Ce lundi 13 avril, le pape Léon XIV a entamé un voyage apostolique de dix jours en Afrique qui le mènera en Algérie, au Cameroun, en Guinée équatoriale et en Angola.
- Ce déplacement intervient alors que les attaques de la Maison-Blanche se font de plus en plus virulentes. Hier soir, Donald Trump a déclaré : « Je ne veux pas d’un pape qui critique le président des États-Unis ».
- Léon XIV a répondu dans la journée : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Evangile ».
Accueilli à Alger, il a d’abord été reçu au palais présidentiel par Abdelmadjid Tebboune pour une visite de courtoisie.
- Dans l’après-midi, il a visité la grande mosquée d’Alger ainsi que la basilique Notre-Dame d’Afrique, monument emblématique du catholicisme algérien.
- Le lendemain, il se rendra dans la ville d’Annaba – l’antique Hippone –, quatrième ville la plus peuplée d’Algérie, pour une visite sur les traces de saint Augustin, qui s’achèvera par une messe dans la basilique de la ville.
Qu’est-ce qui pousse le pape Léon XIV à se rendre, pour son troisième voyage apostolique et son premier sur le sol africain, continent des forces vives de l’Église, dans un pays à plus de 99 % musulman, où la présence catholique, avec peut-être 10 à 15 000 fidèles, est désormais résiduelle ?
- La première raison est l’hommage que Léon XIV souhaite rendre à un enfant du pays qui fut également l’un des plus grands penseurs du christianisme : saint Augustin (354-430).
- Originaire de Thagaste (aujourd’hui Souk Ahras), il est devenu évêque d’Hippone en 395. Il est sans doute le maître spirituel qui a exercé l’influence la plus ancienne et la plus profonde sur le pape.
- Après des études secondaires dans un de leurs collèges, Robert Prevost est entré en 1977 dans l’Ordre religieux des Augustins, un ordre mendiant fondé dans les années 1240, qui ne peut donc pas revendiquer comme fondateur Augustin lui-même, mais qui porte ce nom parce qu’il observe la Règle de Saint Augustin, un ensemble de coutumes et de préceptes sur la manière de mener une vie religieuse communautaire, rassemblée d’après les conseils que l’on trouve dans l’œuvre immense de l’évêque d’Hippone.
- Depuis son élection à la papauté, les sermons et discours de Léon XIV soulignent à l’envi cette imprégnation de la spiritualité augustinienne ; et comme devise épiscopale, Robert Prevost a choisi une citation du Commentaire d’Augustin sur le Psaume 127 : « In Illo Uno Unum » (« Dans le Christ seul, nous sommes un »).
- Même s’il est bien sûr anachronique de faire de l’Algérie moderne la patrie d’Augustin, qui n’a connu que la province d’Africa, ancienne Numidie, de l’Empire romain, le pouvoir algérien revendique avec une certaine fierté opportuniste la figure d’Augustin, né de père citoyen romain païen, mais de mère berbère et chrétienne.
Au cours du voyage de Léon XIV, la figure d’Augustin devrait être partout : à Alger, Léon XIV a visité, lundi après-midi, le Centre d’accueil et d’amitié, tenu par des sœurs missionnaires augustines, au cœur du quartier populeux de Bab-el-Oued. À Annaba, mardi matin, Léon XIV visitera le site archéologique d’Hippone, avant de rencontrer, en privé, les religieux augustins présents en Algérie (comme dans bien des pays où l’Église catholique est très minoritaire, les rares paroisses sont desservies par des ordres religieux missionnaires, plutôt que par des prêtres diocésains), et de célébrer la messe dans la basilique Saint-Augustin d’Annaba, majestueux édifice qui, comme la quasi-totalité des églises catholiques algériennes, aujourd’hui surdimensionnées, fut édifié durant la colonisation française. Dans cette basilique, dédiée à « l’éminent docteur Augustin« , se trouvent des reliques de cet Africain, devenu le plus influent des quatre Pères de l’Église d’Occident.
Mais le voyage en Algérie n’est pas qu’un pèlerinage mémoriel, sur les traces d’un maître, aussi illustre soit-il.
- S’inscrivant sur ce point dans le sillage de François, Léon XIV vient aussi à la rencontre d’une périphérie de l’Église, peut-être d’autant plus significative que cette périphérie est à la fois un vestige et une diaspora.
- De même que, dans les chantiers archéologiques de sites chrétiens, comme celui d’Hippone, il existe plusieurs strates, de même le christianisme en Algérie est-il une réalité en palimpseste.
- L’état résiduel et diasporique des communautés chrétiennes dans un Maghreb qui se définit aujourd’hui par son islamité fait oublier que c’est dans cette prospère province d’Afrique que le latin, dès la seconde moitié du IIe siècle de notre ère, a été pour la première fois employé par des chrétiens comme langue d’Église.
- Alors que l’évangélisation des provinces ouest-européennes de l’Empire romain ne connaissait que des débuts balbutiants, l’Église d’Afrique se signalait par une éclatante vitalité, comme l’attestent le nombre pléthorique de ses martyrs – certains cités au Canon romain –, puis des évêques (plusieurs centaines) qui participaient à ses conciles, et le renom intellectuel de ses Pères de l’Église, comme Tertullien (v. 150-220) ou Cyprien de Carthage (200-258), qui s’y livraient à des joutes disciplinaires (querelle donatiste) et doctrinales multiples.
- Outre son génie propre, le rayonnement d’Augustin s’explique aussi par ce très grand dynamisme des premières communautés chrétiennes d’Afrique du Nord, reconnu à Rome même, au point qu’on puisse paradoxalement avancer que ces rives du Sud de la Méditerranée servirent de creuset à l’Église catholique latine, et que l’idée d’Occident y fut élaborée.
- Si l’influence d’Augustin dans la chrétienté latine ne cessa jamais, le monde d’où il avait élaboré sa pensée disparut bel et bien. D’abord du fait des invasions des Vandales au Ve siècle, chrétiens mais sectateurs d’Arius, qui entraînèrent de nombreuses destructions matérielles, avant la reconquête de l’Empire romain d’Orient. Si la conquête islamique omeyyade, au VIIe siècle, joua évidemment un rôle en empêchant dorénavant toute réalité politique chrétienne, ce ne fut pas à la manière d’une tabula rasa ou d’une guerre d’anéantissement, comme le pensaient les administrateurs de l’Algérie coloniale, ou le voudrait de nos jours une lecture simpliste du choc des civilisations, mais bien plutôt par la conversion progressive à l’islam des élites et l’acculturation à l’arabité.
Mais ce sont surtout les nouvelles invasions des tribus nomades hilaliennes, venues de la péninsule arabique aux XIe-XIIe siècles, suivies de vagues de réislamisations rigoristes, mises en œuvre sous le califat almohade (1147-1229), qui mirent une fin définitive à toute présence chrétienne autochtone au Maghreb, alors qu’elle put se maintenir dans bien d’autres régions du monde arabo-musulman. Cela n’empêcha, bien sûr, ni les échanges économiques (dans le cadre de la guerre de course), ni la présence missionnaire (par exemple, capucine), accrue à partir de l’époque moderne.
- On sait que, du temps de la colonisation française (1830-1962), bien des administrateurs coloniaux pensaient pouvoir gratter le vernis de l’arabité, elle-même appréhendée comme une colonisation, au profit d’une prétendue redécouverte d’une berbérité authentique et « nationale », supposément plus rétive à l’islam.
- Mais la politique religieuse de la République française en Algérie fut marquée du sceau du paradoxe : tout en encourageant l’installation massive d’Européens chrétiens, et en traitant les cadres de l’Église comme des administrateurs d’État, elle découragea voire interdit tout prosélytisme à destination des populations musulmanes, au nom du « terrain » sensible à ménager et du droit coutumier islamique à préserver.
- Ce n’est pas un hasard si le ralliement de l’Église à la République fut initié par le fameux « toast d’Alger » du cardinal Lavigerie (1890), l’archevêque d’Alger fondateur de la congrégation missionnaire des Pères blancs, et bâtisseur de la basilique Notre-Dame d’Afrique dans laquelle Léon XIV célébrera la messe ce lundi.
- De sorte qu’à la veille de la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), la présence catholique en Algérie était en trompe-l’œil : si 11 % de la population était catholique, répartie au sein de 4 diocèses (Alger, Oran, Constantine, Laghouat) et une préfecture apostolique saharienne, et encadrée par un clergé nombreux, il s’agissait dans la quasi-totalité de la population européenne des pieds-noirs, celle-là même qui prit le chemin de l’exode sitôt l’indépendance acquise.
- Le haut clergé, pourtant, représenté par la figure de l’archevêque d’Alger Léon-Étienne Duval (1903-1996), créé cardinal en 1965, surnommé « Monseigneur Ben Duval » par les partisans de l’Algérie française dont il était honni, opta précocement en faveur de l’autodétermination de la nation algérienne, ce qui lui permit de conserver une place symbolique de garant de la pluralité religieuse au sein d’une Algérie indépendante, islamique et révolutionnaire.
- De nombreuses églises furent converties en mosquées (mais il est que certaines étaient déjà d’anciennes mosquées transformées en église après la conquête coloniale, dont on connaît la violence : ce fut le cas de la cathédrale Saint-Philippe d’Alger, actuelle mosquée Ketchaoua), parfois aussi en musées, voire en bibliothèques (la cathédrale d’Oran).
- La liberté de culte était officiellement reconnue, mais il n’y avait pour ainsi dire plus de citoyens à qui l’accorder, hors le culte musulman sunnite d’école malikite, en situation de quasi-monopole.
- De nos jours, ces positionnements loyalistes au régime du clergé catholique en Algérie, qui doit donner des gages de patriotisme pour affermir une situation structurellement précaire, sont incarnés par le cardinal progressiste Jean-Paul Vesco, dominicain français ayant pris la nationalité algérienne, créé cardinal par François car tout à fait aligné sur les mots d’ordre bergoglien : la défense d’une Église de témoins et non de prosélytes, très engagée dans le dialogue interreligieux avec l’islam, une Église « levain dans la pâte« , comme on disait dans les décennies postconciliaires, et actrice de terrain social, « experte en humanité« au service du développement intégral.
Si l’Église catholique algérienne observe une réserve aussi prudente, c’est aussi parce qu’elle a payé le prix du sang : d’abord au moment de l’indépendance, mais surtout lors de la guerre civile de la « décennie noire« , marquée par les massacres commis par les islamistes, et, en retour, les exactions d’une armée algérienne qui elle aussi mena à cette occasion sa « sale guerre« .
- L’évêque d’Oran, Pierre Claverie, fut assassiné par les islamistes en 1996, de même que 6 religieuses, 5 missionnaires, et les 7 moines trappistes du monastère de Tibhirine qui avaient fait le choix de rester pour se dévouer aux populations locales. Tous ces martyrs d’Algérie ont été béatifiés en 2018 par François. Contrairement à ce qui avait été espéré, Léon XIV ne se rendra pas à Tibhirine, le sujet étant selon toute vraisemblance sensible pour les autorités algériennes, alors que plane l’éventualité d’un massacre commis par une bavure de l’armée régulière.
Aujourd’hui, le catholicisme en Algérie est une réalité essentiellement diasporique : son clergé est composé de prêtres et religieuses missionnaires, français, italiens ou espagnols, la plupart de ses fidèles sont des migrants d’Afrique subsaharienne qui viennent étudier ou travailler en Algérie, parfois y transiter avant de tenter leur chance en Europe, et y vivent souvent de manière précaire, en butte aux préjugés et à l’exclusion.
- Le clergé demeure dans une situation de surveillance constante des autorités, et tout « prosélytisme« est interdit, l’État algérien ayant une conception particulièrement floue et large de ce délit.
- Pourtant, à travers le dialogue institutionnel maintenu entre les autorités et son clergé, la situation de l’Église catholique peut presque paraître enviable en regard de celle des communautés protestantes, souvent évangéliques, qui n’ont aucune existence légale ; plus nombreuses que les paroisses catholiques (le chiffre de 150 000 chrétiens en Algérie a été évoqué), elles ont également un recrutement différent, car elles accueillent des convertis algériens d’origine, souvent kabyles, la région étant réputée entretenir un rapport plus distant à l’arabité et à l’islam ; ces Algériens convertis sont condamnés à une existence discrète, voire franchement clandestine, car ils enfreignent la loi qui interdit toute conversion hors de l’islam, et sont en butte à une puissante exclusion sociale.
- Tout cela, Léon XIV l’aura sans nul doute à l’esprit lors de sa visite, sans pouvoir l’évoquer autrement que par des formules diplomatiquement vagues, au risque d’aggraver leur situation.
Car la dernière raison de la visite du pape est diplomatique : le rapport avec le pouvoir algérien, souvent analysé ici à l’aune du seul contentieux mémoriel qu’il entretient avec la France, sera au cœur de sa visite.
- Régime islamique, tiers-mondiste et révolutionnaire, tout autant que nomenklatura militaire depuis la présidence d’Houari Boumédiène (1965-1978), tirant ses revenus du pétrole saharien, le régime d’Alger incarne sur nombre de sujets internationaux une ligne intransigeante (ainsi, sur la question palestinienne) un peu vite identifiée à celle de la « rue arabe« , dont il sait habilement jouer.
- Proches du Kremlin, ultra-sensibles sur le contentieux marocain, les milieux militaires algériens ont cependant la finesse de ne pas s’aligner totalement sur l’axe géopolitique de Moscou, comme de savoir maintenir leur pouvoir autoritaire et répressif sans verser dans une dictature personnelle aussi caricaturale que celle de leur voisin tunisien ; comme on l’a vu dans les crises cycliques qui ont émaillé ses relations avec la France, sa politique est celle des pressions calculées : en cela, le rapport du président Tebboune à l’Europe, son invocation d’une islamité post-coloniale fantasmée supposée rendre sa pureté à une nation unanime, qui fut en réalité déchirée, ne diffèrent guère des ressorts mémoriels mis en œuvre par son homologue en Turquie Recep Tayyip Erdogan.
Il se murmure que la visite de Léon XIV pourra essayer de rendre, en faveur de la libération du journaliste Christophe Gleizes, emprisonné depuis bientôt deux ans, les mêmes bons offices que ceux rendus avec succès par une autre autorité morale, le président fédéral allemand Frank-Walter Steinmeier, en faveur de la libération de Boualem Sansal.