Au-delà de la tragédie humaine, les attaques américano-israéliennes contre l’Iran et les frappes iraniennes visant les États du Golfe qui se poursuivent sans relâche depuis le 28 février 2026 ont mis brutalement en évidence une absence : le Golfe n’avait, fondamentalement, aucune architecture de sécurité.

Le semblant d’ordre qui existait avant le déclenchement de cette guerre reposait sur une polarisation de la perception de la sécurité et des menaces par les différents États de la région. D’un côté la menace iranienne contre le Conseil de coopération du Golfe et de l’autre la menace états-unienne découlant de la présence de Washington dans la région dictaient un équilibre fragile qui reposait sur la dissuasion, la protection extérieure et une diplomatie ponctuelle et discrète entre l’Iran et les États arabes.

Cet équilibre a fait long feu.

La menace n’est plus seulement perçue : toutes les rives du Golfe sont désormais en feu. 

La question n’est plus de savoir si un nouveau cadre de sécurité régionale est nécessaire, mais qui en seront les acteurs, comment ils interagiront entre eux, et si cette nouvelle architecture pourrait être purement régionale — ou si elle devrait s’étendre.

Rétablir la confiance — et la dissuasion

Les attaques iraniennes ont provoqué une rupture profonde dans les relations de Téhéran avec les États arabes de l’autre côté du Golfe et ont sapé la confiance prudente qui avait commencé à s’instaurer grâce à la diplomatie régionale au cours des cinq dernières années. Reconstruire cette confiance sera difficile et prendra du temps. Quelle que soit la configuration politique qui émergera à Téhéran après la guerre, le rétablissement des relations avec les États du Golfe deviendra nécessairement l’une des priorités les plus importantes de la politique étrangère de tout futur gouvernement iranien — même si c’est une considération que les nouveaux dirigeants de la République islamique ont pour l’instant mis de côté.

Avant guerre, les discussions d’experts sur l’avenir de l’architecture de sécurité régionale dans le Golfe — auxquelles nous prenions part — se concentraient pour l’essentiel sur la nouvelle matrice de sécurité nationale englobant les domaines de l’énergie, de l’alimentation, de la santé et de la sécurité environnementale. 

Toutes les rives du Golfe sont désormais en feu. La question n’est plus de savoir si un nouveau cadre de sécurité régionale est nécessaire, mais qui en seront les acteurs.

Mehran Haghirian et Mohammed Baharoon

La guerre qui a commencé le 28 février imposera un réexamen encore plus large des dispositifs de sécurité du Golfe. Et ce nouveau cadre d’analyse ne portera pas seulement sur la capacité à repousser les attaques : il devra également aborder la question de la dissuasion elle-même. 

L’une des conséquences possibles de ce nouveau paradigme serait d’obliger le Golfe à devenir une région hautement sécurisée.

Le Conseil de coopération du Golfe s’engagera ainsi inévitablement dans une coordination de la sécurité collective à court terme, ce qui pourrait inclure la mise en commun des stocks d’intercepteurs, l’investissement dans des systèmes de défense aérienne de nouvelle génération, le renforcement des mécanismes de communication de crise ou la mise en place d’arrangements de sécurité calqués sur le modèle des mécanismes de l’OTAN. 

Ces efforts deviendront probablement un élément central de la trajectoire de la région dans un avenir proche, notamment dans le cadre de l’élargissement des liens militaires avec un ensemble de pays qui ont prouvé qu’ils étaient des partenaires fiables. 

Au-delà du Golfe : géopolitique des grandes coalitions

Cependant, contrairement à ce à quoi l’on aurait pu s’attendre, la reprise des discussions sur une alliance stratégique au Moyen-Orient réunissant les États du Golfe, Israël et les États-Unis pourrait ne pas être une conséquence automatique de la guerre.

Si les attaques iraniennes auraient pu accélérer un tel rapprochement. Mais c’est une option que les pays du Golfe ont pour l’instant repoussée et qu’ils pourraient continuer d’éviter dans la mesure où elle les placerait dans un état de guerre permanent avec un voisin régional. Les États du CCG sont tout aussi préoccupés par la République islamique que par Israël leurs ambitions régionales respectives — car les deux puissances ont montré que l’action militaire brutale était leur moyen privilégié de résolution des différends. À l’inverse, la tradition de patience et de retenue stratégique du Conseil de coopération du Golfe fait qu’il ne considère pas que la puissance militaire seule mène à la stabilité.

Au Moyen-Orient, un nouvel ordre, même après cette guerre, ne signifierait pas non plus un retrait total des États-Unis. Cela ne signifierait pas non plus, pour ceux qui entretiennent des liens avec Israël, un renversement complet de cette relation. 

Il s’agira plutôt d’un ajustement minutieux visant à mettre en place une architecture de sécurité qui non seulement renforce l’autonomie de chaque État mais qui tienne également compte de leur réseau complexe de liens et d’intérêts géopolitiques. 

Dans le même temps, la guerre a mis en évidence à quel point la sécurité et la stabilité du Golfe sont étroitement liées aux intérêts stratégiques mondiaux : tout futur cadre régional impliquera très certainement des acteurs extérieurs dont la présence économique et militaire dans la région est déjà profondément ancrée.  

Le rôle de la Chine en tant que grand importateur d’énergie du Golfe, acteur clef des réseaux commerciaux mondiaux et garant de la détente négociée entre l’Iran et l’Arabie saoudite, garantit que Pékin a un intérêt direct à préserver les voies maritimes, les infrastructures énergétiques et la stabilité politique dans la région. L’Union européenne et le Royaume-Uni ont également renforcé leur engagement stratégique et économique dans la région. La Russie, qui a déjà présenté des propositions en faveur d’un cadre de sécurité collective au Conseil de sécurité des Nations unies, pourrait chercher à s’impliquer à nouveau à mesure que les débats sur la sécurité régionale évoluent. L’Inde, le Japon, la Corée du Sud, le Brésil et d’autres pays ont également des intérêts croissants dans la stabilité du Golfe.

Un nouvel ordre au Moyen-Orient, même après cette guerre, ne signifierait pas un retrait total des États-Unis.

Mehran Haghirian et Mohammed Baharoon

La réponse diplomatique à l’attaque de l’Iran contre les États membres du Conseil de coopération du Golfe a été mondiale — notamment avec la résolution 2817 du Conseil de sécurité des Nations unies exigeant que l’Iran mette fin à ses attaques, qui a été coparrainée par 135 pays. Cette résolution ouvre la voie à une réaction mondiale qui commence déjà à se manifester dans les discussions visant à former une alliance ou un consortium pour maintenir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.

De tels cadres pourraient s’apparenter à des initiatives similaires à la coalition mondiale de la guerre contre le terrorisme — ce qui aggravera la polarisation militaire dans la région et enfermera les deux rives du Golfe dans une animosité à long terme qui conduira très certainement à davantage d’instabilité, de chaos et de répercussions mondiales. 

Ce que la guerre a mis en évidence, ce n’est pas seulement la vulnérabilité militaire : elle a révélé les limites de la dissuasion et de la diplomatie, ainsi que la fragilité de l’approvisionnement alimentaire, des systèmes de dessalement de l’eau, de l’espace aérien, du transport maritime, de la logistique, des infrastructures numériques, de la fiabilité bancaire et du tourisme. Une résolution diplomatique du conflit pourrait aboutir à la création des fondements d’un cadre de sécurité inclusif, réaliste et ancré dans la coopération régionale. La première étape consiste toutefois à mieux comprendre les objectifs, et non les moyens. 

Les fins plutôt que les moyens

Les propositions antérieures en matière de dialogue, de coopération et de sécurité régionale ont toutes été écartées car jugées insuffisantes.

L’Iran avait proposé l’« Initiative de paix d’Ormuz ». La Russie a réitéré à plusieurs reprises son idée de sécurité collective. La Chine a avancé l’idée de transformer la région en une « oasis de sécurité ». Le Conseil de coopération du Golfe lui-même avait présenté la « Vision du CCG pour la sécurité régionale en 2024 » qui demeure à ce jour l’articulation la plus complète pour une coopération dans la région. Si aucune de ces propositions n’a suscité suffisamment d’intérêt à l’époque, toutes reflétaient la reconnaissance du caractère inadéquat de l’ordre existant. Il n’y a jamais eu d’effort collectif sérieux pour le remplacer. La guerre impose désormais un changement de cap.

Avant qu’une désescalade significative puisse avoir lieu, une nouvelle base de référence devra être établie. 

Les lignes rouges d’hier ont désormais été franchies. 

La région a besoin d’une vision collective de la sécurité qui ne repose pas sur un consensus politique, mais sur des intérêts nationaux qui se recoupent. 

Sans cela, toute désescalade ou résolution diplomatique du conflit ne fera que retarder la résurgence des tensions ou de la guerre, sans résoudre les problèmes qui sont désormais remontés à la surface. 

La dissuasion ne sera pas uniquement d’ordre militaire. Elle devra reposer sur un réseau d’intérêts qui constituent des lignes de survie pour la région et sur la prise de conscience que celles-ci — à l’instar du détroit d’Ormuz — sont également des artères vitales pour le monde entier. 

Sous le feu des missiles et des drones, il est difficile de voir ces discussions avancer aujourd’hui.

Mais les moyens ont finalement peu d’importance : seuls les fins doivent guider notre chemin vers l’avenir.