argent échappant à la taxation allait revenir de l’étranger pour être investi dans des usines et rendre à l’Amérique sa grandeur.

En réalité, la majeure partie de cet argent a été utilisée pour racheter des actions, ce qui a fait grimper le cours de ces entreprises en bourse ; les PDG étaient plutôt satisfaits..

Même si Trump a tenu des propos incendiaires pendant son premier mandat, il ne faisait pas de choses aussi dangereuses qu’aujourd’hui. Le second mandat de Trump est bien plus dangereux pour les PDG, car ils sont victimes d’intimidation, comme d’autres PDG dans ce qu’on appelait les « pays du tiers monde ». Trump appelle l’un d’eux et lui dit quoi faire ; au diable la gouvernance d’entreprise.

Les entreprises et leurs dirigeants restent cependant silencieux à ce sujet, ce qui est incroyable. Ils ne s’expriment pas et pensent pouvoir gérer la situation.

C’est donc une nouvelle gouvernance économique que Trump souhaiterait instaurer, comme en Russie et dans les pétromonarchies : l’État régirait l’économie et affaiblissant la bourgeoisie. À supposer que le président réussisse, cela ne risque-t-il pas de précipiter sa chute ?

D’une certaine manière, il est amusant de voir comment Biden et Trump ont tiré des leçons très différentes de la Chine.

Face à la Chine, Biden a estimé qu’il nous fallait une stratégie industrielle. Plus généralement, nous avons besoin que davantage d’États réfléchissent à la manière de gérer l’économie réelle.

Trump, en revanche, a tiré du cas chinois la leçon qu’« il est formidable d’être un autocrate ». Si vous êtes un autocrate, vous pouvez faire ce que vous voulez : vous pouvez purger les PDG que vous n’aimez pas ; vous pouvez aussi promouvoir ceux que vous appréciez.

C’est tout à fait ainsi que Trump procède désormais : la prise de participation de l’État fédéral dans Intel en est un exemple intéressant. De nombreux commentateurs américains ont écrit qu’il s’agissait d’une stratégie industrielle comprise à la manière trumpiste ; en réalité, il ne s’agit pas d’une stratégie, mais plutôt de son contraire. Trump ne fait que mettre de l’argent dans les caisses du Trésor avec l’énergie du désespoir, car il sait que les problèmes de dette et de déficit sont énormes et doivent être gérés avec prudence.

Si Trump reste au pouvoir, à quoi ressemblerait l’avenir des États-Unis ? Doit-on s’attendre à un gouvernement de plus en plus centrifuge ?

Trump veut être le Roi-Soleil, et faire de la Maison-Blanche Versailles. On pourrait aussi dire qu’il souhaite former une forme de mafia.

Trump a une approche brutale très proche de celle de la mafia : il s’enrichit lui-même comme il enrichit des membres de sa famille et des proches associés. Je ne pense pas qu’il s’intéresse particulièrement à la stratégie industrielle ou même à la place de l’Amérique dans le monde en tant qu’État, même si on en parle beaucoup.

Pendant ce temps, les États-Unis sont en train de se replier. L’armée se concentre beaucoup plus sur ce qui se passe dans l’Arctique et dans l’hémisphère occidental — par exemple en Amérique latine.

Trump commence désespérément à s’inspirer de Biden, car les questions relatives au coût de la vie deviennent de plus en plus pressantes aux États-Unis.

Rana Foroohar

L’Argentine est un cas intéressant de stratégie ratée. Les États-Unis dépensent des milliards de dollars provenant des contribuables pour renflouer un pays qui vend tout son soja à la Chine, parce que celle-ci n’en achète plus aux États-Unis.

Je ne pense pas qu’aujourd’hui la stratégie américaine soit une priorité pour Trump ; il faut donc songer à ce qui se passera après lui.

Après le départ de Trump, doit-on donc s’attendre à une implosion du mouvement MAGA ? 

Il est intéressant de voir où se rendra le Parti républicain, à partir du point où il se trouve. Je m’inquiète au sujet de J. D. Vance. Je ne le considère pas comme une figure très digne de confiance, mais plutôt comme quelqu’un de sournois et opportuniste.

Il n’y a guère de nouvelle idéologie au sein du Parti républicain ; on n’y trouve que Trump d’un côté, et la théorie économique du ruissellement de l’autre ; nous savons que celle-ci est inefficace et qu’elle ne sera pas vendable sur le plan politique. 

Où iront toute la colère et l’énergie de MAGA lorsque Trump ne sera plus là ? Une hypothèse optimiste serait que les électeurs se tournent alors vers les démocrates. Nous venons de voir avec les élections que les candidats démocrates qui ont gagné sont ceux qui ont adopté un message diamétralement opposé à celui de l’ère Clinton.

Les Clinton prônaient un virage à droite sur le plan économique et à gauche sur le plan social. Or, aujourd’hui, les candidats qui remportent les élections aux États-Unis se positionnent à gauche sur le plan économique et sont un peu plus conservateurs sur le plan social. Ils parlent moins de politique identitaire que dans le passé, de même qu’ils soutiennent la police ; ils rencontrent les gens dans un cadre social légèrement plus conservateur, mais ils parlent aussi d’accessibilité financière et d’inégalités.

Cela semble donc être la formule gagnante ; en l’employant, les démocrates font pour l’instant un meilleur résultat que les républicains.

Face aux Démocrates, l’alliance MAGA ferait-elle donc long feu, faute d’avoir un contre-programme cohérent à proposer ? 

Trump est entouré de personnes qui ont un véritable programme. Stephen Miller est un personnage très dangereux ; lui et d’autres sont profondément ethnonationalistes.

J’ai pu converser avec des membres de l’administration qui m’ont fait comprendre que beaucoup d’entre eux aimeraient revenir à une période où il était bien plus difficile d’immigrer aux États-Unis, entre 1924 et 1965. En 1924, l’Amérique a décidé : « Nous ne voulons pas de ces Européens à la peau foncée, nous prendrons les Britanniques, mais nous ne voulons pas d’Italiens. Nous ne voulons pas des Européens du Sud et de l’Est. »

Trump a tiré du cas chinois la leçon qu’« il est formidable d’être un autocrate ». 

Rana Foroohar

Je suis à la fois étonné et inquiet de voir comment quelqu’un comme Stephen Miller, qui est juif, peut affirmer que l’Amérique ne devrait pas accueillir les réfugiés provenant de régions en difficulté. Si nous avions eu des lois différentes en matière d’immigration, beaucoup de Juifs auraient quitté l’Europe entre 1924 et la Seconde Guerre mondiale.

Il existe aussi un autre programme, peut-être du côté de J. D. Vance, qui s’intéresse à la stratégie industrielle telle que la doctrine America First cherche à la formuler. Je ne crois cependant pas que ce programme ait les valeurs nécessaires pour créer une alliance.

Pendant l’ère Biden, Jake Sullivan a parlé de la stratégie industrielle dans un discours important , expliquant que nous devions nous éloigner de la croissance pour la croissance et nous orienter vers une croissance durable et équitable — c’est-à-dire favorable à la planète et au travail. Même si le consensus de Washington touche à sa fin, nous avons toujours certaines valeurs, et nous voulons donc que des partenaires qui partagent les mêmes valeurs se réunissent et réfléchissent à un moyen de commercer dans le respect des normes environnementales et du travail.

Je ne vois rien de tout cela dans l’administration Trump et je ne vois pas comment une nouvelle alliance transatlantique serait possible sans discuter de ces valeurs.

Vous évoquiez un retour de bâton économique pour l’administration Trump. Pensez-vous donc que l’enthousiasme pour le président retombe et qu’un changement est en cours ?

Je le pense ; les élections de mi-mandat seront décisives si les démocrates reprennent la Chambre. La situation actuelle touchera alors à sa fin.

Les narcissiques comme Trump deviennent toutefois dangereux lorsqu’ils sont sous pression. Même si celui-ci aurait moins de facilité à faire passer ses projets au Congrès, il pourrait se comporter de manière plus extravagante, en particulier sur la scène internationale. Car que font les autocrates lorsqu’ils sont sous pression dans leur pays ? Ils créent des problèmes à l’étranger.

Le président est désormais très impopulaire ; pourtant, malgré ce revirement, l’élite ne s’oppose pas beaucoup à la conduite autoritaire de l’administration. Pourquoi pensez-vous que le Congrès, les universités ou les cabinets d’avocats ont cédé à l’administration ?

Le Congrès a cédé parce que ses membres républicains craignaient que Musk n’investisse de l’argent dans les campagnes de leurs adversaires pour les évincer s’ils refusaient de se rallier à Trump ; plus généralement, le Congrès cède à l’administration depuis un certain temps déjà — le problème est plus général. 

Si l’on remonte à la fin des années 1970, un changement majeur s’est produit dans l’économie politique américaine. Le pouvoir a été de plus en plus transféré à la Réserve fédérale ; les États-Unis ont commencé à déréglementer les taux d’intérêt et à recourir à la politique monétaire : argent facile, déréglementation et révolution Reagan-Thatcher au sens large.

En conséquence de ce changement, le système en est venu à privilégier la valeur actionnariale et le renforcement des marchés financiers ; en conséquence, la politique monétaire est devenue beaucoup plus importante que la politique budgétaire. Or, la politique budgétaire relève du domaine du Congrès, tandis que la politique monétaire appartient à la Réserve fédérale — celle-ci a donc accumulé de plus en plus de pouvoir.

D’une certaine manière, le Congrès a apprécié ce changement. Les politiciens ne veulent généralement pas prendre de décisions difficiles, comme investir dans la défense ou dans les biens sociaux — choisir, par exemple, entre financer le filet de sécurité sociale ou partir en guerre en Irak. En laissant la Réserve fédérale prendre les devants, le Congrès a évité ces compromis politiquement coûteux. La Réserve a maintenu les taux d’intérêt à un niveau bas, les marchés sont restés élevés et les États-Unis ont surfé sur cette vague d’argent et de prospérité apparente pendant près d’un demi-siècle.

Le président est un homme qui a fait sa carrière dans les marchés immobiliers. Tout est pour lui question d’argent, de transactionnalisme, de mercantilisme.

Rana Foroohar

Ce silence du Congrès va-t-il cependant durer ? 

Ce modèle est pourtant en train de changer. Elizabeth Warren a prononcé plusieurs discours exhortant le Congrès à reprendre ses pouvoirs constitutionnels sur des questions telles que le commerce et la fiscalité, au lieu de compter sur des taux d’intérêt bas et un marché immobilier aux prix bas pour apaiser les électeurs. Cette stratégie ne fonctionne plus : les prix des biens immobiliers sont devenus si hauts que les gens ordinaires ne peuvent plus se permettre d’acheter un logement.

Lorsque la grande correction du marché finira par se produire — et elle se produira —, la colère s’étendra : les électeurs exigeront que leurs représentants élus prennent enfin des mesures pour soutenir les Américains ordinaires. Les résultats des élections de ces dernières semaines vont déjà dans ce sens.

Il est surprenant qu’une grande majorité de cabinets d’avocats influents — ou d’universités renommées dans le pays — aient plié face aux mesures de l’administration Trump. Cet effacement n’est-il qu’un contrecoup ?

L’inaction des universités et des cabinets d’avocats nous ramène à la tragédie du problème des biens communs : plus les élites sont riches et puissantes, plus les gens semblent penser qu’elles peuvent réellement contrôler le président.

Pourquoi les universités ne se sont-elles pas toutes unies ? Beaucoup d’universités du Midwest, les universités land grant 1 se sont unies pour déclarer : « Si vous vous attaquez à l’une d’entre nous sur le plan juridique, vous vous attaquez à nous toutes. »

Cette réaction a été très rapide ; pourtant, les universités de l’Ivy League n’ont quant à elles rien fait, parce qu’elles pensaient pouvoir gérer cette situation seules, sans leurs concurrentes.

Il en va de même pour les grands cabinets d’avocats. Il n’y a pas d’action collective, ce qui est très révélateur de la société américaine en général : nous préférons prier pour la prospérité plutôt que de manifester pour un filet de sécurité sociale.

Les interventions de Trump au sein de l’économie américaine pourraient-elles alors créer de nouveaux leviers pour un président démocrate de gauche, un Congrès de gauche — ou les deux à la fois ? Est-ce que cela fait entrer de nouveaux sujets dans le débat public ?

C’est une belle façon de voir les choses.

J’ai vu des données préliminaires montrant que les électeurs s’intéressent aux cryptomonnaies et à la corruption, par exemple, et qu’ils associent cela au président. Ces électeurs voient que cet homme est un capitaliste jouant de sa clientèle — ce qui correspond au discours de personnes comme Bernie Sanders, Elizabeth Warren, Alexandria Ocasio-Cortez et peut-être Zohran Mamdani. Ces derniers peuvent dire quelque chose de cet acabit : « Ce pays est miné par une économie truquée. Nous pensions appliquer la doctrine du laissez-faire. Nous pensions avoir des marchés libres, mais en réalité, les marchés ont été mis en place pour soutenir les intérêts des entreprises. Nous allons donc changer un peu la donne et soutenir les travailleurs, les classes moyennes et les classes populaires. »

Je ne pense pas que ce sera une politique facile à mettre en œuvre : on le voit bien dans la façon dont les démocrates ont capitulé sur la question du shutdown.

Les soins de santé vont être un enjeu majeur l’année prochaine ; nous allons assister à une inflation importante dans ce domaine. Aujourd’hui, le système des soins de santé aux États-Unis est dans un piteux état. Il est difficile de résoudre ces problèmes, tout comme il sera difficile de redresser New York. Mais parfois, il faut environ cinq ans pour changer les discours, les possibilités et même les mots utilisés.

Il n’y a guère de nouvelle idéologie au sein du Parti républicain ; on n’y trouve que Trump d’une part, et de l’autre la théorie économique du ruissellement.

Rana Foroohar

Il y a cinq ans encore, les gens disaient que si l’on taxait les riches, les gens ne trouveraient pas d’emploi. Plus personne ne croit à cela aujourd’hui. Nous comprenons désormais que la théorie économique du ruissellement ne fonctionne pas. Nous comprenons qu’il existe une inégalité massive ; nous comprenons, certainement grâce à Trump, qu’il existe un système truqué. Par conséquent, la gauche a désormais la possibilité de commencer à mettre en place des mesures politiques à ce sujet.

Lesquelles ? 

Je m’attends à ce que les démocrates reviennent à certaines des mesures prises par Biden. Même Trump commence désespérément à s’inspirer de son prédécesseur, car les questions relatives au coût de la vie deviennent de plus en plus pressantes, comme l’a montré la large victoire des démocrates la semaine dernière. Le président parle d’enquêter sur les monopoles des entreprises dans l’industrie de la viande : c’était à tous points de vue une stratégie mise en œuvre par Biden, par l’intermédiaire de Lina Khan à la Commission fédérale du commerce.

En tant que candidat lors des élections de 2024, Biden était quelque peu problématique, mais bon nombre de ses politiques étaient justes ; son équipe aurait pu et dû faire un meilleur travail de communication. Elle se préparait à travailler de manière plus constructive avec l’Europe sur des questions telles que les chaînes d’approvisionnement, la gestion du climat, les émissions de carbone, etc.

Je pense que nous allons voir davantage de ces mesures — peut-être une résurgence des Bidenomics sans Biden.

Sources
  1. Le réseau des institutions land-grant (institutions fondées sur la base d’une concession foncière par l’État, d’où leur nom) regroupe des universités, des centres de recherche agronomique et d’autres de vulgarisation agricole.