Le Pakistan a été sollicité par Donald Trump pour mener une mission de bons offices entre les États-Unis et l’Iran. Ce n’est pas la première fois qu’un président américain lui fait une telle demande : au début des années 1970, Richard Nixon avait obtenu qu’Islamabad serve d’intermédiaire entre Washington et Pékin en vue d’une reconnaissance officielle de la Chine populaire, qui était intervenue peu après une visite de Kissinger dans la capitale chinoise.
Pourquoi le Pakistan se prête-t-il à cet exercice ? Parce qu’il a plus à y gagner qu’à y perdre.
- Tout d’abord, accéder à la demande de Trump — comme l’an dernier à celle concernant le déploiement de troupes pakistanaises à Gaza, finalement rejetée par Israël — est une façon de cultiver la confiance de la Maison-Blanche, qui s’est déjà manifestée par la reprise de la coopération militaire en échange de terres rares du Baloutchistan et d’un accord sur les cryptomonnaies.
- Renforcer le lien avec les États-Unis permet ainsi au Pakistan de s’émanciper de son immense dépendance vis-à-vis de la Chine et de renouer avec un pays qui fut tout au long de la guerre froide — et à nouveau après le 11 septembre, pour près de 15 ans — un très généreux partenaire, notamment pour mener la guerre en Afghanistan, d’abord contre les Soviétiques puis contre les Talibans.
- Islamabad peut ainsi espérer le retour des « good old days », lorsque les officiers pakistanais étaient formés aux États-Unis.
C’est aussi une façon d’éviter que Trump ne critique la guerre que le Pakistan livre à l’Afghanistan depuis le mois dernier : ce qui revient à réitérer le scénario des années 1970-1971.
- Nixon avait en effet trop besoin du Pakistan vis-à-vis de la Chine pour s’élever contre la répression des Bengalis qui demandaient l’indépendance — et qui finirent d’ailleurs par l’obtenir.
- En endossant le rôle de médiateur, le Pakistan réhausse son prestige international, notamment par rapport à l’Inde, un pays dont la notoriété a longtemps été assise sur ce type d’action sous Nehru (après la guerre de Corée et celle d’Indochine) et qui, aujourd’hui, se réfugie dans une abstention passive.
Enfin, jouer les intermédiaires évite au Pakistan de prendre parti dans une guerre qui oppose directement, ou indirectement, des pays avec lesquels Islamabad cherche à rester en bons termes, et en particulier l’Iran et l’Arabie saoudite.
- En 2015, c’est la raison pour laquelle le Pakistan avait déjà refusé de rejoindre la coalition que Ryad avait mise en place pour mener la guerre contre les Houthis au Yémen.
- S’y impliquer aurait fait courir à Islamabad le risque de s’aliéner les quelque 20 % de Chiites que compte le pays — et surtout l’Iran.
Depuis, le Pakistan et l’Arabie saoudite se sont rapprochés au point, l’an dernier, de signer un accord de défense mutuelle. Or, Riyad semble aujourd’hui partisan d’en finir avec l’Iran — emboîtant ainsi le pas à Nétanyahou —, alors que le Pakistan n’aimerait pas devoir venir en aide militairement à l’Arabie saoudite si celle-ci entrait en guerre avec l’Iran, qu’il souhaite ménager.
S’abstenir de répondre à des appels du pied de Riyad à partir de maintenant est plus facile à faire valoir, dès lors que Islamabad peut arguer du statut de médiateur que lui a confié Washington.
- Pourquoi le Pakistan ne souhaite-t-il pas s’aliéner l’Iran ? Car les deux pays, non seulement ont une frontière commune de plus de 900 km, ce qui est en soi une source de vulnérabilité, mais, en outre, parce que des deux côtés de la frontière se trouvent des tribus baloutches travaillées par un fort sentiment irrédentiste.
- Dans un passé récent, le Pakistan a été la victime de combattants baloutches iraniens, liés à leurs frères d’armes pakistanais des mêmes tribus, qui multiplient les attentats terroristes depuis quelques mois.
- Islamabad a accusé Téhéran de laisser faire, et a cherché à punir son voisin par des frappes ciblées.
Au demeurant, l’Iran a d’autres cartes dans sa manche pour déstabiliser le Pakistan, à commencer par sa relation privilégiée avec l’Inde, que Téhéran a déjà laissé s’installer dans le port en eaux profondes de Chabahar. Les Pakistanais vivent dans la hantise d’être pris en tenaille entre l’Inde et un Iran allié de New Delhi. Ils reprochent déjà à cette dernière d’essayer de les encercler en se rapprochant des Talibans, ce qui constitue l’une des raisons majeures de ses attaques contre l’Afghanistan.
Cela ne veut pas dire que le Pakistan ne se réjouisse pas de voir son voisin iranien affaibli.
- Les frappes israélo-américaines lui permettent, notamment, de conforter sa position de seul pays arabe nucléaire, cette « bombe islamique », comme l’appelait Z.A. Bhutto, ayant d’ailleurs été financée en partie par les pays arabes.
- Mais si voir l’Iran affaibli n’est pas pour déplaire à Islamabad, s’en faire un ennemi ne serait pas dans son intérêt.
En somme, le Pakistan accepte de jouer le rôle de médiateur non seulement pour se rapprocher des États-Unis (au grand dam de l’Inde, qui pensait être leur premier partenaire en Asie du Sud), mais aussi pour éviter de devoir prendre le parti de belligérants avec lesquels ils souhaitent rester en bons termes. Que la médiation aboutisse ou non est secondaire pour les Pakistanais — qu’elle dure autant que la guerre leur importe davantage.