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Une tribu un peu spéciale

Lorsqu’il dessinait la cartographie de la droite « MAGA », Steve Bannon, l’ancien conseiller spécial de Donald Trump, n’oubliait jamais d’évoquer un curieux think tank hongrois  : le Mathias Corvinus Collegium. À ceux qui lui rendaient visite dans sa belle maison individuelle de quatre étages à Washington, à deux pas de la Cour Suprême, il disait son admiration pour ces Hongrois, Européens insoumis, qui étaient à la pointe de l’Internationale réactionnaire qu’il appelait de ses vœux 1.

À Budapest, cet important centre culturel conservateur, situé non loin du Danube, dans un ancien complexe hôtelier communiste, ne paye en apparence pas de mine. 

Pourtant, c’est là que se réunissait, jusqu’à la défaite de dimanche, une tribu un peu spéciale. Enflammés par la figure tutélaire de Viktor Orbán, les idéologues des partis d’extrême droite espagnol (Vox), italiens (Fratelli d’Italia et la Lega), français (le RN et Reconquête !) s’y retrouvaient régulièrement pour s’y former et y préparer la révolution conservatrice. Chacun venait s’abreuver à cette source du « Make Hungary Great Again », pour dupliquer le projet en Italie, en Espagne ou en France. 

C’est que le Mathias Corvinus Collegium, qui emprunte son nom à un ancien roi de Bohême du XVe siècle, s’est surtout développé en miroir américain de l’extrême droite MAGA. 

Le 6 avril, le vice-président J. D. Vance y a prononcé un discours querelleur, au lendemain de son grand meeting avec Viktor Orbán, y dénonçant l’ingérence de l’Union européenne « technocratique » dans la campagne — alors même qu’il venait de Washington pour s’immiscer dans la politique hongroise. En d’autres occasions, les liens entre les dirigeants du Mathias Corvinus Collegium et le grand think tank réactionnaire américain, la Conservative Political Action Conference (ou CPAC) — celui-là même qui a incubé les idées de Donald Trump — ont été plus visibles encore.

Le député brésilien Eduardo Bolsonaro, fils de l’ancien président du même nom, a parfois fait, lui aussi, le déplacement au bord du Danube, tout comme plusieurs intellectuels argentins pro-Milei ou chiliens pro-Kast. Donald Trump, Elon Musk et Steve Bannon sont parfois apparus dans des colloques et autres symposiums hongrois en visioconférences. Les différents courants néotrumpistes de la droite MAGA se trouvaient ainsi opportunément réunis, délocalisés sur les rives du Danube : le traditionalisme de Vance représenté par Rod Dreher ou Patrick Denneen, l’« alt-right » nationale-populiste de Bannon et le technofuturisme néoréactionnaire de Musk ou de Curtis Yarvin

Malgré leurs divergences, ces ultraconservateurs qui entendent mettre à bas l’ordre libéral voyaient en Budapest le nouveau laboratoire de la « réaction ». 

Mais, au-delà de ses conférences prestigieuses, le Mathias Corvinus Collegium a une ambition plus vaste  : former les nouvelles élites réactionnaires internationales. 

Comme nous avons pu le constater sur place, ses moyens semblent illimités : six écoles, des milliers d’étudiants, une bibliothèque ultra-conservatrice, des médias, un studio de production de podcasts, des influenceurs, think tanks et autres associations jumelles. Un système bien huilé — sans que son modèle économique n’apparaisse très clairement. D’autant que l’offre de formations, de bourses, de programmes de thèses y est vaste (on y enseigne les médias « anti-mainstream », le nouvel ordre mondial en cours de structuration, l’écologie conservatrice, ou encore le droit européen pour mieux le dynamiter). Les « fellowships » offerts à des invités tous frais payés (comme nous le confirment deux heureux récipiendaires), ne manquent pas, eux non plus, de générosité. Miguel Ángel Quintana Paz, l’un des intellectuels du parti d’extrême droite Vox, en Espagne, nous raconte avoir le projet de séjourner à Budapest dans le même Collegium cet automne. Quintana Paz est directeur de l’ISSEP, l’école privée créée par Marion Maréchal Le Pen en France et en Espagne : il dirige son antenne de Madrid.

Tout ce petit monde bigarré et enthousiaste se retrouve, lors des symposiums et stages de formation, pour des discussions antimodernes au café Scruton du MCC, qui emprunte son nom au philosophe anglais Roger Scruton, décédé en 2020 — les boissons et les snacks y sont, hélas, de qualité toute britannique. 

Les ultraconservateurs voyaient en Budapest le nouveau laboratoire de la « réaction ».

Frédéric Martel

Occuper Bruxelles : les dessous de la guerre culturelle

L’un des hommes clefs du Mathias Corvinus Collegium s’appelle Rodrigo Ballester  : cet Espagnol talentueux, juriste et fonctionnaire européen, y dirige le Centre d’études européennes. 

Il a épousé une Hongroise et la contre-révolution culturelle d’Orbán  : « Nous menons ici une guerre culturelle. La contre-culture : c’est Orbán. Conservatism is the new punk ! Nous défendons l’Occident. Le véritable Occident est ici. Il est conservateur. L’Union européenne a trahi l’Occident. L’Occident est en train de se suicider et Orbán a le projet de le sauver », nous explique Ballester. En 2025, l’Espagnol est même devenu « commissaire ministériel » à l’enseignement supérieur et la recherche dans le gouvernement hongrois.

Dans ce même esprit européen-anti-européen, le Mathias Corvinus Collegium a créé, en 2022, une branche à Bruxelles, baptisée sobrement le MCC Bruxelles (pour Mathias Corvinus Collegium-Bruxelles). Elle a été financée, avec sa maison mère, par le gouvernement hongrois à hauteur de 1,7 milliard de dollars — une somme astronomique pour la Hongrie, qui correspond à presque l’équivalent du budget total de l’enseignement supérieur du pays —, par le biais d’un montage complexe et acrobatique « d’actions et de biens immobiliers, transférés via le conseil d’administration du MCC », selon une enquête du New York Times 2. L’ensemble de l’opération financière était pilotée par un ministre, Balázs Orbán — homonyme du premier ministre mais sans relation familiale avec lui — par ailleurs président du conseil d’administration du MCC de Budapest et de son antenne bruxelloise. 

Le projet d’Orbán, que résument bien les idéologues de son think tank conservateur, était anticommuniste, anti-islamiste, antiwoke, pro-Israël et hostile à l’antisémitisme. Mais derrière cet affichage, la réalité apparaissait plus complexe  : l’anticommuniste Orbán reprenait tous les codes du communisme (parti unique, critique violente du libéralisme, rejet de la liberté de la presse, kleptocratie)  ; au-delà de son affichage pro-Israël, l’ancien Premier ministre hongrois menait des campagnes parfaitement antisémites contre ses ennemis idéologiques, en premier lieu George Soros. Tout en se défendant d’être anti-LGBT, Orbán aurait dit  : « je n’ai pas signé pour l’Europe de la théorie du genre » selon Ballester.

Avant la défaite de dimanche, l’écrivaine hongroise Krisztina Tóth nous expliquait : « L’idéologie d’Orbán est anticommuniste mais elle reprend tous les codes du communisme : en ce qui concerne les médias, c’est très caractéristique. La presse doit être à la botte du régime et toute opinion divergente est neutralisée. Ses réflexes sont restés ceux du régime d’hier : parti unique, apparatchiks, presse aux ordres, suspicion envers l’État de droit, indulgence pour la corruption et la kleptocratie des élites. »

Il ne faut pas surestimer la part de l’idéologie chez Orbán.

Frédéric Martel

Les flux financiers d’une galaxie réactionnaire

Le Mathias Corvinus Collegium n’est pas le seul think tank orbániste de Budapest. 

Le Danube Institute, proche du même cercle, a invité Éric Zemmour et le blogueur américain ultra-réactionnaire Curtis Yarvin. Un proche d’Orbán, Zoltán Kiszelly, dirige aussi le centre d’analyse politique « Fin de siècle »  : « Nous critiquons, nous explique Kiszelly, la mondialisation parce qu’elle favorise l’immigration et appauvrit les classes populaires ; nous rejetons l’Europe car les peuples s’y mélangent dans la diversité et parce que les cerveaux s’en vont ; nous dénonçons l’écologie punitive dans une perspective elle-même écologiste et conservatrice qu’on appelle la Blue Ecology. Et on refuse aussi l’idée de Bruxelles des ‘Parent 1 et Parent 2’ ». 

De même que pour Donald Trump, il ne faut sans doute pas surestimer la part de l’idéologie chez Orbán. L’intellectualiser serait une erreur. Ce laïque s’est fait « born again christian » — un nouveau converti, en l’occurrence un protestant réformé calviniste — quand il a compris, à partir de l’expérience polonaise de Solidarnosc — son sujet de mémoire en master — l’importance de la religion dans la chute du communisme. Boursier de la Fondation George Soros, il a fait de ce milliardaire hongrois un ennemi de l’intérieur  ; européen soft, il est devenu un anti-européen radical et, ces dernières années, l’un des soutiens militants de la Russie de Poutine. À Bruxelles, un haut fonctionnaire français nous confirme que certains des diplomates hongrois transmettaient des informations confidentielles des institutions communautaires à Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Poutine.

Si l’idéologie est faible et les idées fluctuantes, qu’est-ce qui faisait courir Viktor Orbán  ? Qu’est-ce qui motivait ses amis et ses affidés   ? 

On le sait  : les idées circulent  ; l’argent aussi. Les prébendes, les pots-de-vin et autres financements du système Orbán sont bien documentés. D’où venait cet argent  ? Où allait-il  ? 

Bientôt des Orbán Files ?

La droite MAGA et ses relais — de la CPAC à la Heritage Foundation — sont si bien connectés aux réseaux d’Orbán qu’ils ont financé son Mathias Corvinus Collegium, comme le suggère une enquête du journal Le Monde 3.

Plus largement, la Hongrie était-elle devenue, ces dernières années, une vaste caisse noire de financement de médias, intellectuels et partis politiques de la droite radicale en Europe  ? Cela reste à établir et à documenter. 

Où sont allés les 1,7 milliard de fonds offerts par le gouvernement hongrois au Mathias Corvinus Collegium, alors que son propre budget ne serait que de 1,3 million par an  ? Qui en a concrètement profité en Hongrie et ailleurs en Europe  ? 

Des journalistes sont en train de creuser la question.

Les idées circulent  ; l’argent aussi. Les prébendes, les pots-de-vin et autres financements du système Orbán sont bien documentés.

Frédéric Martel

Le nouveau Premier ministre, Péter Magyar, aura bientôt accès aux comptes, aux subventions et aux aides qui ont irrigué le Mathias Corvinus Collegium, le club « Fin de siècle » et les autres think tanks et ONG orbánistes ayant essaimé en Hongrie et en Europe. On en saura plus également sur les financements dont ont bénéficié les « fellows » et autres idéologues grassement payés par Budapest, ce qui n’a rien, en soi, d’illégal. Autrement plus problématique seraient les aides apportées à des partis politiques européens, le cas échéant. Sous quelles formes ont-ils pu être financés ? 

La Fondation Disenso, liée au parti Vox, en Espagne, entretient des liens avec le MCC  ; l’ISSEP aussi. Cette dernière, dirigée par Marion Maréchal Le Pen, envoie chaque année ses meilleurs étudiants au Matthias Corvinus Collegium à Budapest — comme l’un d’entre eux, David Ramos, interrogé à Madrid, nous le confirme. Sur quelle base contractuelle cet accord s’est-il noué  ? Avec quelle régularité  ? Autant de sujets que les journalistes d’investigation pourraient regarder en Hongrie comme dans le reste de l’Europe.

Dès le lendemain de son élection, en conférence de presse, Péter Magyar a déclaré que le ministre des Affaires étrangères d’Orbán, Péter Szijjártó, servant explicitement de relais de Poutine en Europe, comme l’ont révélé des enregistrements fuités de ses conversations avec son homologue russe Sergueï Lavrov, s’était barricadé dans son ministère pour broyer des documents. 

Si le nouveau Premier ministre est réellement sérieux dans sa volonté de démanteler le système Orbán, et son réseau tentaculaire d’ingérence idéologique — et peut-être financière — en Europe, il pourrait lancer une enquête d’ensemble et révéler au grand jour les « Orbán Files ». 

En France, on lira certainement de tels dossiers avec un vif intérêt. 

Sources
  1. Certaines citations et informations de cet article sont reprises de l’ouvrage Occidents. Enquête sur nos ennemis de Frédéric Martel, qui vient de paraître aux éditions Plon. 
  2. Valerie Hopkins, « Campus in Hungary is Flagship of Orban’s Bid to Create a Conservative Elite », The New York Times, 28 juin 2021.
  3. Valentine Faure, « Changer l’Europe de l’intérieur, la nouvelle stratégie de l’internationale réactionnaire à Bruxelles », Le Monde, 21 février 2026.