Avant propos. Hirschman et le parti pris de l’espérance

Les conférences Albert Hirschman, organisées à l’UNESCO en collaboration avec Le Grand Continent, visent à repenser les sciences sociales et le concept même de développement à une époque qui met en question les catégories et les politiques établies.

Le Grand Continent a souvent contribué aux analyses de notre temps avec au moins deux apports essentiels, tous deux inspirés par Antonio Gramsci — grand intellectuel italien et victime du fascisme, tout comme Eugenio Colorni, beau-frère et inspirateur de Hirschman. 

Le premier apport est celui de l’interrègne, ce moment historique où « l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas encore naître », et où prolifèrent des symptômes morbides. Il est plausible que nous vivions aujourd’hui une phase similaire où, comme Gramsci l’annonçait, un deuxième phénomène peut souvent apparaître : le césarisme, l’irruption de figures qui se présentent comme des arbitres et prétendent inaugurer de nouvelles configurations, mais qui apportent souvent des dérives autoritaires et conservatrices. L’histoire nous rappelle qu’après César, la République laisse place à l’Empire, et à des personnages inquiétants tels que Néron ou Caligula — ce dernier plus amateur des ânes que des arts, un écho qui ne peut manquer de résonner à notre époque.

Alors, que faire ? Et pourquoi Hirschman ?

Hirschman n’est pas seulement un géant intellectuel du XXe siècle, auteur d’ouvrages qui ont transformé la théorie économique, sociale et politique. Il est aussi une figure de courage et d’engagement civique, antifasciste, animé par un parti pris de l’espérance (« a bias for hope »), et une recherche inlassable de possibilités dans les moments les plus sombres.

Il ne s’agit pas d’un optimisme générique, mais de la conscience que les sociétés ne sont pas des blocs monolithiques. Bien plutôt, celles-ci sont des ensembles complexes dans lesquels les fractures et les déséquilibres peuvent ouvrir des espaces d’action collective et de transformation inattendus.

C’est dans le cadre de ce « possibilisme » hirschmanien que Jayati Ghosh, économiste indienne et figure de référence dans le débat sur les inégalités et le développement, a accepté de situer la conférence dont est issu ce texte.

À la suite d’Hirschman, elle rejette les simplifications, les formules préétablies et orthodoxes, ainsi que la diffusion de prétendues « bonnes pratiques » du Nord vers le Sud. Sa contribution est d’autant plus précieuse qu’elle ne se limite pas à critiquer les modèles dominants de coopération et leurs indicateurs — du PIB comme mesure du bien-être au paradigme fondé sur les exportations et à celui, basé sur la charité, de l’aide publique au développement.

Jayati Ghosh propose des moyens concrets de réinventer les stratégies de développement, en adaptant les outils aux différents contextes, et invite à repenser la coopération internationale pour soutenir les transformations sociales urgentes. 

Trois questions fondamentales structurent le parcours qu’elle propose : que signifie le développement aujourd’hui ? Comment le mesurer de manière plus fidèle aux vies réelles et aux contraintes planétaires ? Et surtout, quelles directions emprunter dans un monde traversé par de multiples crises ?

Mario Pezzini

L’économie du développement est depuis longtemps une préoccupation importante pour notre discipline, peut-être même la plus importante. On peut affirmer sans crainte que ceux que nous considérons comme les premiers économistes — les premiers qu’ait connu l’Europe, ou les premiers que virent émerger d’autres régions du monde —, étaient en réalité des analystes du développement autant que des philosophes qui se penchaient sur la morale ou l’état du monde.

Pendant un certain temps, le développement a été considéré comme synonyme d’un taux de croissance élevé du produit intérieur brut (PIB), au motif qu’une expansion rapide du revenu national se répercuterait sur l’ensemble de la population ; ses bénéfices « ruisselleraient » vers les plus pauvres. 

Cela a conduit à une approche, qu’on sait aujourd’hui simpliste, où l’on se basait sur l’augmentation du revenu par habitant, censée entraîner de manière organique d’autres changements positifs dans l’organisation sociale et économique.

L’expérience a montré que la croissance économique globale n’était ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population. Ce constat a conduit à des approches plus composites, tenant compte non seulement de la répartition des revenus, mais aussi de la transformation structurelle de l’économie.

Le projet de développement que portait l’économie a alors changé de direction pour tenter d’accompagner la transition des travailleurs vers des activités à plus forte valeur ajoutée. En raison de la productivité plus élevée de la main-d’œuvre et des progrès technologiques plus rapides dans l’industrie — en particulier dans le secteur manufacturier — par rapport à la production primaire, cette approche a peu à peu tendu à identifier le terme de développement à celui d’industrialisation.

L’échec des vieux modèles

Le modèle « classique » identifié par Kuznets et d’autres décrivait un passage du secteur primaire — agriculture — au secteur secondaire — industrie, en particulier manufacturière — puis au secteur des services. Le changement s’accompagnait alors d’une formalisation des activités économiques et de l’emploi. 

Cette approche a donné lieu à une littérature abondante, qui s’intéressait moins au « pourquoi » qu’au « comment » de l’industrialisation.

Elle encouragea l’idée que les économies moins développées différaient fondamentalement dans la logique de leurs systèmes économiques.

Il existait des approches contradictoires en matière de stratégie de croissance : d’une part, les stratégies de croissance équilibrée dépendant d’une coordination centrale par le biais de la planification du développement et, d’autre part, les arguments de Hirschman 1 en faveur d’une croissance déséquilibrée. Selon cette dernière stratégie, les « déséquilibres » et les « points de pression » pouvaient générer une expansion économique grâce à des liens en amont et en aval et à des ajustements politiques.

Cependant, les changements structurels ne se sont pas toujours déroulés de la manière idéale dont on les avait conçus et prévus au milieu du XXe siècle.

Si la part de l’agriculture dans la production a généralement eu tendance à diminuer, dans de nombreux pays, cela ne s’est pas accompagné d’une baisse équivalente de l’emploi agricole. 

Au cours du siècle dernier, différentes économies ont ainsi présenté des modèles de changement structurel et de transformation économique très divers. Certaines ont réussi leur transition vers l’industrie manufacturière — comme les États développementalistes d’Asie orientale et, plus, récemment la Chine —, mais il existe également des exemples d’expansion rapide au départ, suivie d’une stagnation du secteur manufacturier, qui ont donné lieu à des régimes dualistes du marché du travail, comme dans certains pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud. Dans quelques cas récents, les services sont devenus les moteurs de la croissance, tandis que les économies agraires à faible revenu et les économies riches en minerais ont suivi des trajectoires différentes.

La croissance économique globale n’est ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population.

Jayati Ghosh

Dans tous les cas, il est devenu évident que la croissance du secteur industriel à elle seule ne résoudrait pas le problème de l’emploi dans les économies sous-développées.

Elle ne conduirait pas non plus nécessairement au « développement humain », un concept développé et approfondi dans les années 1990 par Amartya Sen 2 et Mahbub-ul-Haq 3. Cette conclusion résultait de la reconnaissance du fait que le revenu monétaire, même en termes de revenu par habitant, pouvait être au mieux un indicateur médiocre — voire, au pire, un indicateur trompeur — du progrès économique et social.

L’indice de développement humain qu’on a conçu à la suite de ce constat a ainsi ajouté l’éducation et la santé au PIB par habitant.

Cette approche soutenait que le développement devait passer par l’élargissement des capacités humaines grâce à l’accès universel aux biens fondamentaux — tels que l’alimentation, le logement et les équipements essentiels, la santé et l’éducation — tout en garantissant la sécurité et la dignité humaines pour tous. Par la suite, Sen a soutenu que le développement devait être considéré « comme un processus d’élargissement des libertés réelles dont jouissent les individus 4 ».

Dans tous ces cas, l’accent était mis sur les processus et les grandes questions qu’on considérait structurantes.

Le monde sans Histoire du Consensus de Washington

On a ensuite assisté à un changement important dans les approches politiques du développement, qui a coïncidé avec les processus de mondialisation du commerce et de la finance, ainsi qu’avec un recours accru aux activités privées — en particulier celles des entreprises — pour atteindre les objectifs sociaux. 

L’année 1989 a vu à la fois la chute du mur de Berlin et la naissance du Consensus de Washington : avec le recul, il est clair que ces deux faits étaient étroitement liés sur le plan idéologique.

Les arguments du Consensus de Washington ont alors pris une forme concrète lors de la conception des mécanismes d’aide au développement, des « recommandations » faites par les institutions financières internationales ; ces outils ont aussi été déployés à l’occasion de différentes crises.

Issu de l’ethos intellectuel qui prévalait dans les centres universitaires établis du monde riche, le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord, en portant avant tout l’accent sur une conception néolibérale du marché. 

Cela s’est accompagné d’un changement de perspective dans le discours sur le développement, qui s’est détourné des processus macroéconomiques et sectoriels pour se concentrer sur la « réduction de la pauvreté ». Ce tournant marquait le déclin de l’économie du développement. La réduction de la pauvreté a alors été considérée comme le résultat de politiques spécifiques et ciblées, plutôt que de processus économiques plus larges.

L’approche sous-jacente reposait sur l’idée que les prix et les quantités sont déterminés simultanément par le mécanisme du marché — les prix relatifs étant les facteurs cruciaux qui déterminent l’allocation des ressources ainsi que le niveau et la composition de la production. Cela valait aussi bien pour les baux fonciers, les marchés de crédit ruraux semi-formels que pour une économie en développement engagée dans le commerce international.

Une symétrie simple était supposée entre les « facteurs de production ». Ainsi, les rendements des « facteurs » (terre, travail, capital) étaient considérés comme déterminés de la même manière que les prix des biens, par la simple interaction de l’offre et de la demande. 

Certaines « défaillances du marché » étaient admises, mais les interventions politiques se concentraient sur l’introduction d’incitations ou de freins dans le mécanisme du marché, dans le but de promouvoir « l’efficacité ».

Toute ingérence indésirable dans le fonctionnement du marché était associée à des « défaillances gouvernementales » largement médiatisées. 

Les externalités étaient reconnues, mais on cherchait à les intégrer dans des modèles plus faciles à appréhender, réduisant ainsi la complexité de leurs effets.

Même lorsqu’il était admis que « l’histoire a son importance », celle-ci était généralement réduite à certaines affirmations simples et « modélisables ».

En conséquence, on cherchait à expliquer les caractéristiques particulières des économies en développement selon les principes de l’individualisme méthodologique, avec toutefois quelques nuances culturelles. La différence avec l’approche beaucoup plus sophistiquée et nuancée d’Albert Hirschman ne pouvait être plus frappante.

Ceux qui, auparavant, auraient étudié le développement comme une transformation structurelle se concentraient désormais sur la réduction de la pauvreté et sur les outils particuliers qui pouvaient y parvenir. L’accent a été mis sur des interventions spécifiques — des micro-solutions qui semblent fonctionner dans des cas particuliers — et sur la manière dont elles pouvaient être modifiées ou répliquées à grande échelle.

L’industrie mondiale du développement qui a émergé a continué à rechercher ces solutions miracles pour réduire la pauvreté. 

Le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord.

Jayati Ghosh

Pourquoi nous avons refusé de comprendre de quoi était faite la pauvreté

Des modes éphémères ont ainsi vu le jour, parmi lesquelles on peut citer, dans l’ordre chronologique : la libéralisation des marchés et la suppression des contrôles gouvernementaux ; la reconnaissance de « droits de propriété » aux habitants des bidonvilles ; la microfinance ; et plus récemment, les transferts monétaires. 

Cette approche avait une vision très limitée de ce qu’est la pauvreté et de la manière dont elle est générée : elle faisait abstraction de tous les processus économiques fondamentaux et des caractéristiques systémiques qui déterminent la pauvreté.

La « classe » était généralement absente du débat, ou n’était mentionnée que sous la forme de « discrimination sociale » : son contenu économique étant effectivement effacé.

Les pauvres n’étaient pas définis par leur manque d’actifs — ce qui aurait nécessairement attiré l’attention sur la concentration des actifs ailleurs dans la société — mais par leur manque de revenus ou d’autres aspects — tels qu’une mauvaise alimentation, un logement insalubre et un accès limité aux services publics et aux services sociaux de base, etc. De même, ils n’étaient que rarement définis par leur situation économique ou leur profession, par exemple en tant que travailleurs occupant des emplois peu rémunérés ou incapables de trouver un emploi rémunéré, ou contraints de trouver des moyens de subsistance dans des environnements fragiles où la survie est difficile.

L’économie informelle a été bien étudiée — mais le travail non rémunéré a été plus ou moins totalement ignoré.

L’étude des processus macroéconomiques a également été largement négligée dans la réflexion sur la pauvreté : ainsi des modèles commerciaux et économiques qui déterminent les niveaux d’emploi et leur répartition ainsi que la viabilité de certaines activités, des politiques budgétaires qui déterminent dans quelle mesure des services publics essentiels tels que l’assainissement, la santé et l’éducation seront fournis, des politiques d’investissement qui déterminent le type d’infrastructures physiques disponibles et donc le retard d’une région particulière, ou des politiques financières qui créent une volatilité cyclique sur divers marchés.

Le lien entre l’enrichissement de certains et l’appauvrissement des autres a rarement été mis en évidence, un peu comme si les riches et les pauvres vivaient dans des mondes sociaux différents sans aucune interdépendance économique — et que les premiers ne dépendaient pas du travail des seconds.

Cette étroitesse de vue est également évidente dans les parties de ces analyses consacrées aux processus internationaux.

Elles ignoraient en particulier la manière dont les processus et les règles économiques mondiaux affectaient la capacité des États des pays moins développés à tenter de diversifier leur économie et à garantir les droits sociaux et économiques de leurs citoyens.

Ces silences ont eu pour conséquence de sédimenter une vision bidimensionnelle des pauvres : ils étaient dotés de la dignité d’être traités comme des sujets dotés d’un pouvoir de décision indépendant, mais leur pauvreté résultait de leur situation particulière et de leurs propres jugements — souvent erronés — qui pourraient être modifiés par des interventions ou des « incitations » qui leur permettraient, d’une manière ou d’une autre, de mieux réussir sur le plan économique. Autrement dit : on présupposait qu’ils vivaient dans un monde où leur pauvreté n’était pas liée à des contextes sociaux, politiques et économiques plus larges, ni à des processus historiques.

Ces questions plus larges n’étant jamais abordées et le seul dilemme qui se posait aux responsables politiques était de choisir un programme de lutte contre la pauvreté et de déterminer comment le mettre en œuvre. 

En retour, cette manière de faire dépendait de plus en plus de ce qui a été décrit comme l’outil « de référence » pour évaluer les politiques de développement : l’« essai contrôlé randomisé » (ECR).

Cette approche soulève de nombreuses questions conceptuelles et méthodologiques 5.

Les questions liées à l’utilisation désormais répandue des ECR vont au-delà des problèmes d’identification et de mesure qui les rendent peu fiables pour prédire les comportements ou les résultats.

Comme ils ignorent complètement les processus macroéconomiques plus larges, ils donnent lieu à une croyance simpliste et souvent mécanique selon laquelle ce qui a « fonctionné » dans un contexte donné peut être facilement défini et fonctionner dans un contexte tout à fait différent.

La particularisation et la miniaturisation d’une expérience de développement complexe, devenue ainsi un examen des conditions et des réactions de personnes ou de ménages pauvres individuels, peuvent alors conduire, souvent sans aucune distance critique quant à cette manière de faire, à un ensemble universel de maximes sur les stratégies à adopter pour améliorer la situation de ces ménages — on imagine facilement ce qu’Hirschman lui-même aurait pensé de tout cela.

Pourtant, alors même que tout cela faisait l’objet d’études assidues, les économistes du développement issus du reste du monde semblaient passer à côté du phénomène de réduction massive de la pauvreté le plus spectaculaire de l’Histoire.

Le développement sans l’aide au développement

Celui-ci se déroulait en Chine au cours de ces mêmes décennies, non pas grâce à ces politiques microéconomiques tant vantées, mais grâce à un développement mené par l’État et fortement axé sur la transformation structurelle et la création d’emplois.

Le miracle économique chinois a désormais fait l’objet de nombreuses études, mais il convient de rappeler qu’il reposait en grande partie sur des taux d’investissement élevés — avant tout dans les infrastructures publiques —, un contrôle important des finances et de l’orientation du crédit vers les secteurs privilégiés, et une concentration sur les activités génératrices d’emplois, ainsi que d’autres conditions favorables.

Une caractéristique moins souvent étudiée du succès chinois est l’utilisation efficace d’économies d’échelle statiques et dynamiques dans la production, qui reposait sur la croissance des marchés intérieurs et d’exportation.

Tout cela permet de faire ressortir ce qui devrait être évident : le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.

Au contraire, comme il repose sur des changements dans la répartition des revenus et des actifs — une répartition qu’il modifie en retour — il dépend de manière cruciale des configurations politiques et économiques, nationales et internationales.

Il est important de noter ici l’importance du développement inégal en tant que caractéristique intrinsèque de l’expansion capitaliste, dans laquelle l’impérialisme a joué un rôle déterminant 6.

À l’échelle mondiale, la division internationale du travail qui s’est établie vers le milieu du XIXe siècle a persisté dans ses grandes lignes pendant plus d’un siècle et demi. La plupart des pays n’ont pas été en mesure de suivre le même processus d’industrialisation et d’atteindre la même croissance du PIB par habitant qui a permis aux pays développés de devenir « riches ».

Ce n’est pas le fruit du hasard : cela reflète plutôt les processus économiques à l’œuvre aux échelles mondiale, nationale et locale, qui ont influencé et limité les possibilités de croissance et de développement dans différentes régions.

Seuls quelques rares pays ont pu y échapper, grâce à une économie politique nationale très spécifique et à des avantages géostratégiques.

Le développement économique d’une région ou d’un pays ne peut donc être réellement compris sans tenir compte de l’évolution des déséquilibres du pouvoir à l’échelle du monde.

Ceci est inextricablement lié à l’accès aux ressources mondiales, y compris les ressources naturelles, et à leur contrôle. La longue histoire de l’utilisation excessive des ressources mondiales par les pays développés d’aujourd’hui trouve un écho contemporain dans les débats sur la responsabilité relative de chacun dans les émissions mondiales de carbone, et sur la nécessité de réduire celles-ci pour limiter le réchauffement climatique. 

Au sein de chaque pays également, les questions de répartition ont été influencées par le développement ou l’absence de développement.

Les coûts et les avantages de tout processus de développement ont tendance à être répartis de manière inégale, en fonction des rapports de force relatifs. La stratégie de développement et les politiques spécifiques ont toutes deux des conséquences sur la répartition qui, à son tour, affecte les processus économiques, sociaux et politiques.

Elles déterminent également les contours des politiques ultérieures.

Cela signifie qu’il ne suffit pas de reconnaître qu’il peut y avoir différents « gagnants » et « perdants » dans un processus de développement : l’Histoire joue plutôt un rôle plus approfondi et plus complexe, en faisant du développement un processus évolutif dans lequel différentes forces déterminant les résultats réels interagissent en permanence. 

Pour sauver l’économie du développement du marasme créé par le discours sur la réduction de la pauvreté, il faut reconnaître bon nombre des caractéristiques que nous venons de passer en revue — qui étaient de fait déjà bien mises en valeur dans les travaux de Hirschman.

Un tel sauvetage nécessite d’autres changements dans notre approche — depuis la modification des indicateurs que nous utilisons pour juger du « succès » d’une politique de développement jusqu’à la transformation radicale de nos approches en matière de politique économique, en subordonnant l’économie à la société et aux limites des ressources naturelles.

Il est désormais clair que lorsqu’en matière de développement, se montrer inclusif ne suffit pas, il faut aussi considérer la résilience et la réduction des vulnérabilités.

Nous devons reconnaître que nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.

Le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.

Jayati Ghosh

Comment on mesurait le progrès

Les indicateurs utilisés pour suivre et évaluer les progrès en matière de développement ont joué un rôle important dans ce virage — ils nous ont éloigné un peu plus des approches souhaitables. 

Prenons par exemple l’indicateur le plus communément utilisé : le produit intérieur brut.

Tout le monde sait désormais que le concept de PIB a de nombreux défauts. Un système de comptabilité nationale initialement développé pour mesurer une économie en guerre a été étendu au reste du monde et a pris une importance bien supérieure eu égard aux limites inhérentes à cet outil. Les mesures du revenu national ne sont manifestement pas à même de prendre en considération l’ensemble de l’activité économique — et encore moins la qualité de vie ou la durabilité d’un système particulier de production, de distribution et de consommation. 

Comme le PIB de la plupart des pays ne prend en compte que les transactions commerciales, il exclut un nombre important de biens et de services produits pour la consommation personnelle ou domestique.

En faisant du prix du marché le principal déterminant de la valeur, indépendamment de la valeur sociale d’un bien ou d’un service, le PIB sous-évalue massivement, par exemple, ce que beaucoup reconnaissent aujourd’hui comme des services de soins essentiels mais souvent non rémunérés — encore principalement, mais pas exclusivement, fournis par des femmes.

Dans le même temps, il surévalue les activités, les biens et les services dont le prix est plus élevé en raison de la structure oligopolistique des marchés — les services financiers en étant un exemple particulièrement révélateur.

L’obsession de la croissance économique — qui n’est autre chose que la croissance du PIB —, indépendamment des autres indicateurs de bien-être, conduit à des évaluations discutables des performances réelles de l’économie et à des décisions et résultats politiques médiocres.

Ce qui aggrave encore la situation, c’est que la répartition des biens n’est que rarement prise en compte dans les évaluations ou les orientations politiques, de sorte que les décideurs politiques n’ont tendance à se concentrer que sur les chiffres globaux et les moyennes.

De nombreuses mesures alternatives ont été mises au point pour mieux appréhender les réalités socio-économiques.

Les indicateurs de développement durable, qui devaient faire partie de l’Agenda mondial 2030, en sont un excellent exemple. Mais leur nombre même constitue un obstacle : 17 objectifs, avec 169 cibles associées et pas moins de 231 indicateurs. Une telle prolixité ne permet pas de créer un indicateur viable que tous les pays et leurs populations peuvent suivre régulièrement.

C’est pourquoi le PIB, malgré tous ses défauts, reste l’indicateur préféré des décideurs politiques. 

Le rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 7 a renforcé le fait bien connu que ce que nous mesurons détermine ce que nous faisons. 

Des initiatives récentes visant à aller « au-delà du PIB » ont été prises, ce qui est évidemment une bonne chose.

Plusieurs contributions vont dans cette direction : les indicateurs de bien-être de l’OCDE, élaborés par des économistes tels qu’Enrico Giovannini et Martine Durand, certains indicateurs proposés par le Conseil économique et social des Nations unies — auquel j’ai participé — et les travaux d’un groupe d’experts de haut niveau réfléchissant à cet « au-delà du PIB », groupe nommé par le secrétaire général des Nations unies.

L’idée est de présenter un ensemble compact d’indicateurs relativement faciles à mesurer, qui pourrait au moins être utilisé  en complément du PIB qu’il ne sera ni facile ni rapide de remplacer complètement.

Ces indicateurs peuvent donner une image du progrès économique très différente de celle que renvoie le revenu par habitant.

Par exemple, l’indicateur du marché du travail — le salaire médian multiplié par le taux d’emploi, idéalement ventilé par sexe — nous renseigne sur les conditions réelles auxquelles sont confrontés les travailleurs, car les salaires médians reflètent mieux l’état général des rémunérations que le salaire moyen, qui peut être trop influencé par les plus élevés. De plus, le taux d’emploi nous renseigne sur l’état de la demande sur le marché du travail et l’ampleur du travail non rémunéré, qui est généralement effectué par les femmes. Mes propres recherches suggèrent à cet égard qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, par exemple, le PIB par habitant a largement surpassé l’indicateur du marché du travail entre 2009 et 2020 — l’écart se creusant entre les deux indicateurs. En Inde, les deux mesures ont de fait évolué dans des directions différentes — l’indice du marché du travail diminuant alors même que le PIB par habitant augmentait.

L’idée de ce changement de paradigme est donc de disposer d’un tableau de bord des indicateurs les plus importants, qui offrirait une vue d’ensemble plus complète des performances économiques, à usage comparatif. Ce tableau pourrait également être modifié pour refléter les priorités nationales et sociales.

La sensibilisation du public à cette vision révisée de la réalité pourrait alors mobiliser le soutien en faveur de différentes politiques aux niveaux national et international.

Il existe d’autres indicateurs qui posent des problèmes tant sur le plan conceptuel que sur celui de la mesure, mais qui sont néanmoins très largement utilisés. Par exemple, les termes « productivité » (production par travailleur) et « efficacité » sont utilisés comme s’ils étaient intrinsèquement souhaitables, mais ils sont en fait mal définis, difficiles à mesurer et conduisent souvent à de mauvais choix politiques.

De même, l’utilisation d’un autre concept entièrement artificiel comme la parité de pouvoir d’achat — concept construit par opposition aux taux de change du marché qui existent dans la réalité et sont effectivement appliqués par les pays et leurs populations — a contribué à occulter des réalités et des différences importantes. Il y a de bonnes raisons de croire que ces taux de change sont non seulement problématiques sur le plan conceptuel et méthodologique, mais qu’ils ont également tendance à gonfler les revenus des pays les plus pauvres et à exagérer l’ampleur des changements réels au fil du temps.

Vers un nouveau paradigme

Albert Hirschman a vécu à une époque de troubles. Pourtant, le monde d’aujourd’hui est peut-être encore plus complexe et peut-être même plus effrayant, malgré des progrès matériels évidents.

À quelques exceptions près, la plupart des pays en développement sont aujourd’hui confrontés à une « tempête parfaite » de problèmes : une série de défis qui créent des crises et des urgences qui se chevauchent et s’entremêlent.

Il se trouve que ce sont eux qui sont parmi les plus touchés par le changement climatique et le réchauffement de la planète — même s’ils en sont bien moins responsables que d’autres. Les recherches scientifiques suggèrent que nous avons déjà dépassé sept des neuf limites planétaires, avec des conséquences dévastatrices pour nous, y compris dans un avenir proche. L’espoir d’une quelconque coopération mondiale pour faire face à ce basculement s’amenuise à grande vitesse.

L’architecture mondiale aggrave encore la situation des pays qui ont adhéré aux idées du Consensus de Washington — qui, fait remarquable, continue d’être une référence pour un trop grand nombre de décideurs politiques dans les pays à faible et moyen revenu.

Des systèmes fiscaux internationaux archaïques empêchent les gouvernements de taxer les riches ou les multinationales, même lorsqu’ils le souhaitent.

Les marchés financiers et la libéralisation des comptes de capital ont considérablement aggravé leurs difficultés, tout en n’apportant que des avantages incertains et généralement mineurs.

De nombreux pays sont en proie à des crises graves — même ceux qui ne sont pas confrontés à un endettement extrême ou à une menace de défaut de paiement —, en raison d’un service de la dette particulièrement onéreux vis-à-vis des bailleurs extérieurs ; ces paiements les privent de la capacité d’engager d’autres dépenses publiques essentielles. En raison des hiérarchies monétaires et des perceptions souvent mal fondées des risques sur les marchés mondiaux des capitaux, ils sont directement touchés par les flux de capitaux résultant des politiques macroéconomiques des économies avancées — sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle — et se trouvent ensuite bloqués lorsqu’ils sont confrontés à des crises aggravées comme les guerres et les pandémies. 

La financiarisation a d’autres effets néfastes, tant sur les marchés mondiaux qu’au sein des économies nationales.

Nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.

Jayati Ghosh

Les pays importateurs de denrées alimentaires et de carburant sont ainsi particulièrement touchés par la volatilité des prix sur les marchés mondiaux, étant durement pénalisés lorsque les prix des matières premières augmentent, mais ne bénéficiant pas de leur baisse — souvent en raison de la dévaluation monétaire.

Une offre insuffisante d’emplois de qualité, même dans les pays à « forte croissance », entraîne non seulement une trop faible dépense des ménages mais aussi des tensions sociales et politiques.

Un nombre croissant de pays sont touchés par des conflits internes et une violence croissante.

Les inégalités se creusent dans presque tous les pays, ainsi qu’à l’échelle mondiale, avec l’enrichissement des grandes multinationales et des individus extrêmement riches.

Une grande richesse confère aux riches un grand pouvoir, leur permettant d’influencer les lois, les réglementations et les politiques à leur avantage.

L’expansion non réglementée de l’IA privée menace d’entraîner des pertes d’emplois importantes et d’accroître encore les inégalités.

Sur le plan international, la volte-face agressive du pays responsable de la mise en place et de la mise en œuvre de l’architecture économique et financière mondiale a créé le chaos, la confusion et des effets négatifs à court terme.

L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui. Elle s’était de toute façon réduite à peau de chagrin avant les dernières attaques dont elle a fait l’objet, mais le rétrécissement et l’effondrement potentiel de plusieurs organisations internationales cruciales sont une source de préoccupation majeure.

L’investissement public mondial

Au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, il y en a toutefois quelques-unes de bonnes. 

Tout d’abord, la situation actuelle a mis fin au mythe selon lequel la croissance tirée par les exportations serait le meilleur moteur du développement économique pour tous les pays. 

Seule une poignée de pays ont historiquement pu bénéficier d’une telle stratégie, pour différentes raisons de géopolitique et d’économie politique.

La plupart des autres qui l’ont essayée sont restés prisonniers d’une production à faible valeur ajoutée, les excédents des chaînes de valeur mondiales étant récupérés par les activités de préproduction et de postproduction des multinationales — basées pour la plupart dans les pays riches.

Cela ne signifie pas que les exportations soient inutiles ou doivent être ignorées — mais plutôt qu’il faut adopter une stratégie différente et plus nuancée, avec des partenaires commerciaux diversifiés, des accords régionaux et un accent plus marqué sur la croissance des salaires et de l’emploi au niveau national.

Or il est aujourd’hui plus probable de réunir ces conditions.

L’effondrement de l’aide au développement pourrait également devenir une opportunité.

Le moment est venu de reconsidérer l’ensemble du fondement conceptuel et pratique de l’aide publique au développement et de passer d’une approche fondée sur la charité à une approche fondée sur la coopération internationale autour de défis communs — en d’autres termes, un investissement public mondial.

Il ne s’agit pas de transferts des riches vers les pauvres par « bonté de cœur », mais d’une collaboration entre les nations pour fournir des biens publics mondiaux et surmonter les défis planétaires.

[L’aide au développement doit réussir son pivot géopolitique : lisez la pièce de doctrine d’Alexandre Pointier]

L’idée est d’obtenir que les pays s’engagent à mettre en commun leurs ressources et leurs efforts pour atteindre des objectifs communs, en particulier dans les domaines qui traitent des problèmes mondiaux urgents tels que le changement climatique, la pollution, l’alimentation et la santé. Cela implique des contributions partagées, pour lesquelles tous les pays participent selon leurs moyens et partagent un pouvoir de décision concernant les dépenses.

Ce changement de paradigme a peu de chances de se produire d’une façon multilatérale à l’heure actuelle, mais il pourrait fonctionner avec des groupes ou des coalitions de pays.

On observe même les signes d’une plus grande interaction entre les pays à faible et moyen revenu et une meilleure reconnaissance de la nécessité de travailler en coalition sur des questions spécifiques — par exemple une fiscalité plus progressive, la lutte contre les flux financiers illicites, et le partage et le transfert de technologies dans des domaines cruciaux tels que l’atténuation du changement climatique. Dans certains cas, ces coalitions incluent des gouvernements progressistes de pays riches.

Si le contexte international est important pour créer des conditions favorables, l’économie politique nationale reste cruciale.

Le changement de paradigme le plus fondamental qui s’impose consiste à renverser la relation habituelle entre l’économie et la société.

Nous devons nous débarrasser de l’idée selon laquelle diverses mesures doivent être prises pour servir l’économie et améliorer les perspectives de croissance. 

Par exemple, on nous dit que l’amélioration des conditions sanitaires est bonne pour l’économie car elle améliore la productivité des travailleurs, ou que l’augmentation du nombre de femmes dans la population active rémunérée augmentera le PIB.

En réalité, c’est une mauvaise façon de voir les choses, qui subordonne les personnes, les communautés et la nature aux besoins « économiques » — quand ces derniers concernent en fin de compte les profits du capital.

Nous devons au contraire faire en sorte que l’économie soit au service des personnes et de la planète. 

Après tout, il s’agit d’une construction humaine, qui peut donc être révisée et reconstruite par les humains.

La première de toutes nos questions doit toujours rester : quel type de société voulons-nous ? Ce n’est que dans un second temps qu’il nous faut réfléchir à l’économie qu’il faut mettre en place pour y parvenir.

En d’autres termes, cela signifie que nous devons veiller à ce que les marchés servent la société, et pas seulement les actionnaires des entreprises privées.

Une fois que l’on accepte que les politiques économiques doivent promouvoir la durabilité, l’égalité des sexes et la justice sociale, les implications politiques sont évidentes.

Par exemple, les prestations de soins effectuées mais non rémunérées, de même que la nature, ne peuvent être traitées comme elles l’ont été jusqu’à présent — comme des ressources illimitées pouvant être utilisées gratuitement et épuisées sans coût ni conséquence.

Au contraire, les institutions et les politiques économiques doivent non seulement reconnaître les contributions de ces soins et de la nature, mais aussi s’efforcer de les valoriser socialement et de créer les conditions nécessaires à leur épanouissement.

Le travail de soins doit pouvoir être considéré comme un bien collectif qui bénéficie de ressources et d’une réglementation adéquates. 

La réglementation fait en effet partie intégrante de la formation des marchés par les États.

Il est important de rappeler que les États sont toujours essentiels au fonctionnement des marchés et qu’ils les façonnent : la question est de savoir dans l’intérêt de qui.

Il y a une mauvaise foi chez ceux qui plaident pour la fin des investissements publics et souhaitent que l’État n’intervienne pas dans les marchés et les activités économiques, ni ne les réglemente. Ce qu’ils veulent réellement, c’est que l’intervention du gouvernement ne serve que les intérêts du grand capital.

Ce dont nous avons besoin, au contraire, c’est que les États soient réactifs et responsables pour répondre aux besoins des populations de manière égalitaire, en étant conscients de la nécessité de respecter les limites de la planète et de la nature.

L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui.

Jayati Ghosh

L’une des formes de réglementation les plus importantes concerne les marchés financiers, car le contrôle de la finance est une condition préalable essentielle à la réussite de toute autre politique progressiste.

Les flux transfrontaliers et les marchés financiers internes doivent pouvoir être soumis à des contrôles publics qui garantissent un accès stable et équitable aux financements, orientent celui-ci vers des activités socialement souhaitables, empêchent les comportements oligopolistiques et la volatilité des prix, et réduisent la propension aux crises.

Les droits des travailleurs doivent également être renforcés, à la fois par la réglementation et par l’emploi public. Ce point est particulièrement crucial dans l’économie informelle — notamment pour les femmes qui sont nombreuses à exercer des activités agricoles à petite échelle et des emplois domestiques. L’extension des systèmes de protection sociale présente un avantage macroéconomique non négligeable : elle stimule la demande et permet une plus grande résilience sociale face aux chocs économiques futurs, y compris ceux causés par l’aggravation de la crise environnementale.

Le système alimentaire mondial est enfin défaillant à plusieurs égards : il est malsain, coûteux pour l’environnement et inégalitaire.

Il a aussi des conséquences sociales, économiques et environnementales, qui sont également liées au genre. Il doit être reconstruit de fond en comble afin de soutenir une production agricole diversifiée et durable pour les marchés locaux, nationaux et régionaux, d’assurer la sécurité alimentaire pour tous, en particulier pour les groupes les plus marginalisés, de promouvoir la biodiversité et de garantir l’accès aux moyens de subsistance, en particulier aux petits producteurs. 

Répondre à tous ces défis nécessitera une forte augmentation des dépenses publiques, à la fois par des investissements en capital et par des dépenses budgétaires régulières dans les services essentiels et la protection sociale.

Ce tournant exige à son tour une architecture mondiale qui permette aux États d’élargir leur « espace budgétaire » grâce à des politiques macroéconomiques progressistes et à la coopération multilatérale, et en particulier grâce à la coopération fiscale afin de garantir que les entreprises multinationales et les personnes les plus riches contribuent le plus.

Les dépenses publiques en faveur des soins et de la préservation de l’environnement doivent être considérées comme faisant partie de l’investissement public mondial, plutôt que d’être vues comme une forme d’« aide » destinée à être « consommée ».

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Beaucoup diront que la situation mondiale actuelle, ainsi que la configuration politique de nombreux pays, ne sont pas propices à de telles stratégies tournées vers l’avenir.

Mais l’histoire nous montre que les périodes de ténèbres et de confusion ont souvent été le terreau de changements importants.

Le monde dans lequel nous vivons est rempli de visions apocalyptiques du futur.

Elles sont de plus en plus courantes, de plus en plus explicites. Mais elles ne sont ni utiles, ni nécessairement exactes.Comme l’a fait remarquer Jeremy Adelman dans sa biographie d’Albert Hirschman : « Il ne s’agit pas de prédire une disparition — il s’agit d’imaginer une autre façon de discuter. »

Sources
  1. Albert O. Hirschman, Stratégie du développement, Paris, Les Éditions ouvrières, 1964.
  2. Amartya Sen, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob, 2003.
  3. Mahbub ul Haq, Reflections on Human Development, Oxford, Oxford University Press, 1995.
  4. Ibid.
  5. Voir notamment : Sanjay Reddy « Randomise this ! On Poor Economics », Review of Agrarian Studies, Vol. 2, n°2, 2012 ; Angus Deaton et Nancy Cartwright « Understanding and misunderstanding randomized controlled trials », Social Science & Medicine, août 2021.
  6. Voir notamment : Utsa et Prabhat Patnaik, Capital and Imperialism, New York, Monthly Review Press, 2023 ; et Amiya Kumar Bagchi, Perilous Passage : Mankind and the Ascendancy of Capital, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, 2008
  7. Joseph Stiglitz, Amartya  Sen et Jean Paul Fitoussi, Report by the Commission on the Measurement of Economic Performance and Social Progress, Paris, 0CDE, 2009.