Selon la source citée par CNN aujourd’hui, 10 mars, la République islamique n’aurait déployée qu’une petite partie de ses mines via de petits navires et demeurerait encore en capacité d’en déployer 80 à 90 % de son stock que certaines estimations donnent à plusieurs milliers 1.
- Selon Stéphane Audrand, si le régime parvient « à déployer ne serait-ce que la moitié de leur arsenal (environ 3 000 mines), le détroit est bloqué pour des mois. Voire des années. Personne n’ira déminer sous le feu de leurs missiles antinavires. Et eux-mêmes n’ont aucun moyen de déminage. »
Ormuz n’est pas simplement un lieu de passage clef du pétrole mondial (20 % des exportations maritimes d’hydrocarbures) — c’est l’un des nœuds structurants du système-monde, dont la fermeture prolongée provoquerait une cascade de chocs simultanés, distincts dans leur nature mais convergents dans leurs effets.
- Le risque d’un effondrement industriel. L’impact énergétique direct (hausse du prix du pétrole, choc sur les coûts de production) masque une vulnérabilité moins visible mais potentiellement plus grave : la dépendance industrielle aux sous-produits du raffinage.
- Le soufre, produit massivement comme résidu du traitement du brut, est un intrant irremplaçable dans la production d’acide sulfurique — lui-même indispensable au raffinage du cuivre, à la fabrication de batteries lithium-ion et au traitement des minerais critiques.
- Une perturbation durable du raffinage dans le Golfe entraînerait donc une pénurie de soufre qui frapperait simultanément la transition énergétique — batteries, véhicules électriques — et les industries de base. L’aluminium est exposé de manière analogue, via la dépendance de sa production à une énergie électrique bon marché que fournit en partie le gaz du Golfe.
- De plus, le golfe Persique est devenu, en deux décennies, une plaque tournante mondiale pour la production d’engrais azotés — ammoniac et urée en tête — dont le gaz naturel est la matière première principale.
- Or l’agriculture mondiale est structurellement dépendante de ces intrants : sans engrais azotés, les rendements des cultures céréalières s’effondrent. La temporalité agricole impose une contrainte spécifique et souvent sous-estimée dans les analyses géopolitiques : un blocage d’Ormuz intervenant entre janvier et avril priverait les agriculteurs des engrais nécessaires aux semis de printemps dans l’hémisphère nord. L’échec de la prochaine récolte ne serait alors pas un risque hypothétique avec des effets différés de six à douze mois sur les prix alimentaires mondiaux.
La nouvelle crise d’Ormuz ne se déploie pas dans un espace maritime stabilisé. Elle s’additionne à une perturbation déjà active de la mer Rouge, sous pression des attaques houthistes — dont l’Iran est le principal bailleur de fonds et fournisseur en missiles.
- Les deux détroits forment un système de verrous complémentaires. Le trafic détourné d’Ormuz vers le cap de Bonne-Espérance contourne la mer Rouge, mais allonge les délais de livraison de deux à trois semaines et surcharge des routes déjà saturées.
Avec le lancement de la guerre en Iran, Donald Trump pourrait avoir mis en jeu l’un des fondements structurels de la puissance américaine — fondement qui ne se mesure pas en termes de PIB mais en termes de capacité à maintenir ouverts les principaux nœuds de la mondialisation.
- C’est cette fonction de garant de dernière instance de l’ordre maritime mondial que la crise d’Ormuz met en péril, révélant une impasse stratégique dont l’administration républicaine semble n’avoir anticipé ni la profondeur ni les instruments pour en sortir.
- La force des États-Unis repose avant tout sur une hégémonie maritime : l’impossibilité de maintenir ouvert les points centraux de la mondialisation est une remise en cause fondamentale de sa puissance à la hauteur de plusieurs siècles.
- Les États-Unis ont construit leur dimension géopolitique à partir de la maîtrise des mers, selon le principe formulé par l’amiral américain Alfred Thayer Mahan à la fin du XIXe siècle : « Whoever rules the waves rules the world (« Celui qui domine les mers domine le monde) » 2.
- Cette doctrine a guidé la montée en puissance navale américaine depuis Theodore Roosevelt, la construction des flottes du Pacifique et de l’Atlantique, et l’établissement d’un réseau mondial de bases navales destinées précisément à sécuriser les points de passage stratégiques — Ormuz, Malacca, Bab-el-Mandeb, Gibraltar et le canal de Panama. Or la crise actuelle retourne cette logique contre ses héritiers : si Mahan avait raison, alors l’incapacité à contrôler Ormuz signifie symétriquement une perte de prise sur le monde.
Trump a menacé l’Iran d’une attaque « sans précédent » : « Si pour une raison quelconque des mines ont été posées et qu’elles ne sont pas retirées immédiatement, les conséquences militaires pour l’Iran seront sans précédent ».
- La porte-parole de la Maison-Blanche vient de déclarer : « L’armée américaine élabore actuellement des options supplémentaires suite à la directive du président visant à maintenir le détroit d’Ormuz ouvert… ».
- Le président américain a également ajouté que les États-Unis ont frappé et détruit 10 navires poseurs de mines inactifs au cours des dernières heures.
- Selon le journaliste d’Axios Barak Ravid, les États-Unis auraient demandé à Israël de ne plus frapper les infrastructures énergétiques iraniennes 3.
- Si, pendant la Guerre froide, Washington « était prêt à recourir à l’arme nucléaire pour maintenir le détroit ouvert », des attaques plus récentes et plus circonscrites — comme les attaques de drones contre Aramco, en septembre 2019 — ont révélé un seuil de tolérance occidentale désormais bien plus élevé face aux provocations iraniennes » 4.
- Lors de la « guerre des douze jours » en juin 2025, le New York Times avait déjà rapporté des propos de sources proches du Pentagone faisant état des menaces iraniennes de miner le détroit 5.
Depuis le début de la guerre, le 28 février, la stratégie du régime de Téhéran a été de déplacer le champ de bataille plutôt que d’affronter directement la puissance militaire des États-Unis.
- Cela s’est fait par une régionalisation du conflit — à ce jour, 12 pays ont été visés par des frappes iraniennes —, par une pression sur l’économie mondiale, avec la fermeture du détroit d’Ormuz, et par la poursuite d’une guerre d’attrition visant à épuiser les systèmes de défense et les stocks d’intercepteurs antimissiles, particulièrement chers, des États-Unis, d’Israël et des monarchies du Golfe.
Sources
- Natasha Bertrand, « Iran begins laying mines in Strait of Hormuz, sources say », CNN, 10 mars 2026.
- Alfred Thayer Mahan, The Influence of Sea Power upon History, 1660–178, 1890.
- Barak Ravid, « Scoop : U.S. asks Israel to halt strikes on Iran’s energy infrastructure », Axios, 10 mars 2026.
- Farzin Nadimi, The IRGC and the Persian Gulf Region in a Period of Contested Deterrence, Middle East Institute, 3 novembre 2021.
- « Israel Conducts New Strikes on Tehran and Trump Calls for Iran’s ‘Unconditional Surrender’ », The New York Times, 17 juin 2025.