Un an après l’intervention particulièrement agressive de J. D. Vance à Munich, le secrétaire d’État américain s’est rendu à son tour à la Conférence sur la sécurité pour prononcer un discours d’un tout autre registre, qualifié de « rassurant » par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen. 

  • Marco Rubio a insisté sur les éléments de continuité entre les deux rives de l’Atlantique. Son discours s’est articulé autour d’un éloge occidentaliste de l’Europe, en partant d’un thème très présent dans le discours trumpiste, qui oppose un « Occident fort » à des adversaires systémiques ou à un « déclin civilisationnel ». 
  • Le secrétaire d’État a ainsi mis en avant l’héritage civilisationnel commun, en insistant sur la nécessité pour l’Europe de « devenir forte » et sur l’intérêt mutuel d’un rééquilibrage qui ne rompe pas l’alliance, mais la consolide : « Nous voulons une alliance qui se lance avec audace dans l’avenir et dont la seule peur soit de ne pas laisser à nos enfants des nations plus fières, plus fortes et plus riches. »   

Les résultats de notre dernière vague Eurobazooka — un sondage réalisé par Cluster 17 dans neuf pays du 13 au 19 janvier — permettent de comprendre l’horizon de réception de ce discours.

  • À l’échelle agrégée, une majorité nette (59 %) estime que Donald Trump est en train de « fragiliser l’Occident », contre 14 % qui pensent qu’il le « renforce », tandis que 23 % répondent « ni l’un ni l’autre » et 4 % n’ont pas d’opinion. 
  • Le message central — l’administration Trump serait en train de sauver l’Occident de manière brusque — a été largement relayé en Europe ces derniers mois, mais il ne semble pas avoir convaincu les Européens. Le rapport de force est donc clairement défavorable dans la perception globale, avec un écart de 45 points entre fragilisation et renforcement. 
  • La part non négligeable de réponses intermédiaires (« ni l’un ni l’autre », 23 %) indique toutefois qu’une fraction importante de l’opinion ne s’inscrit pas dans une lecture strictement positive ou négative, ce qui nuance l’idée d’un rejet homogène et laisse apparaître une zone d’incertitude ou d’attentisme. 

Lorsqu’on étudie les résultats par pays, on note une nette homogénéité. 

  • Dans chacun des pays étudiés, l’idée que Donald Trump « fragilise l’Occident » arrive en tête. Ce taux oscille entre 42 % en Pologne et 70 % en Belgique, avec des niveaux particulièrement élevés en Allemagne (67 %), au Danemark (66 %) et en France (61 %). 
  • À l’inverse, la thèse d’un « renforcement » reste minoritaire partout, culminant à 18 % en Pologne et descendant jusqu’à 10 % en Belgique, ce qui confirme la domination d’une lecture négative à l’échelle européenne.
  • Des nuances nationales apparaissent toutefois. La Pologne se distingue par un écart plus réduit entre fragilisation (42 %) et renforcement (18 %), ainsi que par une part importante de réponses « ni l’un ni l’autre » (28 %) et « sans opinion » (12 %). L’Italie présente aussi une zone intermédiaire notable (29 %). À l’opposé, la Belgique combine un niveau très élevé de fragilisation (70 %) avec une très faible part de réponses neutres (3 %), traduisant une opinion plus tranchée.

Ce clivage est d’abord géopolitique. Comme pour d’autres questions du sondage, celle de la fragmentation de l’Occident divise nettement les forces politiques les plus proches du trumpisme : leurs électorats apparaissent partagés, parfois presque à parts égales, entre l’idée d’un renforcement et celle d’une fragilisation. 

  • En Italie, les électeurs de Fratelli d’Italia, le parti de la présidente du Conseil Giorgia Meloni, apparaissent presque parfaitement clivés. De manière plus générale, les électorats des forces de la coalition dite de centre-droite (Forza Italia, Lega, Fratelli d’Italia) se distinguent par un équilibre inédit des jugements : entre 28 % et 33 % d’entre eux considèrent que Donald Trump « renforce l’Occident », tandis que 23 % à 35 % estiment qu’il le « fragilise ». À cela s’ajoute une part importante de réponses « ni l’un ni l’autre », qui atteint jusqu’à 45 % pour Forza Italia. 
  • Les forces progressistes, du M5S au PD en passant par AVS, sont de leur côté très largement convergentes avec environ 80 % estimant que Donald Trump « fragilise » l’Occident.
  • Un phénomène similaire est présent également en France. Les électeurs du Rassemblement national sont presque parfaitement partagés en trois groupes homogènes : 25 % d’entre eux estiment que Donald Trump renforce l’Occident, 35 % qu’il le fragilise, et 31 % ne se positionnent ni pour ni contre. Le seul électorat à avoir une position majoritaire sur le renforcement de l’Occident (51 %) est celui de Reconquête. 
  • Comme dans le reste du continent, une majorité très large d’électeurs, de l’extrême gauche au centre, est nettement sur des positions anti-trumpiste.

L’opération de réassurance, voire de séduction, menée par Marco Rubio à Munich s’adresse à une opinion publique européenne déjà clairement divisée. 

  • Plus que de convaincre un public déjà positionné, l’administration Trump a peut-être voulu corriger la perception majoritaire selon laquelle sa politique mettrait à l’épreuve la cohésion de l’Occident. 
  • Pour ce faire, elle s’est adressée aux élites et à ces électeurs, le plus souvent situés à droite de l’échiquier politique, qui ont du mal à prendre parti en raison d’une rhétorique et d’agissements particulièrement brutaux.
  • Marco Rubio a pu également se positionner comme un possible héritier de l’après-Trump : comme l’a indiqué une source de premier plan à la revue, à Washington, certains proches de Trump estiment qu’à l’approche d’élections de mi-mandat risquées, l’avenir du Parti républicain pourrait se jouer au-delà du président. Ils voient en Marco Rubio, fort de son image internationale et de son parcours de fils de migrants cubains, une possible figure de transition capable de réconcilier le mouvement MAGA, le GOP et les élites internationales.