Fruit d’un travail de recherche et de plusieurs entretiens, nous publions cette enquête-fleuve sur l’influence du Camp des saints sur l’extrême droite états-unienne en regard d’un commentaire ligne à ligne qui décrypte l’entreprise de normalisation d’une fiction raciste par la maison d’édition Vauban Books.

Si vous nous lisez et que vous pensez que ce travail est important, vous pouvez nous soutenir en découvrant toutes nos offres pour vous abonner au Grand Continent

Nul n’est prophète en son pays, dit l’Évangile. Il en est pourtant un dont la parole est bue des deux côtés de l’Atlantique : Jean Raspail (1925-2020), écrivain explorateur devenu augure de l’extrême droite française depuis l’écriture du Camp des saints, un roman dystopique relatant l’invasion de la France, symbole de l’Occident, par un million de migrants venus d’Inde chercher l’espérance.

Depuis sa parution en 1973, Le Camp des saints n’a en effet eu de cesse d’être lu par les figures conservatrices comme la matrice d’un désastre migratoire en cours ou sur le point d’advenir. Outrepassant les frontières littéraires et fictives, le livre a servi de terreau à la théorie conspirationniste du « Grand remplacement », conceptualisée en 2011 par Renaud Camus pour décrire la prétendue substitution d’une population européenne par des étrangers.

Désormais, ce roman du « génocide blanc » ressuscite aux États-Unis, republié par la maison d’édition Vauban Books 1

Le nom de celle-ci laisse entrevoir sa ligne éditoriale, moins littéraire qu’idéologique : il fait écho au marquis de Vauban, urbaniste sous Louis XIV, présenté par la rédaction comme l’apôtre de la « doctrine défensive des frontières naturelles ». Sur son site Internet, Vauban Books déclare ainsi : 

« Le Royaume de France était une entité politique ; c’était aussi une entité territoriale. Pour Vauban, la façon la plus sûre de protéger la première était de fortifier les frontières externes de la seconde.

Nous espérons que le mot écrit pourra servir un objectif similaire, fortifiant une certaine idée de la culture, enracinée, historique, et toujours fragile, afin d’en assurer au mieux la survie. » 

Vauban Books est placé sous la tutelle de la société Redoubt Press LLC. Selon David Austin Walsh, historien à l’université de Virginie et auteur de Taking America Back : The Conservative Movement and the Far Right, le titre de cette société serait un clin d’œil au concept d’America Redoubt, une notion « liée à l’Option Bénédictine de Rod Dreher [éditorialiste à l’American Conservative et proche de J. D. Vance], qui proposait de créer des communautés délibérées de chrétiens vivant selon leurs propres principes religieux. Elle remonte aux années 1980 et postule qu’il serait possible, dans le Nord-Ouest pacifique et en Cascadia, de constituer un ‘ethno-État blanc’ non officiel à travers la formation de communautés intentionnelles. »

Pour Austin Walsh, « au regard des ouvrages publiés par Vauban Books, le nom Redoubt Press semble s’inscrire dans cette logique. » Le « contre-projet » de Vauban Books consiste en effet à traduire les « voix dissidentes » venues d’Europe et négligées comme telles par un « processus très délibéré de curation idéologique et de contrôle ». Renaud Camus, l’essayiste identitaire Driss Ghali, Ernest Renan, théoricien d’une approche volontaire et politique de la nation, Jean-Claude Michéa, critique du libéralisme, et aujourd’hui Jean Raspail composent cette partition d’auteurs jugés indociles. 

Pour James Patterson, spécialiste des questions raciales et de la pensée politique américaine à l’université du Tennessee, « dans cette variété un peu raffinée [de la maison Vauban Books], il y a quelque chose dans la ‘haute culture’ de la France qui la rendrait meilleure, et plus légitime à défendre l’Occident en termes ethno-religieux ». 

C’est là tout l’avantage d’un roman comme Le Camp des Saints pour la droite étatsunienne : a contrario des Turner Diaries (1978) de William Luther Pierce, un récit appelant explicitement à renverser une société cosmopolite pour instaurer un État exclusivement blanc, le roman de Raspail respire un certain prestige littéraire lié à la carrière de son auteur — lauréat en 2003 du Grand Prix de Littérature de l’Académie française.

Une telle reconnaissance institutionnelle est propice à minimiser tout extrémisme sous les oripeaux de la « grande littérature ». Pour Joshua Tait, historien du conservatisme américain, « Le Camp des saints présente un instinct nationaliste et raciste primaire sous une façade littéraire ou esthétique qui l’intellectualise — et donc la justifie après coup. »

Sur son compte officiel X, Vauban Books dilue ainsi les propos racistes qu’il communique en tirant profit du livre de Raspail comme d’un argument d’autorité : tout en relayant des vidéos ou photos dégradantes sur le thème du « Grand Remplacement », la maison d’édition les appuie de citations tirées du Camp des saints.

Brouillant ainsi les frontières entre le réel et le fictionnel, le roman est instrumentalisé à des fins politiques et devient une grille d’intelligibilité du monde. Chelsea Stieber, maître de conférence en littérature française à Tulane University, souligne ainsi que « l’utilisation du livre crée une structure mentale qui autorise, de manière subtile mais efficace, à présenter l’immigration comme une logique à somme nulle : les laisser entrer reviendrait à se laisser détruire ».

Normaliser un roman raciste : l’entreprise éditoriale de Vauban Books

Pour séduire une nouvelle audience, Le Camp des saints se voit doté d’une traduction inédite conduite par Ethan Rundell : ancien étudiant de l’EHESS, il est également le co-fondateur de la maison Vauban Books.

Le roman est également introduit par Nathan Pinkoski, un universitaire canadien qui a traduit en anglais Le Suicide Français d’Éric Zemmour, dans une édition à paraître. Fervent lecteur de Maurras qu’il convoque à de nombreuses reprises, Pinkoski est par ailleurs membre de l’Academia Tocqueville en France, un programme estival proposant aux étudiants de découvrir « l’engagement à la fois critique et constructif du conservatisme français envers le bonapartisme et le césarisme » et « comment les penseurs politiques catholiques ont interagi avec la pensée politique française ». 

Dans la continuité de cette enquête, nous traduisons et commentons en intégralité la préface de Pinkoski

La préface du Camp des saints est à l’avenant de cette matrice idéologique.

La dimension raciste du roman, pourtant structurelle, est occultée au profit d’une réflexion pseudo-philosophique sur la détestation de soi de la civilisation occidentale, prétendument en danger. Après avoir accepté sur le principe un échange, Nathan Pinkoski n’a pas donné suite à nos questions. 

Son texte introductif n’est pas la première tentative faite pour normaliser Le Camp des saints. Depuis son introduction aux États-Unis en 1975 2 — soit deux ans après sa publication en langue originale — le roman n’a cessé de naviguer entre différents publics, chacun œuvrant à sa légitimation et à son repositionnement dans l’espace mainstream.

La réception états-unienne du Camp des saints

Il peut paraître étonnant à première vue qu’un roman français trouve dans les années 1970 une résonance dans le contexte idéologique et politique des États-Unis, le pays ayant un passé migratoire sensiblement distinct de celui de la France. Si plusieurs éléments concourent à expliquer cette fortune critique, le contexte international est le plus important d’entre eux.

En France, le roman de Raspail est publié près de dix ans après les accords d’Évian qui marquent l’indépendance de l’Algérie et sanctionnent le démantèlement de l’empire colonial français. Chez l’auteur, force est de constater l’omniprésence d’une louange du temps des colonies, perçues comme celui du triomphe d’une armée à présent dégénérée, gangrenée par « la pitié » qui la rendrait incapable de tuer. Or comme l’explique David Austin Walsh, « au moins quinze ans avant la publication du Camp des saints, il existait déjà aux États-Unis un intérêt marqué pour la guerre d’Algérie : il se constate, par exemple, dans les cercles d’extrême droite américaine, comme la John Birch Society [groupe d’activistes anticommunistes, conspirationnistes et antisémites], qui a soutenu, en 1958, le retour de Charles de Gaulle au pouvoir, pensant qu’il établirait une dictature militaire à la Franco et préserverait la suprématie européenne en Afrique. »

À cette condition d’une réception favorable s’en ajoutent d’autres. En 1975, les États-Unis sont sous le choc de la guerre du Vietnam (1955-1975) : le pays connaît le désarroi d’avoir pour la première fois perdu une guerre. Cette défaite est d’autant plus amère qu’il ne s’agissait pas d’un conflit contre une grande puissance, mais contre une insurrection de type anticolonial.

En conséquence de ce revers, pour Walsh, il y avait alors aux États-Unis « une anxiété très palpable face à un bloc du ‘tiers-monde’ qui exerce, pour la première fois, son pouvoir politique contre les intérêts américains. Un véritable changement se faisait dans la manière dont les États-Unis comprenaient ces pays, aussi bien au niveau populaire qu’au niveau des élites. »

À ces faits s’ajoutent les inquiétudes liées à la surpopulation : de plus en plus, les citoyens états-uniens craignent que la primauté démographique des États-Unis puisse désormais être contestée « non seulement par l’Union soviétique ou par la Chine, mais aussi par un bloc non aligné du tiers-monde ».

Sur le plan de la politique intérieure, Le Camp des saints paraît deux ans après le premier choc pétrolier de 1973. La conjonction ne peut que contribuer au succès de l’ouvrage : « dans la politique américaine, cet épisode est largement perçu comme l’action coordonnée d’un groupe de pays non blancs, principalement arabes, qui infligent des dommages substantiels à l’économie américaine d’une manière jugée inimaginable encore une décennie auparavant ». En parallèle, le climat d’une peur ethnique est enfin nourri par les mouvements pour les droits civiques, comme le Civil Rights Act de 1964, qui génèrent des résistances face à l’intégration raciale.

Fort de ce contexte, Le Camp des saints est reçu en 1975 comme un ouvrage légitime par la droite dominante, notamment à travers la recension du professeur de lettres à Dartmouth Jeffrey Hart dans National Review, « une revue qui représente une position conservatrice perçue comme respectable » selon Joshua Tait.

« Dans son papier intitulé ‘Raspail’s Superb Scandal’, l’immigration de masse fonctionne surtout comme un ressort narratif, un dispositif de l’intrigue, alors que le véritable sujet serait les libéraux occidentaux. » Ce registre d’interprétation fait écho à celui qu’en fait Nathan Pinkoski de l’ouvrage. L’article en question, daté du 26 septembre 1975, clame que le livre est « sensationnel » : « Dans ce roman, Raspail amène le lecteur à la conclusion surprenante que tuer un million de réfugiés affamés venus d’Inde serait un acte suprême de santé mentale individuelle et culturelle. Raspail est au génocide ce que Lawrence était au sexe 3. » Si Hart admet que Raspail est bien raciste, il donne cependant du racisme une définition relativiste : « La plupart des gens ne souscrivent pas aujourd’hui, et n’ont jamais souscrit dans le passé, à des théories ésotériques concernant la supériorité de telle ou telle race. Cependant, la plupart des gens sont capables de percevoir que ‘l’autre groupe’ est assez différent et vit de manière assez différente du leur. Ces sentiments ‘racistes’ ou ‘ethnocentriques’ sont sans aucun doute sains et ne traduisent qu’une préférence pour sa propre culture et son propre peuple. »

Une fiction devenue un manuel pour le suprémacisme blanc aux États-Unis

Après sa publication en langue anglaise en 1975, le roman continue de tracer son chemin pour faire l’objet d’une nouvelle édition en 1982, grâce à Cordelia Scaife May qui verse 5 000 dollars  à l’Institute for Western Values pour diffuser le livre aux États-Unis.

Héritière de l’immense fortune bancaire des Mellon, May a consacré sa vie à lutter contre la « surpopulation » qu’elle percevait comme une menace mortelle, convaincue que l’émigration en était la cause et qu’il était donc nécessaire de fermer la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Elle est notamment connue pour avoir financé trois organismes anti-immigration, le NumbersUSA, le Center for Immigration Studies (CIS) et la Federation for American Immigration Reform (FAIR) 4. Ces trois groupes de lobbyings ont tous été fondés par le militant anti-immigration et eugéniste John Tanton, très proche des milieux suprémacistes.

C’est John Tanton lui-même qui sera à l’origine d’une autre réédition du Camp des saints, faite en 1994 à travers sa maison d’édition Social Contract Press. 

Quelques mois avant celle-ci, une mesure controversée venait d’être adoptée par référendum en Californie : la Proposition 187, réclamant la suppression de la plupart des services sociaux aux immigrés en situation irrégulière, qui sera finalement bloquée en 1997. 

À l’occasion de la sortie du livre, The Social Contract, revue périodique affiliée à Social Contract Press, consacre un numéro entier au roman. Outre les critiques de l’ouvrage, le numéro est accompagné d’articles et de données sur « la transformation raciale et ethnique des États-Unis induite par l’immigration, actuellement en cours ». 

Dans ce numéro, John Tanton écrit : « Nous, les humains, ne semblons pas apprécier les vérités sans fard. Plutôt que de nous contenter des ‘faits’, nous préférons généralement les voir présentés sous une forme mémorable, comme des pièces de théâtre, des poèmes, des allégories, des métaphores, des fables, des paraboles, des proverbes, des tragédies et des satires. Le poète, le dramaturge, le romancier, le cinéaste peuvent présenter des vérités et nous ouvrir les yeux d’une manière que les analyses démographiques, les études comparatives sur les revenus ou les statistiques sur la protection sociale ne peuvent jamais faire. Les conteurs peuvent avancer des idées interdites aux autres. » 5 L’auteur spécule par la suite sur les chances que Le Camp des saints devienne le « 1984 du XXIe siècle ».

Pour Hannah Gais, journaliste d’investigation et chercheuse spécialisée dans l’extrême droite radicale au Southern Law Poverty Center, « c’est l’édition de John Tanton qui a vraiment contribué à installer Le Camp des saints dans l’imaginaire populaire du mouvement nationaliste blanc » 6.

Signe du succès du roman, le site web VDARE, fondé en 1999 et lui aussi affilié au suprématisme blanc et à l’« alt-right », ira même jusqu’à créer un tag « Camp of the Saints » rassemblant des articles sur l’immigration. En 1995, Jared Taylor, éditeur du magazine suprématiste blanc American Renaissance, contribue de même à promouvoir le livre : « Dans Le Camp des saints, Jean Raspail va plus loin et déclare son allégeance à sa race — bien qu’il s’agisse d’une allégeance teintée d’amertume face à la faiblesse de l’homme blanc. »

Sous l’impulsion de Peter Brimelow, VDARE a travaillé à tisser des liens entre le Parti républicain traditionnel et les tenants du nationalisme blanc. Cette connivence s’est cristallisée autour de Pat Buchanan, dont la candidature à l’élection présidentielle américaine en 2000 fut fortement portée par l’extrême droite et les suprémacistes 7. Dans son livre The Death of the West (2001), celui-ci écrit : « Le Camp des saints, roman de Jean Raspail publié en 1972 qui raconte l’invasion de la France par une armada de personnes démunies issues du tiers-monde, auxquelles l’Europe, paralysée par son égalitarisme et son libéralisme, est incapable de résister, semble avoir été prophétique. L’histoire a commencé à imiter l’art. »

Comme le résume Joshua Tait, c’est ainsi au cours de la décennie 1990 que « le livre connaît une seconde vie : il est relayé par des publications comme Chronicles, un magazine paléo-conservateur influent, représentant la droite traditionnelle et dure, en opposition au réaganisme ou au néoconservatisme perçus comme urbains, juifs et modernes. Le paléo-conservatisme, lui, défendait une vision stricte : le pays devait rester religieux, blanc et ancré dans des cultures régionales — le Sud a sa place, l’Ouest a la sienne. »

Tom Fleming, alors à la tête de Chronicles, joue en effet un rôle clé dans la légitimation du livre : par son intermédiaire, Raspail est en 1997 le lauréat du T. S. Eliot Award, décerné par la Ingersoll Foundation et le Rockford Institute — la récompense allant « aux auteurs censés incarner ‘les meilleures valeurs de notre civilisation’ ».

Le Camp des saints à l’ère Trump

Le roman de Jean Raspail a ainsi connu une réception particulière, reflétant plus largement la porosité des frontières entre le parti conservateur traditionnel et les courants nationalistes blancs : « d’abord légitimé, il est devenu un cliché avant de finalement circuler dans l’espace intellectuel de l’alt-right et des nationalistes blancs en ligne. » 

Aujourd’hui, la réédition du livre achève un processus de normalisation qu’avait déjà entamé l’administration Trump en menant sous l’impulsion du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth une véritable purge de livres à la bibliothèque de l’Académie navale des États-Unis.

Comme le rapporte le New York Times 8, il en a résulté la disparition d’ouvrages écrits par Maya Angelou, essayiste afro-américaine, ou ceux de Janet Jacobs, sociologue américaine ayant travaillé sur les femmes victimes de l’Holocauste. A contrario, deux copies de Mein Kampf sont restées en évidence sur les étagères — aux côtés desquelles trônait Le Camp des saints

Pour David Austin Walsh, « certains textes récurrents, tels que Le Camp des saints, occupent aujourd’hui une place quasi-canonique. Les ultraconservateurs cherchent à développer une culture politique commune via la diffusion d’idées considérées comme des forces historiques majeures ; c’est une théorie que montre Richard Weaver dans Ideas Have Consequences (1948). » Le livre de Weaver, devenu une référence dans le paysage du conservatisme américain, soutient que le déclin de l’Occident serait lié à l’abandon de la vérité absolue au profit d’un relativisme mortifère. Le remède consisterait alors à reconnaître que le monde des idées a des conséquences, comme les actions. 

Dans un article de promotion du Camp des saints paru sur Chronicles, Nathan Pinkoski épouse la même perspective : « Les œuvres de Raspail révèlent une forme de ‘métapolitique’, ce que Joseph de Maistre appelait la ‘métaphysique de la politique’. Elles montrent les intuitions et les aperçus nécessaires pour saisir des réalités plus profondes, ou du moins identifier celles qui manquent dans le présent. »

Pour retrouver le commentaire ligne à ligne de l’intégralité de la préface de Pinkoski, cliquez ici

Partant de cette clef de lecture, la pénétration du roman au sein de l’administration Trump peut être appréhendée à l’aune de plusieurs éléments.

Comment la galaxie trumpiste légitime la dystopie raciste de Raspail

Tout d’abord, Vauban Books gravite au sein d’une galaxie d’institutions ultraconservatrices à l’influence politique manifeste. La réception faite à la réédition du Camp des saints parmi certains think-tanks atteste de cette insertion.

Dans une publication en ligne de The European Conservative, une plateforme intellectuelle influente basée en Hongrie qui promeut l’antilibéralisme et la réaction 9, Rod Dreher, ami proche de J. D. Vance, écrit : « L’Europe n’est pas encore terminée — mais nous pouvons voir sa disparition à l’horizon. Ce qui, en 1973, était de la fiction dystopique spéculative, fait désormais la une des journaux quotidiens. » Son commentaire du livre est accompagné d’un graphique de Steve Sailer intitulé « Le graphique le plus important du monde » 10 qui entend démontrer, à travers la différence de projection démographique entre l’Europe et l’Afrique, une submersion migratoire de l’Occident à venir.

Steve Sailer, autrefois mis au ban par les conservateurs, est devenu un penseur influent de la néoréaction 11. Adepte de la théorie de la « biodiversité humaine », une forme d’eugénisme moderne répandue dans l’alt-right, il écrit dans les sites suprémacistes blancs tels que VDARE et The Unz Review, un blog conspirationniste et révisionniste qui fait, de manière récurrente, l’éloge de Raspail 12.

Le graphique de Sailer que reprend Rod Dreher est issu d’une publication de 2015 sur The Unz Review. Si Sailer dit se fonder sur les données des Nations unies 13, il les extrapole en vérité, en l’admettant à demi 14. De la donnée, soit la croissance plus rapide de la population africaine comparée à celle des autres continents, il tire en effet une interprétation causale erronée : cette croissance conduirait fatalement à des déplacements massifs, qui mèneraient eux-mêmes à l’effondrement civilisationnel de l’Europe.

Réutilisant la figure de Sailer dans son article et fort de cette « preuve », Rod Dreher peut conclure : « Cinquante-deux ans après sa publication, le moment est enfin venu pour Le Camp des saints de trouver un large lectorat — si toutefois il parvient à échapper aux censeurs et à surmonter l’accusation lassante selon laquelle il ne serait rien d’autre qu’un délire d’extrême droite. » 

Pour la réédition de 2025, The American Mind, une publication du Claremont Institute, évoque une « Grande Réédition » (Great Reprinting), dans un jeu de mot explicite avec le terme « Grand Remplacement » (Great Replacement). L’article n’est pas tant un éloge des qualités littéraires du roman que de sa supposée lucidité politique, prompte à lever le voile sur le « génocide blanc » :

« Tous les génocides sont mauvais — voilà ce que Raspail semble vouloir dire à travers ce livre. Cela paraît être la banalité la plus affligeante qui soit, jusqu’à ce que l’on se souvienne que certains génocides sont politiquement plus utiles que d’autres. Vous ne comprenez pas ? C’est toujours mal, semble-t-il nous crier en nous saisissant par les revers de la veste. C’est mal lorsque les Blancs sont les bourreaux, et c’est mal lorsque les Blancs sont les victimes, dit Jean Raspail, anthropologue de longue date et militant en faveur des tribus amérindiennes.

Pour Raspail, il est évident que les pogroms contre les Juifs sont mauvais, et que les massacres des populations civiles allemandes le sont aussi. L’esclavage d’avant la guerre de Sécession était mauvais, mais détruire le Sud pour y mettre fin l’était également. C’est mal, quelles que soient vos opinions politiques. C’est mal même lorsque la population victime ne peut pas être érigée en totem politiquement commode. C’est le message le moins raciste qui soit. Mais à l’ère du ‘Grand Remplacement’, c’est le plus politiquement incorrect — et le plus vital — que nous ayons besoin d’entendre. »

Du Camp des saints à la Stratégie de sécurité nationale

Les liens du Claremont Institute avec la Maison Blanche ne sont plus à démontrer. 

Dans son rapport annuel de 2025, l’institut a publié une liste de ses quatre-vingt-cinq membres ayant rejoint la nouvelle administration, tout en revendiquant qu’ « avant même le début de l’année, Claremont était profondément impliqué dans l’aide à la transition de la nouvelle administration Trump —en participant au recrutement du personnel, en conseillant sur les priorités politiques et en travaillant avec des alliés pour démanteler l’appareil étatique administratif instrumentalisé ». 

Le préfacier de l’édition de 2025, Nathan Pinkoski, est surtout membre du Center For Renewing America.

Ce think-tank ultraconservateur, dont la priorité est d’infuser le nationalisme chrétien au sein de l’administration, a été lancé par Russell Vought, directeur du Bureau de la gestion du budget de l’administration Trump et responsable des coupes massives au sein du gouvernement fédéral. Affirmant être en « mission divine », Vought est aussi l’un des architectes du Project 2025

Pour sa promotion, le roman de Raspail a également bénéficié d’une lecture publique le 6 décembre 2025, faite à Butterworth’s, un bistrot « européen » de Washington D.C. connu pour être un lieu de sociabilité de la nouvelle élite trumpiste. Pour James Patterson, cette lecture a permis de montrer que « cette publication n’était pas destinée à M. Tout le monde, mais souhaitait influencer les assistants et cadres moyens de la droite américaine. En ciblant ce public, l’événement sert à accéder aux élites politiques et à renforcer la crédibilité des promoteurs du livre auprès de figures comme Trump. Au-delà des ventes, il permet de diffuser et de légitimer des idées sur l’immigration en les communiquant à des décideurs influents. »

La lecture publique était d’autant plus opportune que, la veille de l’événement, la Maison-Blanche avait publié sa Stratégie de défense nationale qui anticipait la « disparition civilisationnelle » de l’Europe. Pour Hannah Gais, « rien de tout cela ne semble être une coïncidence, quand on sait combien Pinkoski est lié au mouvement MAGA. Je pense qu’on peut définitivement percevoir l’influence du Camp des saints dans la Stratégie. Même si elle n’est pas explicite, l’empreinte de Stephen Miller est elle aussi indiscutable, tant son pouvoir est incontournable au sein de la Maison-Blanche. »

Stephen Miller, conseiller à la sécurité intérieure des États-Unis et architecte des politiques migratoires de l’administration Trump, est en effet un admirateur invétéré du livre de Raspail. 

En 2019, le Southern Poverty Law Center a révélé des courriels de Stephen Miller recommandant à Julia Hahn, la rédactrice de Breitbart — média de l’alt-right longtemps présidé par Steve Bannon — d’écrire sur Le Camp des saints. Dans l’un de ces messages, Stephen Miller la conseille : « Tu vois [aujourd’hui] le Pape dire que l’Occident doit, en effet, supprimer les frontières. Quelqu’un devrait souligner les parallèles avec Le Camp des saints. » 

Deux semaines plus tard, le 24 septembre 2015, Hahn publiait un article intitulé « Le Camp des saints reflété dans le message du Pape » 15.

De Jean Raspail à Stephen Miller : le « style Camp des saints » de Donald Trump

Pour Matthew Boaz 16, qui a étudié l’influence du Camp des saints dans les politiques anti-immigrations de l’administration Trump, « la ‘lâcheté’ du gouvernement français est vraiment centrale dans le roman, comme son incompétence et sa capacité à se laisser faire. Pour Stephen Miller, le gouvernement est cependant un acteur incontournable. Malgré son incompétence apparente, il est la seule institution capable d’empêcher qu’un scénario similaire à celui du roman ne se produise, et il doit agir à l’inverse de ce que décrit le livre. » 

Dans cette conclusion, Miller rejoindrait Nathan Pinkoski qui, dans sa préface à l’édition de 2025 affirme que le roman « nous montre comment ne pas agir ».

Les politiques de Miller s’inscrivent en effet à rebours du « scénario répulsif » que développe Raspail, celui d’une prétendue apathie des élites.

Le rôle du conseiller à la sécurité intérieure a été central dans la création d’un mur séparant les États-Unis du Mexique, l’élaboration du programme de séparation des familles de sans-papiers institué lors de la première administration et celle du décret présidentiel 13769 suspendant l’entrée sur le territoire des États-Unis de citoyens issus de plusieurs pays majoritairement musulmans.

En mai 2025, selon Axios, Stephen Miller a également ordonné que les agents de la police fédérale de l’immigration capturent 3 000 personnes par jour, soit plus d’1 million en seulement un an 17

Mais plus troublante encore est la similitude entre la rhétorique alarmiste du livre et celle des discours de Trump, dont Stephen Miller est la principale plume. 

Nous en proposons une analyse comparative non exhaustive, pour observer des liens de convergence entre, d’une part, une rhétorique non fictionnelle qui, bien que basée sur un substrat fantasmatique et mythique évident — le « Grand Remplacement » — a une fin pragmatique explicite — l’exclusion des migrants — et, d’autre part un roman qui se revendique comme tel mais alimente une ambiguïté dans sa relation avec le réel, en ce qu’il affirme prédire l’avenir.

S’il ne s’agit bien sûr pas là d’établir un lien de cause à effet, on observe la permanence de certaines images ou métaphores du Camp des saints qui, ayant infusé les discours MAGA, se retrouvent presque telles quelles dans la rhétorique de Donald Trump.

Ce réseau d’images n’est pas innocent : il concourt à nourrir et légitimer des actes politiques. Le recours de Trump à l’Alien Act de 1798 n’en est qu’un exemple.

Créé alors que les États-Unis pensaient entrer en guerre contre la France, l’Alien Act stipule que « chaque fois qu’une guerre déclarée […] ou toute invasion ou incursion prédatrice sera perpétrée, tentée ou menacée » contre les États-Unis, tous les « sujets de la nation ou du gouvernement hostile » peuvent être « appréhendés, retenus, sécurisés et expulsés en tant qu’ennemis étrangers » 18.

Réinterprétant ce texte, l’administration Trump l’a invoqué comme base légale pour l’expulsion de centaines de personnes étrangères accusées d’appartenir à des gangs.

Le 20 janvier 2025, Trump signe l’un des premiers décrets présidentiels de son nouveau mandat. Intitulé : « Protéger le peuple américain contre l’invasion » 19 il déclare : « Des États, comme le Grand État du Texas, ont demandé au gouvernement fédéral une protection contre une invasion pendant l’administration Biden, mais celui-ci n’a pas réussi à les protéger contre l’entrée de millions d’immigrants illégaux aux États-Unis, envahissant leurs communautés. » 20

À travers ces initiatives, Trump s’inscrit en opposition avec le président français fictif du Camp des saints dont Raspail ridiculise la lâcheté dans sa préface de 2011 :

« Parlant de ceux qui arrivent et qui envahissent le pays, il dit : ‘Leur destin est tragique, mais par voie de conséquence, le nôtre ne l’est pas moins…’ Il prend ses responsabilités : ‘J’ai donné l’ordre à notre armée nationale de s’opposer, par les armes, à leur débarquement.’ […] Et là, brusquement, il s’interrompt. Sa voix se brise. […] ‘Tuer est difficile. Savoir pourquoi l’est plus encore[…]’ Et il délie ‘chaque soldat, chaque policier, chaque gendarme, chaque officier’, de leur devoir d’obéissance. Big Other l’a rattrapé. » 21

Face au brouillage que peuvent opérer Raspail comme Trump, les distinctions doivent être faites de nouveau.

David Shariatmadari, journaliste à The Guardian, clarifie ainsi ce qui devrait pourtant aller de soi : « Nous ne devrions pas avoir à le souligner mais : un essaim d’insectes détruit les cultures et gâche la nourriture. Des armées d’envahisseurs brûlent des villes et commettent des actes de génocide. Des inondations détruisent des biens immobiliers et noient des gens. Les migrants ne font rien de tout cela. » 22

Le seul véritable avertissement que possède, en creux, Le Camp des saints porte en définitive sur le danger que recèlent métaphores et images lorsque celles-ci recouvrent le réel et s’y substituent : en effaçant les lignes, elles permettent de justifier la violence.

Sources
  1. La maison d’édition a été cofondée en 2023 par Ethan Rundell et Louis Betty, maître de conférence en littérature française à l’Université Wisconsin-Whitewater. Les deux fondateurs n’ont pas répondu à nos nombreuses sollicitations.
  2. À l’époque, cette publication est à l’initiative de la maison d’édition Scribner, à vocation généraliste, la traduction étant de Norman Shapiro.
  3. D.H Lawrence est l’auteur de L’Amant de Lady Chatterley (1928), un roman qui a scandalisé pour ses descriptions sexuelles crues et sa narration de l’adultère.
  4. Nicholas Kulish et Mike McIntire, « Why an Heiress Spent Her Fortune Trying to Keep Immigrants Out », The New York Times, 14 août 2019.
  5. John Tanton, « The Camp of the Saints Revisited », The Social Contract, vol. 5, n°2, hiver 1994-1995.
  6. Jared Taylor, « Fairest Things Have Fleetest Endings », American Renaissance, juin 1995.
  7. Ce soutien affaiblira sa campagne et participera, plus largement, à l’érosion du Reform Party.
  8. John Ismay, « Who’s In and Who’s Out at the Naval Academy’s Library ? », The New York Times, 11 avril 2025.
  9. Valentin Behr, Eve Gianoncelli, « Une internationale d’intellectuels conservateurs aiguille le débat public dans plusieurs pays », Le Monde, 4 juillet 2025.
  10. Steve Sailer, « The world’s most important graph », The Unz Review, 23 avril 2015.
  11. Park MacDougald et Jason Willick, « The Man Who Invented Identity Politics for the New Right », Intelligencer, 30 avril 2017.
  12. Peter Bradley, « The Camp of the Saints After 50 Years, by Peter Bradley », The Unz Review, 4 octobre 2024.
  13. Les données que reprend Sailer sont datées de 2012. Cf. World Population Prospects. The 2012 Revision, Nations unies, 2013.
  14. Sailer déclare ainsi : « Maintenant, bien sûr, ces projections de l’ONU reposent sur l’hypothèse très discutable que le taux d’émigration depuis l’Afrique diminuera régulièrement. Le million ou plus d’Africains actuellement massés en Libye, attendant de prendre la mer pour l’Union européenne, où ils inviteront probablement leurs proches à les rejoindre, ne serait probablement pas d’accord avec cette hypothèse optimiste. »
  15. Hahn a par la suite occupé des fonctions importantes au sein de l’administration Trump, notamment comme directrice adjointe des communications. Elle a fini par rejoindre le département du Trésor avant de quitter son poste fin 2025.
  16. Maître de conférence en droit de l’immigration à l’université de Kentucky.
  17. Brittany Gibson, Stef W. Kight, « Scoop : Stephen Miller, Noem tell ICE to supercharge immigrant arrests », Axios, 28 mai 2025.
  18. Tim Balk, « A History of the Alien Enemies Act of 1798 », The New York Times, 21 mars 2025.
  19. Protecting The American People Against Invasion, Maison-Blanche, 20 janvier 2025.
  20. Fact Sheet : President Donald J. Trump Protects the States and the American People by Closing the Border to Illegals via Proclamation, Maison-Blanche, 22 janvier 2025. Nous soulignons.
  21. Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, Robert Laffont, Paris, 2011, p. 29.
  22. David Shariatmadari, « Swarms, floods and marauders : the toxic metaphors of the migration debate », The Guardian, 10 août 2015. Cité dans Catrin Bang Nilsen, « Usages argumentatifs de la métaphore et représentation des mouvements migratoires dans la presse francophone », s. l., 2017