Hier, Trump a fait voler en éclats le prétendu « accord préliminaire » avec l’Union en déclarant : « Les détails du deal, ce sont 600 milliards de dollars pour investir dans absolument ce que JE veux. N’importe quoi. Je peux faire absolument n’importe quoi avec. » Pour vous aider à suivre cette séquence, nous venons de mettre à jour notre Observatoire de la guerre commerciale trumpiste. Les données, graphiques et cartes essentielles pour comprendre les vraies tendances de l’été 2025 sont en libre accès ici.

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Vous avez écrit que l’accord préliminaire entre l’Union et les États-Unis était « très mauvais » pour l’Europe. En quoi est-ce le cas ?

Premièrement, il ne s’agit pas d’un accord commercial mais plutôt d’un mémorandum, d’une sorte de cadre de référence similaire à ceux conclus par la Maison Blanche avec le Royaume-Uni et le Japon. Son contenu fait en ce moment même l’objet de discussions, car le texte américain n’est pas cohérent avec les déclarations de la Commission.

Deuxièmement, et même dans l’hypothèse où son contenu serait clair, je n’ai entendu personne dire que c’était un bon accord. Nous cédons, nous acceptons des droits de douane de 15 % — ce qui est mieux que 30 %, mais toujours pire que ce que nous avions en mars — et nous n’obtenons rien en échange. Les droits de douane sur l’acier et l’aluminium restent élevés et il semble y avoir un doute quant à la réelle volonté de réduire les droits de douane sur les voitures.

Quant à la perspective d’un « accord de libre-échange », mentionnée dans le document, elle demeure vague et imprécise.

De nombreuses questions clefs restent en effet en suspens. Dans quelle mesure êtes-vous convaincue que ces discussions parallèles aux tarifs dits « réciproques » aboutiront ? Comment s’en assurer ?

C’est précisément là que réside le problème avec la déclaration de Turnberry : il ne s’agit pas d’un accord traditionnel négocié pendant des années, comme c’est le cas des accords de libre-échange classiques.

Il s’agit en grande partie de déclarations d’intention plutôt que d’engagements vraiment contraignants.

L’Union a ainsi promis d’acheter pour 750 milliards d’euros d’énergie — mais l’origine, la faisabilité et la crédibilité de cet engagement restent floues.

De même, la Commission ne peut pas promettre de manière réaliste 600 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis : il s’agit simplement d’une estimation, d’une orientation. Sans compter que la Commission ne peut évidemment pas investir directement. Ces investissements dépendent directement des entreprises privées. 

Même la liste des produits pour lesquels les droits de douane doivent être supprimés reste vague : la Commission ne peut le garantir unilatéralement. Tout accord formel nécessiterait l’approbation des États membres et du Parlement européen.

On constate déjà des divisions, par exemple sur l’inclusion des produits pharmaceutiques.  

Autrement dit, un accord aurait sans doute apporté une sécurité juridique, une prévisibilité ou une stabilité — d’autant plus essentiels avec un partenaire dont les conditions peuvent changer à tout moment. 

Mais il n’y a pas d’accord.

Les termes de ce prétendu « deal » peuvent encore totalement changer, à tout moment.

Cecilia Malmström

Qu’entendez-vous par là ?

À ce stade, personne ne sait vraiment ce qui va se passer. De nombreux accords ont été annoncés à un rythme soutenu, mais ils doivent maintenant être traduits en instruments juridiques ou en décisions formelles. 

Pour l’instant, l’incertitude règne. La France affirme par exemple que le vin est exempté, la Commission dit que ce n’est pas le cas. L’incertitude persiste même sur des points essentiels.

Nous pouvons nous attendre à ce que cette ambiguïté persiste pendant plusieurs jours. Espérons qu’elle sera levée, mais pour l’instant, il n’y a aucun accord juridiquement contraignant — pour le dire autrement et au risque d’insister : les termes de ce prétendu « deal » peuvent encore totalement changer, à tout moment.

Au-delà des conséquences économiques, il y a également un coût politique : la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, s’est écartée de la ligne historique de l’Union, qui considérait que la relation était équilibrée. Cela constitue-t-il une perte irréversible ?

Nous nous sommes soumis au narratif américain.

La Commission a toujours soutenu que les déficits commerciaux ne sont pas mauvais en soi, qu’ils dépendent de multiples facteurs et que, lorsque l’on prend en compte les services, les relations commerciales entre l’Union et les États-Unis sont globalement équilibrées. Nous n’avons jamais accepté l’idée que l’existence d’un déficit commercial signifiait en soi que les États-Unis étaient lésés. 

Or aujourd’hui, nous semblons avoir complètement renoncé à cette position : c’est l’un des résultats les plus inquiétants de cette série d’événements.

Comment avez-vous compris le soutien d’Ursula von der Leyen à ce narratif ?

Ses commentaires ont clairement montré une chose : nous nous dirigeons vers un monde régi par les droits de douane, où les menaces coercitives deviennent la norme. 

Si les marchés ont salué cet accord pour la stabilité qu’il semblait augurer, son caractère non contraignant laisse planer une réelle incertitude.

Le vrai problème de la déclaration de Turnberry est qu’elle exhibe un signe de faiblesse de la part de l’un des principaux promoteurs du commerce mondial.

Cecilia Malmström

Bien sûr, l’Union continue d’étendre son réseau commercial : elle s’est récemment employée à conclure de nouveaux accords avec l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique et l’Inde. Elle est également en train de ratifier un accord conclu avec les quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay). La présidente de la Commission a également déclaré son intention d’approcher les 12 pays signataires du partenariat transpacifique (Asie et Pacifique), dans le but d’approfondir l’alliance, de maintenir le système commercial fondé sur des règles et, finalement, de promouvoir de nouveaux accords plurilatéraux entre eux.

Tout cela est positif : tant que les autres pays se détournent du marché américain et approfondissent leurs relations commerciales entre eux, le système commercial peut survivre. 

Le vrai problème de la déclaration de Turnberry est qu’elle exhibe un signe de faiblesse de la part de l’un des principaux promoteurs du commerce mondial : or si même les grandes économies continuent de céder à la pression américaine, alors la survie du système commercial international ne pourra dépendre que de l’approfondissement des relations commerciales libres entre les autres nations.

Que faudrait-il faire maintenant ?

Nous devons absolument clarifier ce qui a été convenu exactement et nous concentrer sur des priorités plus larges, notamment le renforcement des relations commerciales avec des partenaires partageant les mêmes valeurs et, surtout, la poursuite des réformes au sein du marché intérieur.

Le débat sur l’introduction d’une TVA numérique comme contre-attaque prend de l’ampleur. Considérez-vous qu’il s’agit d’un moyen viable de compenser, au moins en partie, les coûts tarifaires importants auxquels nous sommes actuellement confrontés ?

Nous avions un moyen de pression : nous aurions pu imposer des contre-mesures ou des droits de douane de rétorsion. La TVA sur les services numériques est une option, mais elle est politiquement complexe : les États membres restent divisés sur cette question.

Nous disposions également d’autres outils. Nous avons par exemple restreint l’accès aux marchés publics pour certains dispositifs médicaux à la Chine, un mécanisme juridique qui pourrait également s’appliquer à d’autres produits. Je ne dis pas que nous aurions dû le faire, mais cette option existait.

Avec le recul, il est clair que nous aurions dû prendre des mesures plus fermes dès le départ, notamment un premier train de contre-mesures.

Toutefois, maintenant qu’une sorte d’accord a été conclu, même si son contenu réel reste incertain, il serait prématuré d’introduire des contre-droits de douane. Ce qui est essentiel aujourd’hui, c’est la clarté : les droits de douane vont-ils rester à 15 %, les exemptions seront-elles maintenues et que comportera réellement la deuxième phase de la discussion — à savoir la transition vers un « accord de libre-échange », promise dans le document ? Quels produits seront couverts et à quelles conditions ?

La Commission est souvent mise en cause, mais les États membres partagent la responsabilité du résultat.

Cecilia Malmström

À quel moment, à votre avis, la négociation a-t-elle échoué ? La Commission est-elle responsable de cet échec ?

Il est difficile d’attribuer clairement les responsabilités, car notre partenaire s’est révélé peu fiable et peu disposé à respecter les principes traditionnels qui s’imposent dans toute négociation, tels que le compromis, la recherche d’un accord mutuellement avantageux et le principe de réciprocité.

Cette approche diffère de la manière dont nous traitons habituellement avec les autres.

La Commission, bien que chargée de négocier, a été soumise à une pression intense, notamment de la part de l’Allemagne et de l’Italie, pour parvenir à un accord à tout prix. Bien que la France critique aujourd’hui cet accord, elle avait pourtant vigoureusement milité pour que ses principaux produits soient exclus des éventuelles mesures de rétorsion. 

La Commission est souvent mise en cause, mais les États membres partagent la responsabilité du résultat.

Diriez-vous que, dans une certaine mesure, l’hypothèse d’une réponse plus forte a été collectivement affaiblie par la faiblesse du leadership non seulement au sein de la Commission, mais aussi dans l’ensemble des États membres ?

Tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire que nous aurions dû nous montrer plus fermes, mais il faut tout de même dire qu’il n’y a jamais eu de majorité en faveur du maintien des contre-mesures tarifaires.

Les mesures introduites en avril, en particulier les droits de douane de 22 milliards d’euros sur l’acier et l’aluminium, auraient dû être maintenues comme moyen de pression, avec la possibilité de déployer des mesures supplémentaires ultérieurement si nécessaire. La décision de la Commission de retirer ses droits de douane de rétorsion était une erreur.

Nous avons négocié avec un partenaire imprévisible, qui a imposé, levé, exempté, réimposé et suspendu des droits de douane dans un temps très court. Ces revirements constants ont rendu les négociations extrêmement difficiles : la cible bougeait.

Pensez-vous qu’il y a un avant et un après cette capitulation, marquant une transformation permanente des relations commerciales ?

Il y aura sans aucun doute un avant et un après Trump — pas seulement dans le commerce mais dans bien d’autres domaines. Certaines mesures, comme le limogeage d’une directrice du bureau des statistiques simplement parce qu’il n’aimait pas les derniers chiffres publiés, étaient auparavant inimaginables. La liste de ces débordements sans précédent est longue.

Toutefois, il est important de rappeler que si les États-Unis restent un partenaire majeur, 82 % des échanges commerciaux de l’Union se font avec d’autres pays, dont la plupart recherchent des relations commerciales normales, prévisibles et fondées sur des règles.

Notre priorité doit désormais être de réduire notre dépendance vis-à-vis du commerce américain en restant vigilants, tout en diversifiant activement nos partenariats. Nous continuerons à défendre le système commercial multilatéral. Si les États-Unis choisissent de ne pas y participer, tant pis, mais nous devons aller de l’avant.

À votre avis, pourquoi le monde ne s’est-il pas uni contre Trump ?

Dans l’idéal, une approche unifiée et coordonnée aurait été préférable.

Il y a eu quelques tentatives dans ce sens au départ, mais de nombreux pays ont finalement estimé qu’ils pouvaient obtenir de meilleurs accords individuels.

Les relations bilatérales traditionnelles et les considérations sécuritaires ont également influencé les décisions : pour l’Union, la guerre en Ukraine — on a avancé l’argument que l’absence d’accord n’entraîne un désengagement des États-Unis — ; pour la Corée et le Japon, des dynamiques sécuritaires plus larges.

Si les États-Unis restent un partenaire majeur, 82 % des échanges commerciaux de l’Union se font avec d’autres pays, dont la plupart recherchent des relations commerciales normales, prévisibles et fondées sur des règles.

Cecilia Malmström

Il y a les 15 % de droits de douane, mais également les importantes « promesses » d’achat et d’investissements. Notamment les fameux 600 milliards, que Trump et la Commission ne semblent pas interpréter de la même façon

Sur ce point, nous devons rester prudents.

Même sans accord, l’Europe aurait probablement cherché à augmenter ses importations d’énergie en provenance des États-Unis, étant donné que certains États membres restent trop dépendants de la Russie, qui est une alternative moins souhaitable.

En ce qui concerne les investissements, les projections de 600 milliards de dollars dans l’équipement militaire et d’autres secteurs, mentionnées par Donald Trump et la Commission européenne, sont des estimations basées sur les intentions d’entreprises privées. Ainsi, AstraZeneca et certaines entreprises allemandes ont par exemple annoncé leur intention d’augmenter leurs investissements.

Mais alors que pour l’Union, ces investissements ne sont pas contraignants et relèvent davantage d’une intention, la Maison-Blanche les considère comme une « promesse » sur trois ans. On se demande bien comment celle-ci pourrait être mise en œuvre, mesurée et évaluée.

Quoi qu’il en soit, leur concrétisation dépendra en tout état de cause du climat général des affaires : des mesures imprévisibles, telles que le limogeage du président de la Réserve fédérale, pourraient affaiblir la confiance et compromettre les flux d’investissement réels.

Ce malentendu a-t-il pu contribuer au résultat que nous observons aujourd’hui ?

Le maintien de l’unité européenne et la prévention de la poursuite d’agendas distincts par les États membres étaient une priorité essentielle.

La pression est venue non seulement de l’Allemagne et de l’Italie, mais aussi d’autres pays, sous l’impulsion de sociétés davantage axées sur les revenus à court terme que sur les considérations géopolitiques à long terme.

La Commission a peut-être trop écouté ces pressions nationales.

Au-delà de l’humiliation, les conséquences politiques affaibliront-elles fondamentalement l’économie européenne ?

Tout dépendra de la suite des événements.

L’Europe, et le monde entier, ont semblé faibles en cédant au chantage exercé par ces droits de douane, qui restent illégaux et illégitimes et n’auraient jamais dû être instaurés.

Tout le monde a cédé sous la pression, voilà où nous en sommes. Mais que va-t-il se passer après cet accord ?

L’Europe va-t-elle simplement accepter cette situation et tenter de poursuivre les négociations dans l’espoir d’un apaisement ? Ou va-t-elle se concentrer sur la création de nouveaux partenariats et, surtout, sur la réforme et la modernisation du marché intérieur ?

Tandis que, pour l’Union, les investissements de 600 milliards de dollars ne sont pas contraignants et relèvent davantage d’une intention, la Maison-Blanche les considère comme une « promesse » sur trois ans.

Cecilia Malmström

Le FMI et la Banque mondiale ont souligné que les barrières internes au sein de l’Union fonctionnent comme des droits de douane, réduisant la compétitivité d’environ 44 % 1. On le sait depuis des décennies. Le marché intérieur recèle un vaste potentiel inexploité. Associé à des alliances plus solides, il pourrait compenser les pressions extérieures.

Lorsque vous qualifiez ces droits de douane d’illégaux, vous faites référence aux règles de l’OMC ?

Oui, ces mesures enfreignent explicitement les règles de l’OMC : on ne peut pas imposer arbitrairement des droits de douane sans suivre certaines procédures bien établies.

Les États-Unis ont toujours joué un rôle actif dans l’élaboration du cadre de l’OMC, dont ils ont largement bénéficié.

Si ces mesures récentes affaiblissent encore davantage l’OMC, il faut toutefois reconnaître que cette organisation avait déjà du mal à rester pertinente avant le retour de Trump.

Il est impossible d’aborder le commerce, l’OMC et l’avenir des règles internationales sans parler de la Chine : comment analysez-vous la position de Pékin à la lumière de ces développements ?

La Chine est un cas particulier : si elle a systématiquement violé les règles de l’OMC depuis son adhésion, elle en respecte généralement le cadre et se conforme aux décisions de l’Organe d’appel — ou plutôt s’y conformait, lorsqu’il était encore opérationnel…

Sa récente position intransigeante à l’égard des États-Unis reflète à la fois pour Pékin une nécessité et un levier stratégique.

Disposant de ressources essentielles telles que les métaux rares indispensables aux industries mondiales, la Chine utilise cet outil puissant d’une manière que l’on pourrait qualifier de coercition économique — ou de « chantage ».

Sources
  1. Alfred Kammer, « Europe’s Choice : Policies for Growth and Resilience », FMI, 16 décembre 2024.