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Depuis 48 heures, malgré le peu d’informations et le caractère fractionné de cette séquence historique, le Moyen-Orient semble vivre dans un rythme imposé par Netanyahou. Est-ce le cas ?
Oui, nous vivons dans le monde de Netanyahou au sens où il a réussi un coup de force politique historique : entraîner Trump dans une séquence interventionniste, déjà mortelle pour les États-Unis d’Amérique qui ont perdu plusieurs soldats, et que l’administration américaine ne voulait pas assumer au départ.
Une de ses plus grandes victoires stratégiques a donc eu lieu à Washington.
Donald Trump avait bâti une partie de sa promesse politique sur l’arrêt des « guerres sans fin », sur l’idée de ne pas reproduire l’Afghanistan, ni l’Irak. Souvenons-nous du discours de J. D. Vance au Sénat lorsqu’il faisait campagne pour devenir vice-président : c’était un point clef de sa rhétorique, appuyée sur sa légitimité d’ancien soldat. Souvenons-nous aussi du plus récent discours de Riyad, dans lequel Trump pourfendait les néoconservateurs et le nation-building. Pourtant, la Maison-Blanche se retrouve aspirée dans une opération dont l’issue est structurellement incertaine et potentiellement dangereuse : si l’Iran s’effondre sans succession organisée, le conflit ne se refermera pas — il s’étendra, il continuera et il deviendra de plus en plus incontrôlable.
Car les États-Unis ont peut-être un plan ; Trump a peut-être une doctrine bien à lui du regime change — ou plutôt d’une forme de vassalisation. Mais encore faut-il réussir à les mettre en œuvre sur un théâtre lointain qui est aussi un cauchemar politique et géographique. L’Iran n’est en effet pas un bloc homogène : c’est un pays multiethnique, avec une majorité perse mais aussi des Azéris et des Kurdes. Si l’appareil central tombe, un long cycle de fragmentation et d’affrontements internes pourrait s’ouvrir. Et avec lui — la réponse iranienne commence à le montrer — une déstabilisation régionale durable.
Sans forcément avoir réellement affronté ce qui était quand même le but de cette guerre : la neutralisation du programme nucléaire…
Il est clair que le nucléaire n’est plus le sujet principal.
Les négociations, qui paraissaient en bonne voie avant les frappes grâce aux intermédiaires omanais, ont bien sûr totalement éclaté à la suite de la double opération militaire. Pour Trump comme pour Netanyahou, le message est très clair : le but, maintenant, c’est le changement de régime.
Une fois le passage à l’acte effectué le 28 février puis l’annonce de la mort de Khamenei, tout est allé très vite et la question pour Netanyahu s’est désormais transformée : puisqu’il a besoin de mener des guerres pour survivre politiquement, le problème central n’est plus « comment frapper l’Iran ? » mais « quoi frapper après ? »
L’une des plus grandes victoires stratégique de Netanyahou a eu lieu à Washington.
Asiem El Difraoui
Cela ouvre en réalité une série de questions : quelle est l’alternative à la République islamique ? Quelle sera la transition ? Qui contrôle l’appareil sécuritaire ?
Il n’y a pas d’opposition structurée prête à gouverner. Depuis l’étranger, le fils du dernier Shah, depuis l’étranger. Et surtout : le seul acteur qui possède une capacité coercitive et administrative à l’échelle du pays, c’est le régime actuel et, en son cœur, les Gardiens de la Révolution — un État dans l’État.
Réinstaller Reza Pahlavi, même avec des troupes au sol, serait extrêmement compliqué. Karzaï en Afghanistan était populaire et initialement protégé par les Américains et les Britanniques et cela n’a pas pu empêcher la victoire des talibans. Lorsque al-Charaa s’est imposé à la tête de la Syrie, il avait 20 000 hommes très entraînés et une théorie du gouvernement mise en pratique à Idlib. Autrement dit, prendre le pouvoir ne s’improvise pas, même avec l’appui de Washington.
D’où un scénario possible qui suivrait ce qu’on pourrait appeler une logique « vénézuélienne » : pour Trump, cela consisterait à ne pas renverser vraiment l’État profond iranien mais à reconfigurer la façade en composant avec une partie de l’appareil sécuritaire sous conditions — arrêt du nucléaire, accès au pétrole, arrêt du financement de certains proxies… — en échange d’une survie interne.
Trump a déclaré dans la journée de dimanche à The Atlantic que les Iraniens étaient « prêts à parler » et qu’il avait accepté de dialoguer. C’est clairement un signal dans ce sens : Ali Larijani, successeur désigné pour la période de transition, pourrait en somme jouer le rôle pour l’Iran de Delcy Rodríguez au Venezuela.
Une telle transaction serait, à ce stade, le scénario le plus rationnel et le moins coûteux pour Trump — mais Netanyahou pourrait vouloir le faire dérailler.
Pourquoi ?
Netanyahou peut « supporter » le chaos ; Trump, non. Ou en tout cas, pas pour très longtemps.
Là où Netanyahou prend moins de risques directs dans cette guerre avec l’Iran, Trump a un problème autrement plus important : si le choc se traduit par une crise économique mondiale avec comme point de départ le Golfe, qu’une tendance baissière s’installe sur les marchés, qu’une envolée des prix du pétrole devient inarrêtable ou qu’on assiste à des troubles prolongés menaçant la sécurité des citoyens américains dans la région, cette guerre devient électoralement très toxique à l’approche des élections de mi-mandat. On dit souvent que c’est un risque électoral qu’il ne peut pas courir, mais force est de constater qu’il y est allé quand même ; désormais, il y a donc fort à croire qu’il continuera — et même qu’il accélérera.
S’ajoute à cela un autre facteur. Les monarchies du Golfe sont vulnérables : leur modèle économique repose sur la stabilité, le commerce, l’attractivité, le tourisme. Les frappes, les drones, les images d’explosions à Dubaï, Abu Dhabi, Riyad sont un poison pour elles.
Si le Golfe se retourne politiquement contre Trump à cause de son aventure iranienne, l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Émirats pourraient commencer à faire usage de tous les leviers de pression financière dont ils disposent sur Washington.
Trump pourrait chercher à faire entrer l’Iran dans une logique « vénézuélienne ».
Asiem El Difraoui
Selon le Washington Post, l’Arabie Saoudite aurait poussé Trump à intervenir. Cela peut paraître paradoxal…
On voit mal l’intérêt saoudien immédiat, en effet. Depuis la reprise des relations diplomatiques entre Riyad et Téhéran, notamment sous l’égide de la Chine, l’objectif affiché était plutôt celui de la stabilisation.
En revanche, sur le temps long, il y a un bénéfice possible pour Riyad : un Iran durablement affaibli ne peut par exemple plus financer et armer les Houthis comme proxies qui sabotent le modèle saoudien pour le Yémen — et, par ricochet, le modèle de stabilité économique du Golfe.
Mais c’est un jeu dangereux, parce que l’affaiblissement peut aussi prendre la forme d’un effondrement. Ce serait le troc d’une rivalité contenue contre un chaos ingouvernable. Si MBS a vraiment fait ce pari risqué, il sera intéressant de comprendre comment Riyad va réagir aux prochaines étapes de la guerre.
L’extension du champ de bataille à des infrastructures civiles et commerciales dès les premières heures du conflit — des gratte-ciels du Golfe visés par les drones à l’arsenalisation du détroit d’Ormuz — est l’une des dimensions les plus impressionnantes de cette guerre. Quelles autres menaces faut-il craindre en priorité selon vous ?
L’étude de la riposte iranienne est particulièrement intéressante.
La menace la plus évidente qu’elle charrie est celle d’une stratégie de la survie à tout prix des éléments les plus résilients et radicaux du régime, sur le mode de la fuite en avant. Les élites iraniennes accrochées au pouvoir pourraient d’ailleurs jouer sur la différence structurelle entre les intérêts de Netanyahou et ceux de Trump : si le maximalisme a un sens pour le Premier ministre d’Israël, il constitue un piège potentiellement grave pour le Président des États-Unis, qui a utilisé une cartouche énorme avec cette frappe.
Imaginons le pire : que se passerait-il si, à l’intérieur du pays, le régime décidait de réprimer encore plus violemment les manifestants ? L’engagement militaire que peuvent mettre les États-Unis n’est pas sans limite, et un bain de sang prolongé perpétré par les hommes du régime contre la population iranienne serait dramatique pour l’image de Trump dans une guerre où, de toute façon, Washington est trop engagé à ce stade pour changer radicalement de stratégie — à moins d’envoyer des troupes au sol.
Autre scénario, plus probable à mon sens, même si là encore il est impossible de faire des prévisions : il faut se préparer à voir le régime frapper des cibles très diverses et dans des lieux de plus en plus inattendus — des entreprises ou des touristes états-uniens dans la région peuvent clairement en faire partie. Qu’est-ce que Trump pourrait faire de plus que les frappes qu’il mène déjà si cela arrivait ?
Ce qui vient de commencer en Iran et dans la région, en présence des États-Unis, peut devenir une nouvelle guerre sans fin au Moyen-Orient.
Asiem El Difraoui
C’est une autre différence entre Trump et Netanyahou et c’est là que le prisme du Bellum Aeternum est intéressant pour comprendre l’action du dirigeant israélien : il a réussi à éliminer le Guide suprême, que peut-il faire après cela ?
C’est le cœur de ce que j’avais appelé la matrice de la Pax Netanyahou : un mode de leadership qui repose sur le charisme militaire — et donc sur le fait de faire la guerre sans cesse.
Or ce qui vient de commencer en Iran et dans la région, en présence des États-Unis — et c’est vraiment le fait notable — peut devenir une nouvelle guerre sans fin au Moyen-Orient. Pour MBS et les autres maîtres du Golfe, cela sera catastrophique. Pour Trump, cela peut le devenir très rapidement. Netanyahou a quant à lui énormément à y gagner.
À court terme, la guerre d’Iran sert très bien ses intérêts : elle déplace le regard hors de Gaza, elle dilue l’attention sur les colonies en Cisjordanie, elle crée une dynamique d’urgence qui soude certains soutiens et elle peut même être vendue comme un « succès historique ».
Mais à long terme, il y a des coûts : l’image d’Israël dans le monde se dégrade, la question palestinienne revient toujours et, si les États du Golfe imputent à Israël une déstabilisation majeure de leur voisinage, les rapprochements du type Accords d’Abraham ou une normalisation avec Riyad deviennent plus difficiles.
Comment Netanyahou se sort-il de cette séquence ?
Comme pour chacun de ses succès tactiques, en commençant déjà à mettre en œuvre le coup d’après.
Trump et Netanyahou ont un point commun : ils maîtrisent très bien la gestion des crises qu’ils provoquent du point de vue de la communication pour leurs propres opinions publiques ; ils assomment le cycle de l’actualité ; et ils sont tous les deux prêts à escalader ou à faire diversion pour dépasser une défaite, des ennuis judiciaires — et même l’affaire Epstein pour Trump.
Pendant que la séquence iranienne occupe l’espace médiatique mondial, il sera donc intéressant de regarder ailleurs : il se pourrait que le pouvoir israélien avance sur des mesures de fait accompli en Cisjordanie : l’extension des colonies et, in fine, l’annexion.
La séquence ouverte le 28 février en Iran permet désormais à Netanyahou d’envisager l’étape d’après.
Asiem El Difraoui
Car Trump et Netanyahou ont un autre point commun : ils semblent tous les deux considérer que leur héritage historique repose désormais sur la promesse d’extension des frontières de leurs États…
Absolument. Et il est probable que le but recherché par Netanyahou, sa prochaine guerre — et peut-être la dernière — soit plus explicitement tournée vers l’annexion territoriale pour agrandir Israël.
On ne peut évidemment pas faire de projection mais l’on sait qu’au plus haut niveau de l’État, les Israéliens réfléchissent déjà à des solutions.
À quoi pensez-vous ?
À la fin de l’année dernière , la vice-ministre israélienne des Affaires étrangères Sharren Haskel m’a présenté plusieurs scénarios de participation « alternative » des Palestiniens à la gestion de la Cisjordanie.
Dans ces plans, Israël annexerait massivement des territoires en laissant aux Palestiniens le contrôle de tel ou tel conseil communal par exemple. C’est donc une dimension bien présente dans l’horizon mental et la séquence ouverte le 28 février permet désormais à Netanyahou d’envisager cela comme l’étape d’après.
Plus proche de ses frontières, ce qui reste du Hezbollah — dont Israël avait également visé des tunnels à la veille de l’attaque — a aussi repris ses frappes ; le chef du commandement nord israélien a prévenu que la réplique israélienne allait s’intensifier à travers le Liban.
Dans un Moyen-Orient en guerre, Netanyahou prépare donc le coup d’après. De la Méditerranée au Golfe, la région entière pourrait être plongée dans le chaos. Mais au-delà de l’Iran, c’est Gaza et la Cisjordanie qu’il faudra surveiller de très près dans les prochaines semaines. Car c’est là que Netanyahou pourrait choisir désormais d’accélérer.