L’édition 2023 de la carte « standard » des frontières de la République Populaire de Chine, incluant les zones terrestres et maritimes contestées avec l’Inde, la Malaisie, les Philippines, la Russie, le Vietnam, ainsi que Taïwan, rappelait avec éclat la propension du gouvernement chinois à instrumentaliser la représentation de l’espace et sa volonté de façonner la réalité plutôt que de la refléter 1.
On se souvient de précédents similaires, tels que de la désormais célèbre « ligne en neuf traits » englobant la mer de Chine méridionale apparue en pièce jointe de sa note verbale adressée à l’ONU en mai 2009, de son adoption en 2021 de la loi sur les frontières terrestres, et des récentes modifications de noms de villages au Xinjiang et aux frontières avec la Russie et l’Inde.
Ces différents exemples rattachent les cartes chinoises contemporaines à celles dites de « l’humiliation nationale », produites au cours des années 1920 et 1930, qui représentent les territoires appartenant autrefois à l’empire Qing comme autant de membres fantômes après une amputation. La transition brutale d’empire à État-nation, provoquée par les invasions occidentales du XIXe siècle, s’était en effet doublée d’un démembrement du « géo-corps » chinois — que les dirigeants actuels entendent réparer en même temps qu’ils déclarent souhaiter laver l’affront séculaire 2.
Ainsi, les revendications territoriales chinoises contemporaines résultent, du moins partiellement, des inconciliables délimitations de l’ancien domaine impérial et de l’État souverain moderne.
Si les cartes de « l’humiliation nationale » en disent long sur les blessures passées de la Chine, celle du géophysicien Hao Xiaoguang, rendue publique en 2014 et adoptée par la Commission Militaire Centrale en 2019, ébauche plutôt une vision de son avenir et de la place qu’elle espère occuper sur la scène internationale.
La projection verticale de Hao place la Chine, l’océan Indien, et le haut plateau himalayen au centre d’un vaste espace délimité, au Nord et au Sud, par les pôles, à l’Ouest par le continent africain, et à l’Est par le Pacifique et l’Océanie.
Les revendications territoriales chinoises contemporaines résultent des inconciliables délimitations de l’ancien domaine impérial et de l’État souverain moderne.
Nadège Rolland
L’océan Atlantique et le continent américain, scindés en deux et comprimés par la projection, sont quant à eux relégués aux confins de la carte.
La décennie que Hao a passée à travailler à la création de cette nouvelle carte du monde — qui détrône l’axe est-ouest et supprime la centralité du transatlantique — correspond à une période de réflexion interne intense durant laquelle planificateurs stratégiques et experts académiques chinois se sont attachés à décortiquer les multiples dimensions de la puissance.
C’est durant cette même période que la Chine prenait conscience collectivement de son émergence foudroyante, marquée par une croissance à deux chiffres ininterrompue accélérée par son intégration dans le système international et son entrée à l’Organisation mondiale du Commerce en 2001 — et sa place de seconde puissance économique mondiale soufflée au Japon en 2011. À ce rythme, elle dépasserait bientôt les États-Unis. Quel genre de grande puissance deviendrait-elle alors ?
Tentant d’apporter des éléments de réponse à ces questions, de nombreux travaux de recherche internes se sont penchés durant cette période sur l’analyse des concepts de puissance maritime et navale, la notion de soft power ainsi que les cycles historiques d’émergence et de déclin des grandes puissances, et ont tenté d’établir la nature géopolitique de la Chine ou encore de définir les « intérêts centraux » de la nation chinoise.
Développée au sein des cercles stratégiques, cette réflexion a accompagné et soutenu les instances dirigeantes de l’État-parti qui, elles aussi de plus en plus confiantes dans la trajectoire ascendante du pays, émirent les premiers signes d’affirmation publique de son identité de puissance mondiale émergente. Peut-être inspiré par la session d’étude sur l’essor des grandes puissances à laquelle tous les membres du Bureau politique du Parti communiste chinois avaient participé quelques mois auparavant, le gouvernement Hu Jintao lançait fin 2003 le concept d’ « émergence pacifique », rapidement remplacé par celui de « développement pacifique » — les propagandistes chinois ayant après réflexion jugé le terme « émergence » trop agressif. Puis le secrétaire général annonçait finalement en 2005 son souhait de voir éclore un « monde harmonieux », énonçant ainsi une première ébauche de vision véritablement globale. Outre son adoption d’une rhétorique mêlant puissance et horizons planétaires, Hu Jintao intimait également à l’Armée populaire de Libération (APL) l’ordre d’accélérer le développement de ses capacités de projection bien au-delà du simple périmètre national, en énumérant fin décembre 2003 des « nouvelles missions historiques » orientées sur la défense du développement économique chinois et des intérêts nationaux maritimes, y compris dans l’espace et le cyberespace.
Officiellement interdite en République populaire jusqu’à la fin des années 1980, la discipline géopolitique a connu depuis lors un regain d’influence sur la pensée stratégique chinoise.
Nadège Rolland
Au centre et au sommet du monde : des cartes pour établir la nature géopolitique de la Chine
Amenées progressivement à prendre conscience de la force grandissante de leur nation, les élites chinoises restèrent cependant divisées pendant quelque temps encore sur la marche à suivre et la stratégie à adopter.
Tandis que les penseurs civils demeuraient pour une grande partie attachés au principe de prudence stratégique et de « profil bas » énoncé par Deng Xiaoping au début des années 1990, les cercles militaires adoptaient un positionnement plus nationaliste et soutenaient une vision maximaliste du rôle de la Chine sur la scène internationale. Après la crise financière de 2008, plusieurs officiers de l’armée chinoise avaient notamment milité publiquement en faveur d’une Chine puissance dominante mondiale. Leurs travaux, inspirés par une vision organiciste et belliciste qui n’est pas sans rappeler la geopolitik de Ratzel et Haushofer, décrivaient le besoin pour la Chine d’acquérir un « espace vital », de maintenir un accès sans entrave aux ressources naturelles, et la nécessaire lutte de l’État pour sa survie au sein d’un ordre existant considéré comme fondamentalement injuste 3.
L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping à l’automne 2012 signala la clôture des débats et un alignement perceptible des sphères civiles et militaires sur l’objectif de positionnement de la Chine au centre du monde et au sommet de la hiérarchie des grandes puissances. Manifeste sur la carte verticale de Hao Xiaoguang, ce désir de positionnement central sur l’échiquier mondial est aussi devenu plus évident dans la conduite chinoise des affaires internationales depuis que Xi a pris la direction politique du Parti communiste chinois.
Les délibérations internes sur le (re-)positionnement de la Chine au centre et au sommet du monde qui ont eu lieu au cours des dix premières années du XXIe siècle ont été assorties d’une réflexion liant intimement puissance et espace. Officiellement interdite en République populaire jusqu’à la fin des années 1980, la discipline géopolitique a connu depuis lors un regain d’influence sur la pensée stratégique chinoise. On en retrouve notamment les traces dans les études sur l’intérêt de la Chine à développer sa maîtrise des espaces maritimes et à devenir à terme une « superpuissance océanique », ou encore dans les travaux qui définissent la Chine comme « pays composite continentalo-maritime » (陆海复合国家 luhai fuhe guojia) et s’attachent à évaluer les risques géostratégiques encourus par une telle puissance hybride lorsqu’elle décide de développer ses capacités navales.
Les principes géopolitiques servent également de clef de lecture pour interpréter la logique motivant la grande stratégie des États-Unis, de la première guerre froide contre l’URSS, à la seconde, qui, d’après les experts chinois, se profilait déjà à l’encontre de Pékin dès l’effondrement soviétique. Cette grille de lecture déterministe, qui infère une volonté d’endiguement de la part des États-Unis aussitôt que l’émergence d’une puissance rivale se manifeste en Eurasie, conduit à interpréter toute action venant de l’Occident comme hostile et laisse peu de place à la conciliation ou l’accommodement — aboutissant à un dilemme de sécurité que les gestes de réassurance ou d’apaisement peuvent difficilement résoudre.
La vision géopolitique imprègne également une conception de l’espace à la fois comme extensible et contesté. Extension et constriction se jouent sur un terrain multidimensionnel — terrestre, maritime, aérien, espace extra-atmosphérique et cyberespace ; tangible et intangible. L’expansion par-delà les frontières nationales est présentée comme le résultat naturel de l’accroissement de la puissance de l’État, tout autant qu’elle est conçue comme nécessaire à sa survie et sa prospérité durable. Dès lors, l’espace devient lieu de confrontation car l’extension devra se faire aux dépens de territoires sous juridiction souveraine étrangère ou bien dans les espaces indivis mondiaux de fait dominés par les pays avancés qui refusent les mêmes privilèges aux « pays retardataires » 4. De cet entremêlement entre désir expansionniste et contraintes extérieures naît la définition de l’espace stratégique chinois (战略空间 zhanlüe kongjian), justifié tout à la fois pour des raisons défensives — formation d’une zone de profondeur stratégique permettant de résister aux éventuelles agressions extérieures — et offensives — constitution d’une sphère d’influence par-delà les frontières nationales permettant d’assurer la survie de l’État.
La tenaille imaginaire : la peur de l’encerclement comme matrice stratégique
À l’heure où Hu Jintao décrivait la Chine comme puissance émergente et promulguait la vision d’un monde harmonieux, ses conseillers observaient avec inquiétude plusieurs évolutions qu’ils imputaient à la volonté des États-Unis de garrotter l’espace stratégique de leurs rivaux.
Les révolutions de couleur en Géorgie (novembre 2003), en Ukraine (novembre 2004), et au Kirghizistan (mars 2005), l’entrée de sept anciens signataires du Pacte de Varsovie dans l’OTAN (mars 2004), et la décision lors du Sommet d’Istanbul de renforcer la présence de l’alliance atlantique en Afghanistan, participaient, selon eux, d’une même logique d’encerclement idéologique et militaire visant à contenir les flancs ouest et sud-est de la Russie.
L’espace stratégique chinois, victime collatérale de ces manœuvres compte tenu de sa proximité géographique avec la Russie, en aurait également été, pensaient-ils, la cible principale.
De leur point de vue, alors que les puissances occidentales s’évertuaient à transformer le système politique chinois grâce à leur stratégie d’ « évolution pacifique », elles construisaient également méthodiquement un encerclement militaire en forme de C inversé avec Guam pour épicentre. La politique de « rééquilibrage (pivot) vers l’Asie » décidée par l’administration Obama en 2011, ou la vision d’une région Indopacifique « libre et ouverte » portée par les administrations Trump et Biden depuis 2017, n’étaient que les plus récentes démonstrations de la volonté américaine, déjà affirmée par la revue quadriennale de défense de 2001, d’empêcher tout compétiteur stratégique de prendre essor sur le continent Eurasiatique.
Le complexe obsidional et la représentation d’un espace stratégique chinois sous pression dans de multiples dimensions vont de pair avec une tentative d’élaboration d’une grammaire de l’expansion justifiée par le besoin de briser l’encerclement ennemi et de définir une direction stratégique pour le pays en accord avec ses capacités matérielles et ses intérêts nationaux.
Cartographier l’espace stratégique chinois permet de prendre conscience que la Chine contemporaine ne s’est jamais véritablement pensée comme une puissance régionale,
Nadège Rolland
Le cœur croît en périphéries : grammaire conceptuelle de l’expansion
Développés au cours de la décennie déjà évoquée plus haut, trois concepts clefs qui font désormais partie de cette nouvelle grammaire de l’expansion ont fini par être intégrés au canon officiel à partir de 2013.
Ils sont essentiels pour comprendre la grande stratégie chinoise.
- Le premier est celui de « nouvelles frontières stratégiques » (战略新疆域zhanlüe xin jiangyu) qui inclut les régions polaires, l’espace extra-atmosphérique, et les fonds marins. Terra nullius vierges de présence humaine, ces nouvelles frontières sont considérées comme offrant l’opportunité à la Chine de façonner les règles de gouvernance les encadrant, peut-être réalisant ainsi une forme de prise de possession symbolique de ces territoires inhabitables.
- Le second entérine des directions stratégiques cardinales : l’extension maritime vers le Pacifique sud et l’Océan indien ; la poussée vers l’ouest (西进 xijin) qui envisage une extension continentale en direction de l’Asie centrale, méridionale et par-delà, vers le Moyen-Orient (« Asie occidentale » en chinois) ; et enfin, le développement d’une ceinture externe englobant l’Amérique Latine, l’Afrique, et l’Europe, afin de déborder l’encerclement américain concentré sur l’Indo-Pacifique.
- Enfin, le troisième se cristallise autour de la notion de « périphérie » (周边zhoubian), qui introduit l’idée de « voisins éloignés », c’est-à-dire connectés à la Chine non par une frontière commune, mais du fait de leurs liens économiques, sécuritaires, et culturels/idéologiques avec elle. La périphérie « mineure » comprend les quatre sous-régions dans lesquelles sont situés les voisins de la Chine (Asie du nord-est, du sud-est, du sud, et centrale), tandis que la périphérie « majeure » inclut les régions connectées à chaque extrémité de la périphérie mineure (Moyen-Orient et Afrique, ainsi que Pacifique sud). La Chine est bien évidemment le cœur de cette « périphérie » imaginée en forme de cercles concentriques.
Tandis que le concept de périphérie a été officiellement adopté par la diplomatie chinoise dès octobre 2013, les directions cardinales de l’espace stratégique chinois se retrouvent dans le déploiement du projet dit des « nouvelles Routes de la soie » lancé par Xi Jinping à l’automne 2013 qui se concrétisent le long de deux axes majeurs, l’un maritime, l’autre continental, et embrassent l’ensemble des pays dits du « Sud global ».
Comment Xi Jinping a réinvesti l’espace géostratégique
En l’espace d’une décennie, l’articulation géopolitique — initialement purement théorique — a donné lieu au développement d’une géostratégie appliquée à l’échelle mondiale.
Cartographier l’espace stratégique chinois permet de prendre conscience que la Chine contemporaine ne s’est jamais véritablement pensée comme une puissance régionale, mais a très tôt développé une vision globale nourrie à la fois de ses ambitions expansionnistes et de l’angoisse de l’encerclement. L’esquisse de cette carte mentale aux pourtours gigantesques a coïncidé avec une période de montée en puissance fulgurante pour le pays. Alors que la croissance économique chinoise s’essouffle aujourd’hui, certains penseurs stratégiques chinois mettent désormais en garde contre la possibilité d’une extension excessive qui solliciterait les capacités et ressources de la Chine de manière disproportionnée.
Cet appel à la prudence ne semble cependant pas être entendu par le secrétaire général du PCC qui continue de présenter la grande renaissance de la nation chinoise comme son objectif majeur à l’horizon 2049 et de considérer que le monde traverse des « bouleversements comme nous n’en avons pas connu depuis un siècle » — une formulation officielle qui sous-entend un basculement du monde favorable à la Chine. Comment, dans ce contexte, accomplir la « destinée manifeste » de la Chine, à l’heure où selon Xi Jinping « les pays occidentaux sous la direction des États-Unis ont mis en place une campagne d’endiguement, d’encerclement, et de répression absolus contre notre pays, ce qui pose de graves défis sans précédent à notre développement » 5 ? Une réduction des pourtours de la carte mentale de l’espace stratégique chinois à la « périphérie mineure » ne semble pas être à l’ordre du jour, au vu du lancement par le gouvernement chinois de quatre « initiatives globales » (sécurité, développement, civilisation, et gouvernance). C’est plus probablement le maintien d’une vision mondiale qui se dessine — sous-tendue désormais non plus seulement par la primauté de la puissance économique ou militaire mais également par le développement d’une influence politique et idéologique et d’une refonte des règles et normes internationales alignées sur les préférences du pouvoir chinois.
L’espace intangible deviendrait alors la véritable nouvelle frontière à conquérir pour assurer la survie de l’État et le maintien de l’intégrité de l’espace stratégique chinois.
Sources
- Emmanuel Dubois de Prisque, « La cartographie en Chine du ‘rêve chinois’ à la réalité géopolitique », Outre Terre 38(1) 2014.
- William A. Callahan, “The cartography of national humiliation and the emergence of China’s geobody,” Public Culture 21(1), 2009.
- Christopher Hughes, “Reclassifying Chinese Nationalism : The Geopolitik Turn,” Journal of Contemporary China 20(71), 2011.
- Shou Xiaosong (dir.) Science of Military Strategy, Pékin, Military Science Press, 2013, p. 244.
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