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Nous avons un problème avec le dollar. Nous le constatons aujourd’hui de manière évidente. Nous le savons en réalité depuis longtemps. Mais nous avions considéré qu’au fond, ce n’était pas si grave. Pendant des décennies, l’Union a en effet traité sa dépendance au dollar américain comme un problème d’ordre purement secondaire : désormais, alors qu’elle se retrouve dans une position extrêmement vulnérable face aux ingérences financières de Washington, le symptôme devient criant.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur un contexte et une histoire à partir d’un constat lucide : l’Union a toujours été profondément ancrée dans le système mondial du dollar.
Cette dépendance, aux ramifications complexes, a créé pour le bloc des risques bien plus graves qu’ils n’étaient généralement perçus.
Mars et Mercure : aux origines d’une dépendance
La dépendance vis-à-vis du dollar est antérieure à l’Union.
Depuis sa création après la guerre, chaque étape vers l’intégration monétaire a entraîné une dépendance accrue vis-à-vis du dollar américain 1. Dans les années 1950, l’Union européenne des paiements utilisait déjà le dollar comme monnaie de référence pour régler les paiements entre les États membres.
Dans le cadre du système de Bretton Woods, c’est la convertibilité du dollar qui rendait possibles les paiements internationaux, liant ainsi encore plus étroitement le système monétaire européen à celui des États-Unis. Dans les années 1970, un marché offshore du dollar s’est développé en Europe, lorsque les banques ont commencé à émettre des « eurodollars », c’est-à-dire des dépôts et des prêts libellés en dollars émis en dehors des États-Unis.
Autrement dit, le dollar servait d’interface entre les monnaies nationales européennes.
L’euro était censé changer la donne 2.
En 1988, il avait été conçu comme un moyen de « réduire la dépendance vis-à-vis du dollar » et d’améliorer la « marge de manœuvre de l’Union en matière de politique monétaire ».
De par sa taille même, la nouvelle zone monétaire était censée inaugurer un nouvel ordre monétaire multipolaire.
Pourtant, au cours de l’année qui a suivi, peu de mesures ont été prises pour tenir cette promesse. Wim Duisenberg, premier président de la Banque centrale européenne, a défini la position initiale de la BCE en 1998. Selon lui, la BCE devait « accepter le rôle international de l’euro tel qu’il se développe sous l’effet des forces du marché. Dans la mesure où l’Eurosystème réussit à remplir son mandat et à maintenir la stabilité des prix, il favorisera automatiquement l’utilisation de l’euro comme monnaie internationale. »
Ce vœu pieux n’a pas été suivi des faits.
À avoir trop eu foi en l’efficacité intrinsèque du commerce — dont Mercure est l’avatar — les responsables européens ont pensé et inséré la monnaie commune dans un système monétaire international qu’ils croyaient — en oubliant qu’en matière monétaire aussi, la puissance de Mars avait sa place 3.
Lorsque l’intégration monétaire européenne a pris son essor, il n’existait aucun prestataire de services de paiement à l’échelle de l’Union. De manière agressive, les Américains Visa et Mastercard ont rapidement saisi là une opportunité commerciale.
De même dans le domaine des paiements sur Internet, aucun prestataire européen n’a émergé. Aujourd’hui, PayPal — fondé par Peter Thiel, Elon Musk et Marc Andreessen, entre autres — est actuellement le principal moyen utilisé par les Allemands pour effectuer des paiements en ligne 4.
Lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale américaine qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.
Jens van’t Klooster
L’euro étant resté une monnaie essentiellement régionale, les entreprises et les banques européennes continuent d’utiliser le dollar. La majorité des importations de l’Union sont payées en dollars, tout comme 30 % des exportations.
Dans la mesure où les entreprises européennes sont payées en dollars, elles contractent également des dettes dans cette monnaie : plus de 20 % des obligations d’entreprises européennes sont ainsi libellées dans la devise américaine. Les paiements en dollars continuant d’être réglés par l’intermédiaire de banques correspondantes à New York, les citoyens et les entreprises de l’Union sont donc directement vulnérables aux sanctions économiques américaines.
Dans les années qui ont précédé la crise de 2008, les grandes banques européennes ont utilisé leurs comptes en dollars pour acheter de grands volumes de prêts hypothécaires subprime titrisés, prenant souvent plus de risques que leurs concurrents américains 5. Elles ont financé ces opérations en empruntant des fonds à court terme en dollars sur les marchés monétaires mondiaux. Résultat : lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.
Les choses sont toutefois moins simples qu’elles en ont l’air — et il serait injuste de caricaturer à l’excès l’ascendant des États-Unis. En réalité, les dépendances de l’Union reflétaient un compromis qui, pendant longtemps, a bien servi les deux parties.
Les États-Unis ont bénéficié de ce que Valéry Giscard d’Estaing avait le premier qualifié de privilège « exorbitant » : la capacité d’émettre la monnaie de réserve mondiale. Ils pouvaient payer leurs importations en émettant simplement de la monnaie de crédit. La forte demande de passifs en dollars américains a également permis l’émergence de secteurs financiers et technologiques extrêmement rentables. Plutôt que de toujours se donner la priorité, il est donc vrai que les États-Unis ont également assumé une responsabilité « exorbitante », en servant de prêteur de dernier recours de facto au monde entier.
Malgré leur base institutionnelle fragile, les lignes de swap de la Réserve fédérale ont ainsi contribué à stabiliser le système financier mondial en temps de crise.
De même les prêts du FMI, principalement en dollars, et l’expertise de Washington ont joué un rôle crucial dans la gestion de la crise de la dette souveraine de l’Union.
L’OTAN, enfin, a créé le cadre institutionnel à long terme qui, liant l’Europe au leadership américain, a permis de faire passer la pilule de cette dépendance.
Cryptomercantilisme : la monnaie comme vecteur de la prédation Trump
Mais l’Europe prend lentement conscience aujourd’hui qu’elle est entrée dans une nouvelle réalité.
Elle n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son privilège exorbitant, mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion.
Pour Donald Trump, la dépendance de l’Europe vis-à-vis du dollar est une opportunité qu’il faut saisir — et dont il faut tirer le maximum.
Évidemment, cette attitude est difficile à concilier avec l’émission d’une monnaie à vocation globale comme l’est aujourd’hui le dollar.
Au cours des siècles passés, les monnaies qui ont le plus prospéré à l’échelle du monde ont rarement été émises par des monarques absolus 6 : les monnaies globales provenaient par exemple de cités-États italiennes relativement petites et de la République néerlandaise, des républiques crédibles dirigées par des marchands.
La crédibilité a également été au cœur de l’ordre monétaire américain, l’indépendance de la banque centrale garantissant la valeur réelle de la dette publique notée AAA.
La famille Trump détient le cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde.
Jens van’t Klooster
Pour Donald Trump, le dollar américain n’est pas un privilège exorbitant : il considère simplement qu’il est trop cher — une ruse utilisée par le monde entier pour provoquer le déclin industriel des États-Unis 7.
En 2025, au cours de la première année de son mandat, l’une des principales priorités de l’administration a été de renforcer la domination du dollar grâce aux « stablecoins ».
Ces jetons numériques que les utilisateurs peuvent transférer entre des applications pour effectuer des paiements sont adossés à des actifs en dollars américains — mais les stablecoins restent risqués et les défauts de paiement des principaux émetteurs sont probables. Comme l’admettent désormais des membres éminents de l’administration 8, les stablecoins ne sont pas destinés aux citoyens américains : ils « n’offrent pas de rendement et ne sont pas garantis par l’assurance fédérale des dépôts ».
Au contraire, « la véritable opportunité des stablecoins est de satisfaire l’appétit inexploité des épargnants étrangers pour les actifs en dollars dans les juridictions où l’accès au dollar est limité ».
C’est le cœur de ce qu’Éric Monnet a appelé la stratégie cryptomercantiliste : l’utilisation des stablecoins comme instruments du pouvoir étatique par le biais de l’expansion des entreprises privées.
À l’avenir, il est prévu que les grandes plateformes américaines lancent des stablecoins en dollars dans les États dont la monnaie est faible, en commercialisant ces monnaies via les réseaux sociaux, le commerce électronique et les canaux de transfert de fonds.
La famille Trump elle-même détient le cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde, émis par sa société de cryptomonnaie World Liberty Financial.
Dans les pays où ils sont utilisés, les stablecoins entraînent des transferts involontaires d’épargne vers les États-Unis. La nouvelle demande de stablecoins en dollars américains pourrait ainsi renforcer l’emprise des États-Unis sur l’économie mondiale, y compris leur capacité à contraindre d’autres États à s’aligner sur leurs priorités nationales.
Les grandes entreprises technologiques américaines pourraient également commercialiser des stablecoins en dollars américains auprès des résidents de l’Union, en particulier dans les États membres non membres de la zone euro. Elles feront très certainement la promotion des stablecoins dans le voisinage immédiat de l’Union. Il n’est toutefois pas certain que les Européens voient l’utilité des stablecoins dans la mesure où le coût des paiements est déjà faible dans l’Union — voire inexistant dans la zone euro — ce qui contraste nettement avec le marché américain où le coût des méthodes de paiement traditionnelles telles que l’Automated Clearing House (ACH) ou le virement bancaire est nettement plus élevé qu’en Europe.
Les États-Unis ont placé des bombes à retardement dans nos portefeuilles
Si la dépendance de l’Union vis-à-vis du dollar s’est développée dans le cadre d’une relation transatlantique largement coopérative, elle est aujourd’hui une source de vulnérabilité en raison de l’infrastructure qui, au fil des années, a porté cette relation.
Les structures financières et de paiement de l’Union sont étroitement liées à celles des États-Unis : les principaux systèmes de cartes bancaires, les fournisseurs de services cloud, les réseaux de messagerie et les couches logicielles clefs sont contrôlés par des entreprises américaines. Sur le plan normatif, les banques européennes sont fortement exposées aux décisions réglementaires et aux sanctions américaines.
Dès 2018, la décision de l’administration Trump de rétablir les sanctions contre l’Iran avait contraint la plupart des entreprises européennes à quitter le pays. Nous sommes aujourd’hui un cran au-dessus. Les récentes sanctions contre la Cour pénale internationale (CPI) 9 illustrent jusqu’où les États-Unis sont déjà prêts à aller, en ciblant des décideurs politiques et des représentants individuels d’institutions.
Depuis février 2025, les « sanctions secondaires » visent toute personne effectuant des transactions avec la Cour et sont passibles de peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à vingt ans.
Bien que la CPI soit basée aux Pays-Bas, la portée des sanctions est vague — ce qui conduit les entreprises européennes peu enclines à prendre des risques à éviter toute interaction avec la Cour et ses membres. La CPI et son personnel, comme le juge français Nicolas Guillou, sont ainsi bloqués pour accéder aux services de paiement de base, même en euros.
Dans ce contexte, un scénario particulièrement catastrophique se profile en cas de nouvelle crise bancaire.
En 2008, les grandes banques européennes ont été confrontées à un arrêt brutal du financement de gros en dollars. Les lignes de swap de la Réserve fédérale ont alors fourni les liquidités en dollars que les banques centrales européennes ne pouvaient pas créer elles-mêmes. Cette vulnérabilité fondamentale demeure : environ 20 % du financement des banques de l’Union reste libellé en dollars. Cependant, les fondements juridiques du régime des lignes de swap — pourtant largement discutables 10 — semblent de plus en plus fragiles face aux attaques contre l’indépendance de la Fed.
L’Europe n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son « privilège exorbitant », mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion.
Jens van’t Klooster
La base juridique sur laquelle s’appuie la Fed pour émettre des lignes de swap repose sur l’interprétation selon laquelle les swaps ne sont pas des prêts accordés à des banques centrales étrangères. Or une telle lecture est fragile dans un contexte politique marqué par un rejet croissant des pouvoirs administratifs étendus.
Cherchant à interdire toutes les interprétations juridiques controversées des agences indépendantes, Trump a, pour l’instant et avec la bénédiction implicite de la Cour suprême, exempté la Fed dans sa « conduite de la politique monétaire » 11, mais cette « faveur » ne s’étend pas aux tâches liées à la supervision bancaire.
Autrement dit : l’administration actuelle pourrait facilement traiter l’accès aux lignes de swap en dollars en cas de crise comme un fait du prince — et donc décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.
Le salut viendra-t-il de l’Euro numérique ?
Rares sont ceux qui pensent que les mesures prises jusqu’à présent par l’Union ont été à la hauteur des nouvelles vulnérabilités. Pour autant, l’état d’esprit du début des années 2000 — lorsque l’internationalisation de l’euro devait émerger spontanément des forces du marché — est bel et bien derrière nous.
D’importantes initiatives sont actuellement en cours pour rendre l’Union moins dépendante du dollar.
L’euro numérique est la première initiative sérieuse visant à créer un système paneuropéen de paiement de détail public. Il est destiné à combiner la confidentialité et la fiabilité de l’argent liquide avec la facilité de paiement numérique.
En octobre 2025, la BCE a annoncé qu’elle allait passer à une nouvelle phase de deux ans consacrée à la mise en place technique et à la phase pilote 12. Dans sa version actuelle, l’euro numérique est destiné à compléter l’argent liquide pour les paiements quotidiens. La banque centrale fournira l’infrastructure de règlement de base et fixera les règles, mais elle ne saura pas qui effectue les paiements individuels. Les portefeuilles numériques des utilisateurs seront plutôt alimentés à partir de leur compte bancaire.
Les services de paiement destinés aux clients resteront du ressort des banques et d’autres prestataires du secteur privé. Les portefeuilles numériques seront plafonnés à un montant qui reste à déterminer — la valeur de 3 000 euros est régulièrement évoquée.
L’introduction d’un euro numérique serait historique en ce qu’elle doterait l’Union d’un système de paiement largement utilisé et libre de toute ingérence américaine.
Il s’agit donc d’une étape nécessaire pour assurer l’avenir de l’euro en tant que monnaie mondiale.
L’administration actuelle pourrait décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.
Jens van’t Klooster
Surtout, un jeton émis par la BCE ne dépendrait pas des sociétés de paiement basées aux États-Unis ni de l’infrastructure mondiale du dollar.
S’inspirant du lobby bancaire, le député européen espagnol Fernando Navarrete 13 a récemment suggéré que ces avantages pourraient tout aussi bien être obtenus avec un euro stablecoin, un jeton numérique émis sous forme de dette par les banques européennes. C’est une vision naïve. Comme nous l’avons vu, ces banques sont très vulnérables aux sanctions secondaires : avec de simples stablecoins, elles deviendraient une cible facile pour les États-Unis qui cherchent à bloquer les concurrents du dollar. La capacité de l’UE à intervenir et à agir, par exemple en cas de cyberattaque ou d’autre situation d’urgence, s’en trouverait fortement limitée.
Tel qu’il est actuellement conçu et envisagé, l’euro numérique ne reste qu’une partie de la solution au problème du dollar en Europe.
D’une part, les entreprises auraient toujours des raisons de fixer le prix de leurs produits en dollars américains, même si une alternative bon marché et facilement disponible était proposée.
D’autre part, selon la littérature sur le paradigme de la monnaie dominante 14, les entreprises utilisent le dollar comme monnaie de facturation pour deux types de raisons : (i) les complémentarités stratégiques : les entreprises veulent maintenir leurs prix stables par rapport à ceux de leurs concurrents, qui fixent leurs prix en dollars, (ii) les liens entre les intrants et les extrants dans les chaînes de valeur mondiales : les entreprises veulent maintenir leurs prix de production stables par rapport aux prix des intrants, qui sont fixés en dollars. Autrement dit, les entreprises fixent leurs prix en dollars parce que les autres entreprises fixent leurs prix en dollars.
Politique monétaire et géopolitique de l’Euro
Pour surmonter ce problème, il faut une politique plus active visant à promouvoir une véritable géopolitique de l’euro. Sans une telle politique, les entreprises et les banques européennes resteront dépendantes du dollar. Les entreprises continueront alors à emprunter à des conditions déterminées par la réglementation financière américaine et la politique monétaire de la Fed. Elles devront régler tous leurs paiements à New York, ce qui augmentera encore davantage leur vulnérabilité aux sanctions. Si la liquidité en dollars venait à se tarir, les conséquences seraient désastreuses.
Pour sortir de cette impasse, l’Union doit mettre en place davantage de chaînes de valeur libellées en euros et de nouveaux cadres de paiement multilatéraux.
Comme l’a récemment souligné Shahin Vallée dans ces pages, l’Union pourrait utiliser plus efficacement son pouvoir commercial.
Selon les dernières données calculées par la direction général du Commerce de la Commission européenne, l’Union serait le premier partenaire commercial de 66 pays, qui représentent ensemble environ 52 % du PIB mondial 15. L’Union a également conclu le plus grand nombre d’accords commerciaux.
Grâce à ses politiques réglementaires et commerciales, l’Union pourrait par exemple inciter les entreprises à facturer en euros de manière beaucoup plus facile qu’il n’y paraît : les entreprises européennes paient les salaires en euros — ce qui constitue généralement le coût le plus important — et elles vendent à des clients européens, qui comparent les prix en euros.
L’Union ne sortira de sa dépendance au dollar qu’en proposant un ordre monétaire alternatif.
Jens van’t Klooster
Depuis 2018, l’Union reconnaît que la devise dans laquelle sont libellées les matières premières est importante pour le statut de l’euro 16. Mais la politique commerciale et industrielle du continent manque encore d’une stratégie coordonnée pour intégrer le crédit libellé en euros dans les chaînes de valeur émergentes, par exemple autour des nouvelles chaînes de valeur des énergies propres.
La mise en place de chaînes de valeur en euros nécessite que les entreprises non résidentes de l’Union qui font partie de la chaîne aient un accès adéquat aux services financiers libellés en euros. Plutôt que de compter sur une émergence spontanée, il est crucial de se doter ici d’une politique : les activités bancaires sans cadre public sont instables.
Des discussions sont en cours pour renforcer les lignes de swap de la BCE 17. Jusqu’à présent, il s’agissait d’outils de crise ad hoc, accordés de manière sélective à certains États membres de l’Union comme le Danemark et la Suède mais pas à d’autres, comme la Pologne 18. Le développement de tels réseaux est un élément clef d’une stratégie à long terme visant à favoriser la création d’euros offshore.
D’autres mesures infrastructurelles sont également essentielles. L’euro numérique pourrait servir de pivot dans un système de règlement transfrontalier non basé aux États-Unis. L’Union devrait également tout faire pour relier le système TARGET Instant Payment Settlement (TIPS) aux systèmes de paiement rapide d’autres juridictions.
À mesure que les États-Unis perdent leur crédibilité et que leur banque centrale devient moins indépendante, la dépendance vis-à-vis des États-Unis devient de plus en plus risquée — et pas seulement pour l’Union. D’autres pays commenceront eux aussi à rechercher des alternatives s’ils ne l’ont pas déjà fait — on pense par exemple au système de paiement alternatif BRICS Pay.
Un ordre monétaire se construit de plusieurs briques, parfois hétérogènes.
Il n’y a pas de stratégie simple, ni univoque.
Mais il est urgent que l’Union se saisisse de l’occasion du grand désalignement que provoque la disruption trumpiste : elle ne sortira de sa dépendance qu’en proposant un ordre alternatif.
Sources
- Steffen Murau et Torsten Ehlers, « A Feature, not a Bug. The US Dollar in the European Monetary Union », OBFA-TRANSFORM Working Paper No. 6-EN, 31 mai 2025.
- Jens van ’t Klooster et Steffen Murau, « Rethinking currency internationalisation : offshore money creation and the EU’s monetary governance », Journal of European Public Policy, May 2025, pp. 1–27.
- Eichengreen, B., Mehl, A.J. and Chitu, L., 2017. Mars or Mercury ? The geopolitics of international currency choice (No. w24145). National Bureau of Economic Research.
- « The most popular online payment methods in Europe », Mollie, 2025.
- Tamim Bayoumi, Unfinished Business. The Unexplored Causes of the Financial Crisis and the Lessons Yet to be Learned, New Have, Yale University Press, 2018.
- Mauricio Drelichman et Hans-Joachim Voth, Lending to the Borrower from Hell : Debt, Taxes, and Default in the Age of Philip II, Princeton, Princeton University Press, 2014.
- « Trump says weaker dollar benefits U.S. manufacturing and exports », Investing, 25 juillet 2025.
- « Speech by Governor Miran on stablecoins and monetary policy », Federal Reserve Board, 7 novembre 2025.
- Executive Order n°14203, 6 février 2025.
- Alexander R. Perry, « The Federal Reserve’s Questionable Legal Basis For Foreign Central Bank Liquidity Swaps », Columbia Law Review, vol. 120, n°3.
- « Ensuring Accountability for All Agencies », Maison-Blanche, 18 février 2025.
- « Eurosystem moving to next phase of digital euro project », Banque centrale européenne, 30 octobre 2025.
- « Anuario del Euro », Fundacion ICO, 2025.
- Gita Gopinath, Emine Boz, Camila Casas, Federico J. Díez, Pierre-Olivier Gourinchas, Mikkel Plagborg-Møller, « Dominant Currency Paradigm », American Economic Association, vol. 110, no. 3, mars 2020, pp. 677–719.
- « DG Trade Statistical Guide », août 2025. Ce dernier chiffre s’explique principalement par le fait que l’Union est le premier partenaire commercial des États-Unis et de la Chine — qui représentent respectivement 24,9 % et 12,7 % de leur commerce total. À titre de comparaison et toujours selon les données de la DG Trade la Chine serait quant à elle le premier partenaire de 79 pays, qui ne pèseraient 24 % du PIB mondial et les États-Unis de 31 pays, pour 21 % du PIB mondial.
- Jens van ’t Klooster et Steffen Murau, « Rethinking currency internationalisation : offshore money creation and the EU’s monetary governance », Journal of European Public Policy, May 2025, pp. 1–27.
- Johanna Treeck et Carlo Boffa, « ECB has new plan to boost Europe’s global influence », Politico, 26 novembre 2025.
- « Central bank liquidity lines », Banque centrale européenne.