Histoire

Le nerf de la paix : la leçon de Churchill à Fulton

Le discours de Fulton a aujourd’hui 80 ans.

Alors que le monde est à nouveau plongé dans la guerre, nous en proposons une nouvelle traduction commentée.

Ce texte sera lu par Lambert Wilson lors d'un événement exceptionnel le 18 mars en Sorbonne.

Auteur
François Kersaudy
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Le discours de Fulton, baptisé « discours du nerf de la paix » (The Sinews of Peace), en référence au nerf de la guerre, constitue un moment clef de la prise de conscience, au sein des pays occidentaux, de la nouvelle menace que constitue l’Union soviétique stalinienne. S’il est resté célèbre notamment pour la formule du « Rideau de fer » (Iron Curtain), il contient aussi de nombreux passages étonnants, voire visionnaires, sur le monde futur, les conditions de la paix et le rôle des Nations Unies, sur l’arme nucléaire et la science, ou encore sur la nécessité d’une Europe unie.

L’attitude de Churchill vis-à-vis de l’URSS s’est infléchie progressivement entre 1943 et 1945, et plusieurs facteurs y ont concouru  : le massacre de Katyn, dont Churchill savait  depuis la fin de 1943 qu’il était attribuable aux Soviétiques — sans pouvoir en faire état publiquement, afin de préserver la coalition alliée ; l’écrasement de la résistance polonaise à Varsovie entre août et octobre 1944, avec la complicité manifeste de Staline, qui interdisait toute intervention anglo-américaine en faveur des résistants  ; les terrifiantes exactions de l’armée soviétique en Allemagne durant les premiers mois de 1945  ; l’instauration d’un système de terreur dans les Balkans occupés par l’Armée rouge, avant et après la capitulation de l’Allemagne.

De tout cela, Churchill n’a cessé d’alerter le président Roosevelt et son successeur Harry Truman, avant que la défaite électorale du parti conservateur en juillet 1945 ne l’oblige à quitter le pouvoir. 

Discours de Fulton, prononcé par Winston Churchill le 5 mars 1946 au Westminster College de Fulton, Missouri. 

Je suis heureux d’être à Westminster College cet après-midi, et je suis sensible à l’honneur que vous me faites en me décernant un diplôme.  

Le nom de « Westminster » me semble étrangement familier. Je crois l’avoir déjà entendu. Effectivement, c’est à Westminster que j’ai reçu une très grande partie de mon éducation en politique, en dialectique, en rhétorique et en une ou deux autres choses. En fait, nous avons été éduqués dans des institutions identiques, similaires, ou en tout cas analogues.

Pour un visiteur à titre privé, c’est aussi un honneur, presque unique peut-être, d’être présenté à un auditoire académique par le président des États-Unis. Au milieu de ses lourdes charges, devoirs et responsabilités – non sollicitées mais non esquivées -, le Président a entrepris ce voyage de plus de mille six cent kilomètres pour honorer et glorifier notre réunion d’aujourd’hui, et me donner l’occasion de m’adresser à cette nation sœur, ainsi qu’à mes compatriotes au-delà de l’océan, et peut-être à quelques autres pays encore. Le Président vous a dit que c’était son souhait, et je suis sûr que c’est aussi le vôtre, que j’aie toute liberté de donner mon avis franc et loyal, par ces temps angoissants et déroutants. Je vais certainement user de cette liberté, et je me sens d’autant plus autorisé à le faire que toutes les ambitions personnelles que j’ai pu caresser dans ma jeunesse ont été réalisées au-delà de mes rêves les plus fous. Permettez-moi toutefois de préciser que je n’ai pas la moindre mission ni habilitation officielles, et que je parle uniquement en mon nom personnel. Il n’y a rien d’autre ici que ce que vous voyez.

François Kersaudy Lors de son accession à la présidence, Harry Truman s’était promis de suivre en tous points la politique de son prédécesseur — même à l’égard de l’Union soviétique. Mais en juillet 1945, sa première rencontre avec Staline lui fait perdre bien des illusions sur la possibilité d’une entente durable avec Moscou, et au cours de l’automne, ses craintes se trouvent confirmées par la mise en coupe réglée de la zone d’occupation soviétique en Allemagne, par le renforcement des contingents de l’Armée rouge dans le nord de l’Iran, ainsi que par les menaces qui pèsent sur la Turquie, sommée de concéder à l’URSS une base sur le détroit des Dardanelles et de lui rétrocéder les territoires de Kars et Ardahan, en Anatolie orientale. Ayant compris que Staline ne recherchait pas la paix, mais l’extension illimitée de son autorité sur les pays voisins, Truman envisage d’infléchir la politique de sécurité et de défense américaine en conséquence. 

Mais comment expliquer cela à l’opinion publique américaine, que la propagande de guerre avait habituée à une entente étroite et confiante avec l’URSS  ? D’autant qu’il y a au Congrès, dans la presse et dans les milieux d’affaires américains, nombre de partisans d’une politique d’apaisement envers Staline. Il faut donc faire preuve de doigté en avançant masqué, et c’est ce qui va pousser Truman à reprendre contact avec Winston Churchill redevenu, après la défaite électorale de juillet 1945, le chef de l’opposition.

Le président Truman invite donc Churchill à venir prononcer un discours au Westminster College de Fulton, dans le Missouri, et précise qu’il se chargera personnellement de l’introduire. Churchill n’hésite pas : c’est aussi une opportunité de renforcer cette association privilégiée avec les États-Unis qu’il souhaite plus ardemment que jamais, et c’est surtout l’occasion rêvée de faire connaître au monde entier ses vues sur la nécessité de contrer l’expansionnisme soviétique avec une grande liberté de parole. Dix ans plus tard, Churchill écrira lui-même  : « Je me suis enquis auprès de la Maison-Blanche et du Département d’État de la question de savoir si certains sujets étaient susceptibles de causer de l’embarras, et ayant reçu l’assurance que je pouvais dire tout ce que je voulais, je me suis mis en devoir de préparer soigneusement mon discours. » 

Durant la préparation de son discours, Churchill reste en communication constante avec le Premier ministre Attlee et son ministre des Affaires étrangères Bevin, qui lui ont en outre demandé d’user de son influence auprès du Département d’État pour appuyer la demande britannique d’un prêt de quatre milliards de dollars à des conditions favorables. Il correspond très régulièrement avec le président Truman, le secrétaire d’État Byrnes et le conseiller de la Maison-Blanche Bernard Baruch — un ami de longue date.

Le 22 février 1946, le Département d’État reçoit le « long telegram », rédigé par le chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis à Moscou, George Kennan. C’est une analyse minutieuse et très documentée de la politique du Kremlin, qui s’ouvre par cette constatation  : « L’URSS vit toujours dans une ambiance antagoniste d’‘encerclement capitaliste’, avec lequel il ne peut y avoir à long terme aucune coexistence pacifique permanente. […] À chaque fois que cela apparaîtra opportun et prometteur, des efforts seront faits pour repousser toujours davantage les limites de la puissance soviétique ». 

Mais l’analyse s’achève sur cette mince lueur d’espoir  : « Le pouvoir soviétique ne prend pas de risques inconsidérés. Insensible à la logique de raison, il est hautement sensible à la logique de force. C’est pourquoi il peut aisément battre en retraite — et le fait habituellement — lorsqu’il est confronté à une forte résistance. Dès lors, si l’adversaire a suffisamment de force et montre clairement son intention de s’en servir, il a rarement besoin de le faire. […] C’est pourquoi les succès soviétiques dépendront du degré de cohésion, de fermeté et de vigueur dont fera preuve le monde occidental. » 

Cette première analyse sérieuse de la politique soviétique produit un gros effet à la Maison-Blanche comme au département d’État, elle est communiquée à Churchill peu avant son arrivée à Washington, et elle ne sera pas sans influence sur son discours.

Je peux donc, fort de l’expérience de toute une vie, permettre à mon esprit de s’attarder sur les problèmes qui nous assaillent au lendemain de notre victoire militaire totale,  et tenter, de toutes mes forces, de faire en sorte que ce qui a été gagné, au prix de tant de sacrifices et de souffrances, soit préservé pour la gloire et la sécurité futures de l’humanité.

Les États-Unis sont actuellement à l’apogée de la puissance mondiale. C’est un moment solennel pour la démocratie américaine, car la primauté en matière de puissance s’accompagne d’une responsabilité redoutable envers l’avenir. En regardant autour de vous, vous devez éprouver non seulement le sentiment du devoir accompli, mais aussi la crainte de tomber en-dessous du niveau atteint. Une chance s’ouvre ici à nos deux pays, claire et étincelante. Si nous la rejetons, si nous la négligeons ou si nous la gaspillons, nous attirerons sur nous tous les reproches durables des générations futures. Il faut que la constance morale, la persistance des desseins et l’imposante simplicité de décision guident et régissent la conduite des peuples de langue anglaise en temps de paix, comme elles l’ont fait en temps de guerre. Nous devons nous montrer à la hauteur de cette lourde exigence, et je suis sûr que nous le ferons.

Lorsque les militaires américains abordent quelque grave situation, ils ont coutume d’écrire au-dessus de leur directive les mots de « concept stratégique global ». Il y a de la sagesse là-dedans, car cela mène à la clarté d’esprit. Quel est donc le concept stratégique global que nous devons adopter aujourd’hui ? Ce n’est rien de moins que la sécurité et le bien-être, la liberté et le progrès, pour tous les foyers et toutes les familles, pour tous les hommes et toutes les femmes dans tous les pays. Et je parle tout particulièrement de la myriade de petites maisons et d’appartements où les salariés s’efforcent, au milieu des vicissitudes et des difficultés de la vie, de préserver leurs épouses et leurs enfants des privations et d’élever leurs familles dans la crainte du Seigneur, ou en fonction de conceptions éthiques dont le rôle est souvent puissant.

Pour assurer la sécurité de ces innombrables foyers, il faut les protéger de ces deux gigantesques maraudeurs que sont la guerre et la tyrannie. Nous connaissons tous les effroyables bouleversements qui accablent une famille ordinaire, lorsque le fléau de la guerre s’abat sur le père de famille et sur ceux pour qui il travaille et s’échine. L’effroyable ruine de l’Europe, avec toutes ses gloires disparues, et aussi celle de vastes parties de l’Asie, nous sautent aux yeux. Lorsque les desseins conçus par des hommes pervers ou les impulsions agressives d’États puissants abolissent sur de vastes étendues le cadre de la société civilisée, les gens humbles sont confrontés à des difficultés auxquelles ils ne peuvent faire face. Pour eux, tout est faussé, tout est cassé et même réduit en bouillie.

Jean-Noël Tronc On retrouve dans ce passage l’une des grandes qualités de Winston Churchill, qui est sa profonde humanité et sa capacité à parler simplement et sincèrement de la souffrance humaine, avec empathie.  Il était connu pour avoir la larme facile ; par exemple aux Communes, en 1934, à l’évocation des premières persécutions subies par les Juifs en Allemagne, et pendant la guerre, lorsqu’il allait à la rencontre des pilotes à l’espérance de vie ténue, ou des Londoniens dévastés par le Blitz.

Il était magnanime avec les vaincus et citait souvent ce vers de Virgile dans l’Énéide  : Parcere subjectis et debellare superbos — « épargner ceux qui se soumettent, et dompter les superbes ». C’est ce qu’il fit après la guerre des Boers en plaidant pour une prompte réconciliation, et cela compta beaucoup en 1940 pour que l’Afrique du Sud ne rejoigne pas l’Axe. 

Il fut de ceux qui déplorèrent la dureté des clauses du Traité de Versailles, devinant les conséquences néfastes de ce Traité que Foch qualifia d’« Armistice de 20 ans ». Ce à quoi il fait allusion un peu plus loin dans le discours, à propos de Lloyd George.

Après la Seconde Guerre mondiale, il joua un rôle actif pour encourager la réconciliation franco-allemande et la réintégration rapide de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon dans le concert des nations.

Alors que je me tiens ici en cet après-midi paisible, je frémis à l’idée de ce que vivent des millions d’hommes en ce moment, et de ce qui va leur arriver lorsque la famine régnera sur la terre. Nul ne peut évaluer ce qui a été appelé « la somme inestimée de la douleur humaine ». Notre tâche et notre devoir suprêmes exigent que nous préservions les foyers des gens humbles des horreurs et des misères d’une nouvelle guerre. Nous sommes tous d’accord sur cela.

Après avoir proclamé leur « concept stratégique global » et déterminé les ressources disponibles, nos collègues militaires américains passent toujours à l’étape suivante, à savoir la méthode. Là encore, nous sommes largement d’accord. Une organisation mondiale a déjà été créée, avec pour premier but d’empêcher la guerre  : L’ONU, qui succède à la Société des Nations avec l’ajout déterminant des États-Unis et de tout ce que cela implique, est déjà au travail. Nous devons faire en sorte que son travail soit fructueux, qu’elle soit une réalité et non une mascarade, qu’elle soit une force tournée vers l’action et non une simple écume de paroles creuses, qu’elle soit un véritable temple de paix, où pourront un jour être suspendus les boucliers de maintes nations, et pas seulement une arène dans une tour de Babel. Avant de nous défaire des solides assurances d’armements nationaux garants de notre sécurité, nous devons être certains que notre temple a été construit, non pas sur des sables mouvants ou des bourbiers, mais bien sur du roc. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que notre chemin sera long et ardu, mais si nous persévérons ensemble, comme nous l’avons fait durant les deux Guerres mondiales — mais non, hélas, dans l’intervalle qui les a séparées -, je ne doute pas que nous finirons par atteindre nos objectifs communs.

Toutefois, je tiens à faire une proposition d’action précise et concrète. Nous avons beau instituer des tribunaux et des magistrats, ils ne pourront fonctionner sans shérifs et agents de police. L’Organisation des Nations unies doit être équipée dès le départ d’une force armée internationale. En pareille matière, nous ne pouvons avancer que pas à pas, mais il nous faut commencer tout de suite. Je propose que chaque Puissance et chaque État soit invité à déléguer un certain nombre d’escadrons aériens au service de l’organisation mondiale. Ces escadrons pourraient être entraînés et préparés dans leur propre pays, mais ils se déplaceraient par roulement d’un pays à un autre. Leurs équipages porteraient l’uniforme de leur propre pays, mais avec des insignes différents. Ils ne seraient pas appelés à intervenir contre leur propre nation, mais pour le reste, ils seraient sous les ordres de l’organisation mondiale. Tout cela pourrait démarrer sur une petite échelle, et s’étendre à mesure que grandirait la confiance. J’aurais voulu que ce soit fait après la Première Guerre mondiale, et à présent, je souhaite ardemment que cela s’accomplisse sans délai.

Pourtant, il serait erroné et imprudent de confier le secret de la connaissance ou de l’expérimentation de la bombe atomique, que partagent désormais les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada, à une organisation mondiale encore dans l’enfance. Ce serait folie criminelle que de le laisser aller à la dérive dans ce monde toujours agité et désuni. Personne, dans aucun pays, n’a vu son sommeil troublé en sachant que cette connaissance, ainsi que la méthode et les matières premières nécessaires à sa mise en pratique, se trouvent actuellement pour l’essentiel entre les mains de l’Amérique. Je ne pense pas que nous aurions tous dormi aussi tranquillement si la situation avait été inversée, et qu’un État communiste ou néofasciste détenait actuellement le monopole de ces effroyables engins. 

Jean-Noël Tronc Winston Churchill fut l’un des dirigeants du XXᵉ siècle ayant le plus profondément intégré la science et la technologie à sa vision stratégique, comme élément clef de la supériorité militaire.

Dès son premier passage à l’Amirauté (1911-1915), il engage une transformation majeure de la Royal Navy en imposant la conversion du charbon au pétrole. Cette décision, politiquement risquée, visait à accroître la vitesse, l’autonomie et la capacité opérationnelle de la flotte. Il fut aussi à l’origine de l’idée du char d’assaut et du mot même de « tank ».

Dans l’entre-deux-guerres, il se tint régulièrement informé des avancées scientifiques et notamment le développement du radar, et contribua directement à la mise en place du système de détection aérienne qui joua un rôle décisif dans la bataille d’Angleterre en 1940.

Il apporta un soutien constant aux projets clefs que furent les outils de décryptage installés à Bletchley Park, rassemblement des meilleurs scientifiques, dont Alan Turing, et le programme nucléaire britannique Tube Alloys. Convaincu que l’énergie atomique ouvrirait une ère nouvelle de la guerre et de la diplomatie, Churchill appuya la coopération scientifique et industrielle avec les États-Unis, posant les fondements du projet Manhattan. Il saisit très tôt la dimension géopolitique de l’arme nucléaire.

À notre époque où le personnel politique est souvent peu au fait des avancées scientifiques qui bouleversent notamment les techniques militaires, Churchill reste un modèle à part, notamment à travers le tandem qu’il formait avec son principal conseiller scientifique, Frederick Lindemann, futur Lord Cherwell. Physicien de premier plan, intime politique du Premier ministre, Lindemann incarne l’intégration de l’expertise scientifique au sommet de l’État. Leur relation, fondée sur une étroite confiance, favorisa une circulation rapide de l’information scientifique vers les décideurs politiques et militaires. Elle contribua à faire du Royaume-Uni l’un des premiers pays à articuler stratégie, recherche et industrie dans un effort de guerre total.

La seule peur qu’ils inspirent aurait pu aisément suffire pour imposer des systèmes totalitaires au monde démocratique libre, avec des conséquences terrifiantes pour l’imagination des hommes. Dieu a voulu qu’il n’en soit rien, et nous disposons au moins d’un répit pour mettre de l’ordre dans notre maison avant d’avoir à affronter ce péril  ; et même alors, si nous ne ménageons pas nos efforts, nous posséderons toujours une supériorité suffisamment redoutable pour dissuader efficacement les autres de l’employer, ou de menacer de l’employer. Lorsqu’en définitive la fraternité essentielle entre les hommes sera réellement incarnée et exprimée dans une organisation mondiale, avec toutes les mesures de sauvegarde concrètes nécessaires pour la rendre opérante, de telles capacités pourront naturellement être confiées à cette organisation mondiale.

J’en viens maintenant au second danger qui menace les maisons, les foyers et les gens humbles — à savoir la tyrannie. Nous ne pouvons  nous cacher que les libertés dont jouit chaque citoyen dans l’ensemble des États-Unis et  de  l’Empire britannique n’existent pas dans un nombre considérable de pays, dont certains sont très puissants. Dans ces États, un contrôle est imposé au petit peuple par diverses institutions policières tentaculaires. Le pouvoir de l’État y est exercé sans restriction, soit par des dictateurs, soit par des oligarchies compactes agissant par l’intermédiaire d’un parti privilégié et d’une police politique. À un moment où les difficultés sont si nombreuses, notre devoir n’est pas d’intervenir par la force dans les affaires intérieures de pays que nous n’avons pas conquis pendant la guerre. Mais nous ne devons jamais cesser de proclamer courageusement les grands principes de liberté et de droits de l’homme, qui sont l’héritage commun du monde anglophone et qui, en passant par la Grande Charte, la Déclaration des Droits, l’Habeas Corpus, le jugement par jury et la common law anglaise, trouvent leur plus  illustre expression dans la Déclaration d’Indépendance américaine.

Tout cela signifie que les peuples de tout pays ont le droit, et devraient avoir le pouvoir — par des voies constitutionnelles, par des élections libres et sans entraves, au scrutin secret — de choisir ou de changer la nature ou la forme du gouvernement sous lequel ils vivent, au scrutin secret, dans des élections libres et sans entraves ; cela signifie qu’il faudrait que règne la liberté de parole et de pensée ; que des tribunaux, indépendants du pouvoir exécutif et .que des tribunaux indépendants du pouvoir exécutif, dégagés de toute influence partisane, devraient appliquer des lois ayant reçu l’assentiment large de la majorité ou consacrées par le temps et la coutume. Tels sont les titres de propriété de la liberté qui devraient se trouver dans chaque humble demeure. Tel est le message que les peuples britannique et américain adressent à l’humanité. Prêchons ce que nous pratiquons — et pratiquons ce que nous prêchons.

Je viens d’énoncer les deux grands périls qui menacent les foyers des peuples : la guerre et la tyrannie. Je n’ai pas encore parlé de la pauvreté et du dénuement, qui constituent dans bien des cas l’angoisse dominante. Mais si les dangers de la guerre et de la tyrannie sont écartés, nul doute que la science et la coopération puissent apporter au monde, durant les prochaines années — et certainement au cours des prochaines décennies, instruites à l’école sévère de la guerre — un essor du bien-être matériel allant au-delà de tout ce qui a été connu dans l’histoire humaine.

En cet instant douloureux et haletant, nous voici plongés dans la faim et la détresse, qui sont les séquelles de notre lutte prodigieuse ; mais cela passera, et peut passer rapidement. Il n’y a rien, si ce n’est la folie humaine ou le crime inhumain, qui ne doive priver les nations de l’avènement et de la jouissance d’une ère d’abondance. J’ai souvent cité des paroles apprises il y a cinquante ans d’un grand orateur irlando-américain, un mien ami, M. Bourke Cockran : « Il y a assez pour tous. La terre est une mère généreuse ; elle fournira en abondance la nourriture à tous ses enfants, pourvu qu’ils cultivent son sol dans la justice et dans la paix. » Jusqu’ici, je crois que nous sommes en plein accord.

Alors, tout en poursuivant la méthode propre à réaliser notre concept stratégique d’ensemble, j’en viens au cœur de ce qui m’a conduit jusqu’ici. Ni la prévention certaine de la guerre, ni l’essor continu de l’organisation mondiale ne seront acquis sans ce que j’ai appelé l’association fraternelle des peuples de langue anglaise. Cela signifie une relation particulière entre le Commonwealth et l’Empire britanniques d’une part et les États-Unis d’autre part. Comme ce n’est pas le moment de se perdre en généralités, je me risquerai à être précis. Une association fraternelle exige non seulement l’amitié croissante et la compréhension mutuelle entre nos deux systèmes de sociétés vastes mais apparentés, mais aussi la poursuite d’une étroite relation entre nos conseillers militaires, débouchant sur étude commune des dangers potentiels, sur une similitude des armements et des manuels d’instruction, ainsi que sur un échange d’officiers et de cadets dans les collèges techniques. Elle devrait inclure le maintien des facilités actuelles de sécurité mutuelle, grâce à l’usage conjoint de toutes les bases navales et aériennes possédées par les deux pays à travers le monde. Cela pourrait peut-être doubler la mobilité des forces navales et aériennes américaines ; cela accroîtrait considérablement celle des forces de l’Empire britannique, et pourrait bien conduire, pour peu que le monde s’apaise, à d’importantes économies financières. Nous utilisons déjà en commun un grand nombre d’îles ; dans un proche avenir, d’autres pourraient être confiées à notre garde conjointe.

François Kersaudy Churchill revient sur l’histoire récente de l’alliance étroite qui s’établit entre les États-Unis et la Grande-Bretagne à partir de la Charte de l’Atlantique, signée entre Franklin D. Roosevelt et lui le 14 août 1941, et qui propose une série de principes devant servir au maintien de la paix et de la sécurité internationales. Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, l’alliance étroite entre les deux pays a permis une coordination très poussée de l’effort de guerre. 

Ce que Churchill appelle ici de ses vœux sans le préciser, c’est le maintien du comité des chefs d’état-major conjoints anglo-américains, qui a fait ses preuves durant la guerre, et pourrait servir de base à de nouvelles intégrations militaires. 

C’est sur ces bases que s’établira, à partir de la signature du traité de Washington du 4 avril 1949, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) avec ses 12 pays fondateurs, ayant pour objectif de protéger l’Europe de l’Ouest de la menace soviétique. L’OTAN s’établit dans la suite de l’Union occidentale (UO) créée par le Royaume-Uni, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg par le traité de Bruxelles du 17 mars 1948, qui prévoit une alliance de défense mutuelle en cas d’agression, et dont le coup d’État de Prague du 25 février 1948 aura précipité la conclusion.

Les États-Unis ont déjà un accord permanent de défense avec le Dominion du Canada, qui est si passionnément attaché au Commonwealth et à l’Empire britanniques. Cet accord est plus efficace que nombre d’autres souvent conclus sous l’égide d’alliances formelles. Ce principe devrait être étendu à l’ensemble des membres du Commonwealth, avec une réciprocité totale. Ainsi, quoi qu’il advienne, et seulement ainsi, nous serons nous-mêmes en sécurité et en mesure d’œuvrer ensemble pour les causes élevées et simples qui nous sont chères et ne menacent personne. Il pourrait  arriver un jour — et je crois que ce jour arrivera — où le principe d’une citoyenneté commune finira par s’imposer ; mais nous pouvons laisser cela au destin, dont le bras tendu apparaît déjà clairement à beaucoup d’entre nous.

Nous devons toutefois nous poser une question importante : une relation spéciale entre les États-Unis et le Commonwealth britannique serait-elle incompatible avec nos loyautés primordiales envers l’Organisation mondiale ? Je réponds qu’au contraire, elle constitue probablement le seul moyen pour cette organisation d’atteindre sa pleine stature et sa pleine force. Il existe déjà des relations spéciales entre les États-Unis et le Canada auquel j’ai déjà fait allusion ; il en existe aussi entre les États-Unis et les républiques sud-américaines. Nous, Britanniques, avons un traité de collaboration et d’assistance mutuelle de vingt ans avec la Russie soviétique. Je suis du même avis que M. Bevin, ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, qui considère qu’il pourrait fort bien être porté à cinquante ans pour ce qui nous concerne. Nous ne visons qu’à l’assistance et à la collaboration mutuelles. L’alliance britannique avec le Portugal, ininterrompue depuis 1384, a produit des résultats fructueux à des moments critiques de la dernière guerre. Aucun de ces accords ne contrevient à l’intérêt général d’un accord mondial ou d’une organisation mondiale ; au contraire, ils l’assistent. « Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures. » Des associations particulières entre membres des Nations Unies qui n’ont aucun dessein agressif contre d’autres pays et n’ont aucun projet incompatible avec la Charte des Nations unies, loin d’être nuisibles, sont plutôt bénéfiques et, je le crois, indispensables.

J’ai parlé plus tôt du Temple de la paix. Des ouvriers de tous les pays doivent bâtir ce temple. Si deux de ces ouvriers se connaissent particulièrement bien, s’ils sont de vieux amis, si leurs familles sont entremêlées et s’ils ont « foi dans leurs intentions mutuelles, espérance en l’avenir l’un de l’autre et indulgence envers leurs respectives faiblesses » — pour citer de belles paroles lues ici récemment —, pourquoi ne travailleraient-ils pas ensemble à l’œuvre commune, en amis et en partenaires ? Pourquoi ne partageraient-ils pas leurs outils et n’accroîtraient-ils pas ainsi leurs forces de travail respectives ? En fait, ils doivent le faire, sinon le temple ne sera pas édifié, ou bien, s’il l’est, il pourrait s’effondrer, et alors, nous serions à nouveau convaincus de notre incapacité à apprendre, et contraints de retourner pour la troisième fois à l’école de la guerre, — une guerre incomparablement plus rigoureuse que celle dont nous venons d’être libérés. Les âges obscurs pourraient revenir ; l’âge de pierre pourrait revenir, porté par les ailes étincelantes de la science, et ce qui pourrait aujourd’hui répandre d’incommensurables bénédictions matérielles sur l’humanité serait à même de provoquer sa destruction totale. Prenez garde, vous dis-je : le temps peut être compté. Ne laissons pas dériver les événements jusqu’à ce qu’il soit trop tard. S’il doit y avoir le genre d’association fraternelle que je viens de décrire, avec toute la force et la sûreté supplémentaires que nos deux pays peuvent en retirer, assurons-nous que ce grand événement soit connu du monde entier, et qu’il contribue à maintenir et à stabiliser les fondations de la paix. C’est là le chemin de la sagesse  ; il vaut mieux prévenir que guérir.

Une ombre est tombée sur les scènes si récemment illuminées par la victoire alliée. Nul ne sait ce que la Russie soviétique et son organisation communiste internationale ont l’intention de faire dans l’avenir immédiat, ni quelles sont les limites de leurs tendances expansionnistes et prosélytes — si tant est qu’il y en ait. J’ai une grande admiration et un profond respect pour le vaillant peuple russe et pour mon camarade de guerre, le maréchal Staline. Il y a en Grande-Bretagne — et ici aussi, je n’en doute pas — une sympathie et une bienveillance profondes  envers les peuples de toutes les Russies, ainsi qu’une ferme résolution de persévérer, au travers de bien des divergences et des rebuffades, dans l’établissement d’amitiés durables. Nous comprenons la nécessité pour la Russie d’assurer sa sécurité sur ses frontières occidentales, en supprimant toute possibilité d’agression allemande. Nous souhaitons la bienvenue à une Russie occupant la place qui lui revient parmi les grandes nations du monde. Nous accueillons favorablement son pavillon sur les mers. Par-dessus tout, nous appelons de nos vœux des contacts constants, fréquents et croissants entre le peuple russe et nos propres peuples des deux côtés de l’Atlantique. Il est toutefois de mon devoir — car je suis sûr que vous souhaitez que je vous expose les faits tels que je les vois — de vous présenter certains faits concernant la situation actuelle en Europe.

De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent. Il y a derrière lui toutes les capitales des anciens États de l’Europe centrale et orientale : Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia. Toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent sont maintenant incluses dans ce qu’il me faut appeler la sphère soviétique, et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l’influence soviétique, mais à un degré très élevé, et souvent croissant, de contrôle émanant de Moscou. Athènes seule — la Grèce et ses gloires immortelles — est libre de décider de son avenir lors d’élections sous observation britannique, américaine et française. Le gouvernement polonais dominé par la Russie a été encouragé à opérer des amputations territoriales considérables et injustifiées aux dépens de l’Allemagne, ainsi que des expulsions massives de millions d’Allemands, d’une ampleur cruelle et inimaginable, qui sont actuellement en cours. Les partis communistes, qui étaient très réduits dans tous ces États d’Europe orientale, ont été portés à une prééminence et à une puissance sans commune mesure avec leur importance numérique, et cherchent partout à instaurer un contrôle totalitaire. Des régimes policiers s’imposent dans presque tous les cas, et pour l’heure, à l’exception de la Tchécoslovaquie, il n’y a pas de véritable démocratie.

La Turquie et la Perse sont toutes deux profondément alarmées et troublées par les revendications et les pressions exercées sur elles par le gouvernement de Moscou. À Berlin, les Russes s’efforcent de constituer, dans leur zone d’occupation en Allemagne, un parti quasiment communiste, en favorisant certains groupes de dirigeants allemands de gauche. À la fin des combats, en juin dernier, les armées américaine et britannique se sont retirées vers l’ouest, conformément à un accord antérieur, sur une profondeur atteignant par endroits cent cinquante milles, le long d’un front de près de quatre cents milles, afin de permettre à nos alliés russes d’occuper cette vaste étendue de territoire que les démocraties occidentales avaient conquise.

Si le gouvernement soviétique tente maintenant, par une action séparée, d’ériger dans ses zones une Allemagne pro-communiste, cela provoquera de nouvelles et graves difficultés dans les zones britannique et américaine, et donnera aux Allemands vaincus le pouvoir de se vendre au plus offrant entre les Soviétiques et les démocraties occidentales. Quelles que soient les conclusions que l’on puisse tirer de ces faits — car ce sont bien des faits —, ce n’est certainement pas là l’Europe libérée pour laquelle nous avons combattu  ; et ce n’est pas non plus celle qui porte en elle les ferments d’une paix durable.

La sécurité du monde requiert une unité nouvelle en Europe, dont aucune nation ne devrait être exclue pour toujours. C’est à partir des querelles des grandes nations-mères d’Europe qu’ont surgi les guerres mondiales dont nous avons été témoins, de même que celles d’autrefois. Par deux fois au cours de notre vie, nous avons vu les États-Unis, contre leur volonté et leurs traditions, contre des arguments dont il est impossible de méconnaître la justesse, entraînés par des forces irrésistibles dans ces guerres, juste à temps pour assurer la victoire de la bonne cause, mais seulement après d’effroyables massacres et dévastations. Par deux fois, les États-Unis ont dû envoyer des millions de leurs jeunes hommes au-delà de l’Atlantique pour trouver la guerre ; mais à présent, la guerre peut venir trouver n’importe quelle nation, où qu’elle se situe entre l’aube et le crépuscule. Il nous faut assurément œuvrer, avec une volonté consciente, à une grande pacification de l’Europe, dans le cadre des Nations Unies et conformément à leur Charte. C’est pour moi une cause politique évidente et d’une très grande importance.

Jean-Noël Tronc Churchill fut un Européen convaincu, qui croyait passionnément en la grandeur de la civilisation européenne. Il faut rappeler l’importance de son discours de Zurich du 19 septembre 1946, qui contient un appel à bâtir les « États-Unis d’Europe ». 

Dans ce discours, où il plaide pour la réconciliation franco-allemande, il propose une structure européenne supranationale, avec une organisation politique commune et une coopération économique étroite. Il participa au Congrès de l’Europe à La Haye en mai 1948, réunissant plus de 800 délégués venus de toute l’Europe, et y prononça un discours d’ouverture majeur. 

C’est de ce Congrès que sont issues les résolutions appelant à la mise en place d’une Assemblée européenne, à la future Convention européenne des droits de l’homme (1950) et à la création du Conseil de l’Europe en 1949, dont Churchill est l’un des pères fondateurs.

C’est aussi dans ce discours qu’il établit la distinction entre une Grande-Bretagne associée à l’Europe, mais qu’il n’inclut pas clairement dans ce qui deviendra ensuite la CEE avec le Traité de Rome de 1957. Il restera en effet toujours convaincu que le destin de son pays passe d’abord par « l’alliance des peuples anglo-saxons » à travers d’une part les pays du Commonwealth et d’autre part l’alliance privilégiée avec les États-Unis, dont tout le discours de Fulton constitue comme un vaste plaidoyer.

On peut rappeler que sa statue trônait dans le Bureau ovale à la Maison Blanche lors de l’éprouvante entrevue entre Volodymyr Zelensky — dont la personnalité rappelle à bien des égards celle de Churchill —, Donald Trump et J. D. Vance le 28 février 2025, et se demander ce que celui qui se présentait souvent comme « à moitié américain », en référence à sa mère américaine, aurait pensé de cette scène…

Face au rideau de fer qui s’étend à travers l’Europe, il y a encore d’autres motifs d’inquiétude. En Italie, le parti communiste est sérieusement entravé par la nécessité de soutenir les revendications du maréchal Tito, de formation communiste, sur d’anciens territoires italiens au fond de l’Adriatique. Néanmoins, l’avenir de l’Italie reste en suspens. En outre, on ne saurait imaginer une Europe régénérée sans une France forte. Tout au long de ma vie publique, j’ai œuvré pour une France forte, et je n’ai jamais perdu confiance en sa destinée, même dans les heures les plus sombres. Je ne la perdrai pas davantage aujourd’hui. Pourtant, dans un grand nombre de pays, loin des frontières russes et à travers le monde, des « cinquièmes colonnes » communistes sont installées et à l’œuvre, en parfaite unité et soumission absolue aux directives qu’elles reçoivent de la centrale communiste. À l’exception du Commonwealth britannique et des États-Unis, où le communisme en est encore à ses débuts, les partis communistes ou les cinquièmes colonnes représentent un défi et un péril croissants pour la civilisation chrétienne. Ce sont là des faits bien sombres à évoquer, au lendemain d’une victoire remportée grâce à tant de splendide camaraderie d’armes au service de la liberté et de la démocratie ; mais nous serions bien mal avisés de ne pas y faire face résolument alors qu’il en est encore temps.

Les perspectives sont également inquiétantes en Extrême-Orient, et particulièrement en Mandchourie. L’accord conclu à Yalta, auquel j’ai été partie, était extrêmement favorable à la Russie soviétique, mais il a été conclu à un moment où personne ne pouvait dire si la guerre contre l’Allemagne ne se prolongerait pas tout au long de l’été et de l’automne 1945, et où l’on s’attendait à ce que la guerre contre le Japon se prolonge encore 18 mois après la fin de la guerre contre l’Allemagne. Dans votre pays, vous êtes tous si bien informés au sujet de l’Extrême-Orient et si dévoués à la cause de la Chine que je n’ai pas besoin de m’étendre sur la situation qui y règne.

Je me suis senti tenu de décrire cette ombre qui, à l’ouest comme à l’est, s’étend sur le monde. J’étais un ministre important au moment du traité de Versailles, et un proche ami de M. Lloyd George, qui était à la tête de la délégation britannique à Versailles. Pour ma part, je n’étais pas d’accord avec nombre de choses qui furent faites à cette occasion, mais le souvenir de cette situation est resté gravé dans mon esprit, et il m’est pénible de la comparer à celle qui prévaut aujourd’hui. À cette époque régnaient de grandes espérances et une confiance illimitée en la fin des guerres et en la toute-puissance qu’allait acquérir la Société des nations. Je ne retrouve   ni ne ressens une telle confiance — ou même de telles espérances — dans le monde égaré d’aujourd’hui.

Je n’en repousse pas moins l’idée qu’une nouvelle guerre est inévitable — et plus encore qu’elle est imminente. C’est précisément parce que je suis convaincu que notre destin est toujours entre nos mains, et que nous avons le pouvoir de sauver l’avenir, que je me sens le devoir de parler un moment où l’occasion m’en est donnée. Je ne crois pas que la Russie soviétique désire la guerre. Ce qu’elle désire, ce sont les fruits de la guerre et l’expansion indéfinie de sa puissance et de ses doctrines. Mais ce que nous devons considérer ici aujourd’hui, tant qu’il en est encore temps, c’est la prévention permanente de la guerre et la réalisation, aussi rapide que possible, des conditions de la liberté et de la démocratie dans tous les pays. Nos difficultés et nos dangers ne disparaîtront pas si nous nous voilons la face  ; ils ne disparaîtront pas si nous nous contentons d’attendre de voir ce qui va se passer ; ils ne disparaîtront pas davantage au prix d’une politique d’apaisement. Ce qu’il faut, c’est un arrangement, et plus il est différé, plus il deviendra difficile à conclure, et plus grands deviendront nos périls.

Ce que j’ai pu observer de nos amis et alliés russes pendant la guerre m’a  convaincu qu’il n’est rien qu’ils admirent autant que la force, et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse — surtout la faiblesse militaire. C’est pourquoi l’ancienne doctrine de l’équilibre des puissances est erronée. Nous ne pouvons nous permettre, s’il est en notre pouvoir de l’éviter, d’agir sur des marges étroites, en offrant des tentations à l’épreuve de force. Si les démocraties occidentales restent unies dans le strict respect des principes de la Charte des Nations Unies, leur influence pour promouvoir ces principes sera immense, et nul ne risquera de les molester. Par contre, si elles se divisent ou manquent à leurs devoirs, et si elles laissent échapper ces années décisives, alors effectivement la catastrophe pourrait nous terrasser tous. La dernière fois, j’ai tout vu venir et je l’ai crié à mes compatriotes et au monde ; mais personne n’y a prêté attention. Jusqu’en 1933, et même jusqu’en 1935, l’Allemagne aurait pu être sauvée du sort terrible qui s’est abattu sur elle, et nous aurions tous pu échapper aux malheurs que Hitler a déchaînés sur l’humanité. Jamais, dans toute l’histoire, une guerre n’a été plus facile à prévenir, par une action opportune, que celle qui vient de ravager d’aussi vastes régions du globe. À mon avis, elle aurait pu être empêchée sans coup férir, et l’Allemagne pourrait aujourd’hui être puissante, prospère et honorée. Mais personne n’a voulu écouter, et l’un après l’autre, nous avons tous été aspirés dans cet effroyable tourbillon. 

Jean-Noël Tronc Churchill rappelle ici ses incessantes interventions prophétiques tout au long des années 1930 face à la lâcheté et à la tentation permanente du déni de réalité. Il se rendit impopulaire en disant la vérité sur la montée du péril nazi comme du totalitarisme stalinien, et en prédisant, selon sa célèbre formule, qu’à préférer le déshonneur à la guerre, on aurait les deux, mais à un coût infiniment plus lourd.

Sa capacité à avoir raison presque seul est illustrée par exemple dans la magistrale histoire du IIIe Reich de William Shirer où celui-ci écrit, à propos de la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936 qui ouvrait la voie à l’écroulement de l’Europe démocratique, que « seul Hitler, et seul aussi Churchill en Angleterre, semblent l’avoir compris ». 

Au moment où la Russie attaque l’Europe et où les démocraties européennes sont confrontées à un découplage sans précédent avec le grand allié américain, la lucidité, le courage et l’attachement à la vérité qui furent parmi les grandes qualités de Churchill en font une cible symbolique d’une partie du mouvement MAGA. Un épisode frappant de cette hostilité peu connue en Europe s’est déroulé le 2 septembre 2024, lorsque le très influent Tucker Carlson, figure clef des médias MAGA, a invité le podcasteur Darryl Cooper pour mettre en accusation Churchill.

Dans cette émission de près de deux heures au titre parlant « (The True History of WWII and How Winston Churchill Ruined Europe »), Cooper a traité Churchill de « chief villain of World War II », (« grand méchant de la Seconde Guerre mondiale ») et expliqué qu’il aurait été préférable de laisser en 1939 Hitler et Staline se partager la Pologne sans intervenir, en référence directe à l’invasion de l’Ukraine par Poutine.

Dans une charge à la fois négationniste, antisémite — la Shoah étant comparée à un « accident logistique » — et remplie de contre-vérités historiques, les deux soutiens de Donald Trump ont ainsi rivalisé de propos haineux envers Churchill, accusé surtout d’avoir prétendument entraîné les États-Unis dans la guerre.

Ce révisionnisme historique a choqué les historiens américains connaisseurs de Churchill.

Assurément, nous ne devons pas laisser cela se reproduire. Cela ne peut être évité qu’en parvenant dès maintenant, en 1946, à une bonne entente avec la Russie sur toutes les questions, sous l’autorité générale de l’Organisation des Nations Unies, et au maintien de cette bonne entente durant de longues années de paix, grâce à cet instrument mondial, soutenu par toute la force du monde anglophone et de toutes ses relations. Telle est la solution que je vous soumets respectueusement dans ce discours, auquel j’ai donné le titre : Les nerfs de la paix.

Nul ne doit sous-estimer la puissance immuable de l’Empire britannique et du Commonwealth. Même si vous voyez quarante-six millions d’habitants de notre île préoccupés par leur approvisionnement alimentaire — dont ils ne produisent que la moitié, même en temps de guerre —, ou si nous éprouvons des difficultés à relancer nos industries et nos exportations après six années d’un farouche effort guerrier, n’allez pas croire que nous ne parviendrons pas à traverser ces sombres années de privation, tout comme nous avons traversé les glorieuses années d’agonie — ni que, dans un demi-siècle, vous ne verrez pas soixante-dix ou quatre-vingts millions de Britanniques répartis de par le monde et unis dans la défense de nos traditions, de notre mode de vie et des causes universelles que nous soutenons, vous et nous.

Si l’on ajoute à la population des Commonwealths anglophones celle des États-Unis — avec tout ce qu’une telle coopération implique dans les airs, sur les mers, à travers l’ensemble du globe, dans la science, dans l’industrie et dans la force morale — alors il n’y aura plus d’équilibre des puissances précaire et vacillant pour offrir sa tentation à l’ambition ou à l’aventure  ; il y aura au contraire une absolue certitude de sécurité. Si nous adhérons loyalement à la Charte des Nations Unies et allons de l’avant avec une force sobre et tranquille, en ne convoitant le territoire ou le trésor de personne, en  ne cherchant à imposer aucune domination arbitraire sur la pensée des hommes, si toutes les forces et convictions morales et matérielles britanniques s’unissent aux vôtres en une association fraternelle, alors s’ouvriront les grandes routes de l’avenir, non seulement pour nous, mais pour tous, non seulement pour notre époque, mais pour le siècle à venir.

François Kersaudy Durant les jours qui suivent, le discours est plutôt mal reçu par la presse des deux côtés de l’Atlantique. Dès le 6 mars, le Times de Londres désapprouve le fait d’avoir opposé « démocratie occidentale » et « communisme », dans la mesure où « ils ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre ». Aux États-Unis, la réception est encore plus fraîche  : le Chicago Sun du même jour évoque « des menaces » et des « doctrines empoisonnées », et The Nation confirme : « Churchill a ajouté une mesure substantielle de poison aux relations déjà dégradées entre la Russie et les puissances occidentales », en ajoutant que « Truman s’était montré remarquablement stupide en s’associant à ce discours par sa présence » ; quant au Wall Street Journal du 7 mars, il décrète que « les États-Unis ne veulent pas d’alliance — ou quoi que ce soit qui ressemble à une alliance — avec quelque nation que ce soit. »

Voyant le vent tourner et les élections de mi-mandat approcher, le président Truman s’empresse d’ouvrir le parapluie  ; dans sa conférence de presse du 8 mars, il déclare que sa présence à Fulton ne valait pas approbation des idées de Churchill, et que d’ailleurs, il n’avait pas su d’avance ce que l’orateur allait dire — ce qui est à l’évidence un très gros mensonge. Trois jours plus tard, le président écrit à sa mère  : « Je crois que le discours a eu des effets positifs, bien que je ne sois pas encore prêt à y souscrire. » Pour qu’il y soit enfin prêt, il faudra de nouvelles avancées soviétiques et le passage des élections législatives de novembre. L’année suivante, la doctrine Truman et le plan Marshall représenteront à bien des égards l’aboutissement des idées exprimées à Fulton par Winston Churchill.

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