Depuis le début de la guerre, un certain nombre de mouvements islamistes extrémistes au Proche-Orient, qu’ils soient chiites ou sunnites, islamistes radicaux ou djihadistes, se sont réveillés. Quel est aujourd’hui l’état de la menace ?
Ces groupes violents non étatiques — tels que le Hezbollah — ne considèrent pas l’Occident comme neutre : ils considèrent que nous serions pleinement engagés dans un conflit de civilisation.
Le fait que cet Occident soit allié — ou intervienne directement et militairement — aux côtés d’États autoritaires qui les répriment en fait du reste une cible légitime.
On se situe dans l’exacte lignée de la rhétorique qui avait cours dans les années 1990 et 2000. Al-Qaïda s’en prenait alors à un double ennemi : l’ennemi proche d’un côté et l’ennemi lointain de l’autre. L’Occident est, pour certains aujourd’hui, considéré de nouveau comme cet ennemi lointain parce qu’il est associé de manière directe ou indirecte à des conflits au Moyen-Orient.
Selon cette logique, si les Américains et, a fortiori les Israéliens, parvenaient à changer l’ordre des choses par la force dans la région, cela constituerait un facteur de déstabilisation suffisamment important pour justifier des actions encore plus violentes de ces groupes.
C’est-à-dire ?
On peut craindre que le franchissement de plusieurs lignes rouges, comme la mise à bas définitive de la République islamique d’Iran — jusqu’à présent l’allié le plus puissant du Hezbollah — ne constitue un élément perturbateur d’envergure.
Si la République islamique devait s’effondrer, ou s’il y avait un changement de régime brutal en Iran et la perte de tous ses alliés, le Hezbollah se retrouverait acculé dans ses derniers retranchements et donc prêt à un combat sacrificiel.
Les actions de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés.
Dominique Thomas
Qu’entendez-vous par « sacrificiel » ?
Dans une guerre existentielle, on doit s’attendre à ce que le Hezbollah soit prêt à des destructions supplémentaires.
Il y a donc un risque non négligeable pour les pays occidentaux s’ils s’engagent dans une fuite en avant et s’impliquent à large échelle dans ce conflit, notamment via un déploiement militaire. Il y aurait forcément des répercussions.
Autrement dit, vous considérez que des attentats seraient appelés à se multiplier en cas de recours à la force par des pays occidentaux ou leurs alliés ?
En effet. Les actions de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés.
Mais dans la guerre existentielle du Hezbollah, elles restent des options crédibles à condition que des forces militaires occidentales soient présentes au sol. Pour l’instant, les attaques commises contre des camps de base américains en Irak et dans le Golfe par des milices irakiennes n’ont pas causé de dégâts humains importants.
On basculerait alors dans un conflit hybride ou une guerre asymétrique qui toucherait d’autres territoires.
Le Hezbollah pourrait dès lors compter sur une partie de la diaspora chiite libanaise dans la mesure où les réseaux du Hezbollah s’étendent de l’Afrique de l’Ouest à l’Amérique latine, en passant par l’Europe.
Certes, il s’agit surtout de structures de financement — mais elles pourraient se transformer en supports de projection.
Des actions violentes à travers le monde contre leurs principaux adversaires, par exemple contre des emprises diplomatiques étrangères de pays ennemis, est donc tout à fait possible.
Doit-on voir l’engagement du Hezbollah dans la guerre, quelques jours à peine après le lancement de l’opération israélo-américaine, comme une illustration de cette logique sacrificielle que vous décrivez ?
Il faut bien comprendre une chose : la stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose : mener un combat vu comme une action de résistance qui soit conforme à ses principes idéologiques et politiques.
Que voulez-vous dire par là ?
Quand l’État islamique a créé son califat entre la Syrie et l’Irak, ses membres savaient pertinemment qu’ils allaient déclencher une coalition contre eux — une coalition puissante et avantagée militairement.
Ces groupes sont profondément marqués par l’exaltation, le messianisme, le millénarisme, et ils s’inscrivent dans un rapport au temps qui n’a rien à voir avec celui que l’on partage communément en Occident.
Des conflits longs, au départ franchement défavorables, ne constituent pas pour les groupes djihadistes des obstacles en soi.
Au contraire, en l’occurrence, ne pas intervenir pour soutenir l’Iran aurait été considéré comme une trahison et comme un aveu de faiblesse. Aller à la guerre est une source d’exaltation et de noblesse supplémentaire, commune aux factions chiites et sunnites, au Hezbollah et aux milices irakiennes, engagées actuellement dans le conflit contre l’Iran.
Face à l’Occident, les djihadistes sont prêts à une guerre longue.
La stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement.
Dominique Thomas
Les mouvements islamistes extrémistes ont un autre dénominateur commun : ils s’inscrivent dans un paysage politique particulièrement instable. Comment comprenez-vous le contexte de leur remontée en puissance dans la région ?
Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont des terreaux particulièrement fertiles pour ces mouvements. Trois grandes causes expliquent cette prolifération, à la fois concomitantes et indissociables les unes des autres.
La première, c’est la permanence des conflits sur différents théâtres, que ce soit au Proche et au Moyen-Orient, et même dans le monde arabe en général. Il y a des conflits de libération, à l’image de la lutte palestinienne ; des guerres civiles, comme au Yémen et au Soudan ; des guerres liées à une fragmentation confessionnelle ou ethnique. Il faut également compter les conflits où sont engagés des pays occidentaux, qui les entretiennent plus qu’ils ne les résolvent.
La deuxième cause, qui découle de la première, ce sont les fragmentations multiples qui sont apparues au sein des sociétés elles-mêmes. Elles ont pour effet de marginaliser de plus en plus certains groupes ethniques et confessionnels — qu’ils soient sunnites ou chiites. Les modèles étatiques de la région sont aujourd’hui quasiment tous à bout de souffle.
La troisième cause qui permet à ces groupes de prospérer, c’est précisément cette perte de légitimité des États, qui sont de plus en plus contestés, et dont la corruption est de plus en plus visible. Cette compromission se ressent notamment à travers des alliances ou des accords quelquefois perçus comme des trahisons, à l’image des accords d’Abraham, et qui génèrent de la contestation. Les dynamiques qui ont pris souche à la fin des années 1970 dans le monde arabo-musulman ne se sont pas terminées avec les séquences des révoltes arabes, qui n’ont pas permis de renverser une partie de ces régimes. Les frustrations n’en ont été que plus fortes.
Ces trois éléments ont permis à certaines causes et à certains groupes de s’affirmer avec efficacité.
Leur projet contestataire, voire révolutionnaire, s’en est trouvé d’autant plus visible. C’est ainsi qu’ils mobilisent encore une partie de la population de la région, lasse de leur marginalisation et de ces frustrations accumulées.
En quoi consiste ce projet politique contestataire que vous évoquez ?
L’élément commun à ces mouvements, c’est une volonté de gouvernance islamique, c’est-à-dire l’application de la charia.
Un exemple historique, au moins pour les chiites, a été la création de la République islamique d’Iran en 1979 ; des exemples plus récents sont la prise de pouvoir des Talibans à Kaboul et des ex-djihadistes de HTS en Syrie fin 2024. Même si les mises en œuvre politiques de la charia sont différentes selon les groupes, on retrouve cette idée d’une « étatisation islamique ».
Cela passe par une normalisation et certains compromis — non sans pragmatisme dans certains cas.
Le Hezbollah ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose.
Dominique Thomas
Vous pensez à l’Afghanistan ?
Absolument, dans ce pays où se côtoient des minorités ethniques, les talibans ont parfaitement compris leur dynamique. On a donc assisté à la mise en place de gouverneurs tadjiks, de gouverneurs hazaras, de gouverneurs ouzbeks. Ils ont parfaitement compris que la gouvernance ne pouvait pas uniquement être d’obédience pachtoune, avec une seule ethnie qui bénéficierait de tous les avantages.
Autre exemple : le gouvernement syrien actuel, qui cherche à élargir le modèle de gouvernance appliqué auparavant à Idlib, qui était une sorte de laboratoire islamique, mais en prenant en compte les minorités confessionnelles du pays.
Mais tous ces mouvements ne sont pas en mesure de renverser des gouvernements et d’imposer leur modèle.
Les Frères musulmans en Égypte est un groupe qui a été largement affaibli après l’arrivée d’al-Sissi au pouvoir. Leur contestation reste en grande partie clandestine, mais rien ne dit qu’ils ne gagneront pas en visibilité en cas de choc économique ou politique dans l’avenir.
Ces groupes prospèrent et évoluent dans des contextes chaotiques et se nourrissent des frustrations populaires.
Dans quelle mesure un mouvement comme le Hezbollah est-il ancré dans la société libanaise ?
Le Hezbollah s’est construit à l’époque de la guerre civile libanaise.
Avec l’appui de la République islamique iranienne, sa principale fonction dans la société était de défendre et de faire entendre la voix de la communauté chiite libanaise.
Il s’est construit dans la durée, y compris sur le plan politique, en participant à des élections et en parvenant à faire élire des députés. Par ailleurs, c’est également un mouvement social qui dispose d’un réseau associatif extrêmement varié, impliqué dans l’économie et bénéficiant d’un soutien financier diversifié, notamment via la diaspora chiite libanaise.
On a donc affaire à un mouvement pleinement enraciné dans la sociologie libanaise, voire même au-delà, qui dispose de réseaux internationaux financiers et opérationnels.
Il s’appuyait également jusque-là sur un acteur étatique important qui était la République islamique d’Iran, même si le régime de Téhéran est depuis longtemps affaibli.
Ces facteurs combinés lui donnent une certaine légitimité auprès d’une partie de la population : pour beaucoup, le Liban de demain pourrait difficilement se concevoir sans cet acteur incontournable.
On pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques.
Dominique Thomas
D’un point de vue extérieur, un autre acteur a joué un rôle clef dans cette légitimation du Hezbollah : Israël. Pouvez-vous retracer l’historique de cet antagonisme fondateur ?
Absolument. Une autre fonction du Hezbollah lors de son émergence était la mise en œuvre d’une souveraineté nationale libanaise contre l’occupation par Israël du sud du Liban. Alors qu’Israël vient d’annoncer une nouvelle occupation de ces mêmes territoires, ce projet est plus actuel que jamais et fait écho aux préoccupations des Libanais.
De manière tactique, le Hezbollah a toujours expliqué que son intégration éventuelle dans l’armée libanaise et son désarmement progressif se feraient le jour où Israël ne représenterait plus une menace pour la sécurité du Liban. Or nous en sommes loin.
Vu du Liban, la menace israélienne explique en grande partie qu’un certain nombre de groupes armés sunnites, comme en Syrie, pourraient se satisfaire d’un affaiblissement du Hezbollah auquel ils se sont opposés durant la guerre civile en Syrie. Mais dans le contexte actuel, les groupes sunnites se retrouvent dans un certain embarras : à l’heure où ils prennent conscience de l’agressivité croissante d’Israël dans la région, ils sont prêts à s’engager dans un affrontement contre Israël, mais de manière distincte — sans s’allier aux chiites.
Cette présentation des choses n’occulte-t-elle pas le fait que beaucoup au Liban considèrent aussi le Hezbollah comme un danger, un représentant usurpé — un État dans l’État ?
Il ne s’agit bien sûr pas de faire l’apologie du Hezbollah, mais d’essayer de penser la logique qui est la sienne.
Or il me semble vain, par exemple, d’essayer de faire pression sur ce seul acteur sans chercher à obtenir des garanties de sécurité au Sud Liban : dans un processus de négociations, on ne peut pas réclamer d’une partie qu’elle se désarme en acquiesçant, sans qu’elle ait de son côté des garanties équivalentes. Or aujourd’hui, ces garanties sont loin d’être sur la table.
Certes, mais le Hezbollah n’est-il pas trop affaibli pour les atteindre ?
Les accords de cessez-le-feu signés par le Hezbollah l’année dernière prévoient que l’armée nationale libanaise récupère les armes et exerce un contrôle du Sud Liban jusqu’à la frontière.
Le problème, c’est que l’armée libanaise est perçue comme en incapacité de pouvoir garantir la souveraineté de son propre territoire face à Israël : d’où le fait que le Hezbollah se considère comme un acteur légitime pour le faire.
Le groupe est encore suffisamment puissant pour s’engager dans un combat régulier, y compris contre l’armée libanaise si celle-ci devait s’ériger comme une force d’interposition. Cette dernière aurait d’ailleurs beaucoup à perdre. Et même si je conviens que beaucoup de partis au Liban — que ce soient les sunnites ou les chrétiens et même les druzes — voient dans l’affaiblissement du Hezbollah un événement plutôt positif, ils ne sont pas pour autant liés par une vision politique commune qui pourrait le déstabiliser.
Pourrait-on voir émerger un conflit de nature à faire éclater une nouvelle guerre civile au Liban ?
Les années 1980 nous ont démontré que les conflictualités libanaises peuvent conduire à des guerres sanglantes et durables. La première guerre civile du Liban, qui a duré plus d’une décennie, aggravée par des interventions extérieures syriennes et israéliennes et nourrie par des retournements d’alliances, a conduit à des destructions massives dans l’ensemble du pays.
On peut craindre, en effet, une guerre milicienne entre le Hezbollah et ceux qui voudraient obtenir son désarmement et qui, dans ce but, iraient jusqu’à s’allier aux Occidentaux — voire aux Israéliens — que ce soient des forces libanaises ou d’anciens phalangistes par exemple. Toute collaboration avec une force occidentale ou israélienne pourrait être considérée par certains éléments radicaux comme une trahison.
À partir de là, on pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques visant les plus hautes personnalités de l’État comme ce fut le cas par le passé.