Quand on parlait de « l’urgence du moment » les choses semblaient jusqu’ici plutôt simples 1. Une urgence survenait — au sens premier d’un danger vital immédiat, qui exige pour l’éviter une action prioritaire sur toutes les autres ou les suspendant  — puis le cours de l’histoire, les règles habituelles de la vie et de la société, tout ceci pouvait et même devait reprendre. 

Cela ne durait donc bien qu’un moment.

Depuis quelque temps, on redoutait certes la prolongation de telle ou telle urgence et des mesures supposées exceptionnelles qui l’accompagnent, comme l’état d’urgence après des attentats, ou encore le confinement pendant la pandémie 2.

Il restait cependant ce sentiment que l’urgence était déterminable, comme l’était l’action qu’elle exige ; après elle, le temps qu’elle avait interrompu pourrait reprendre.

Pourtant,  aujourd’hui, tout semble avoir changé.

Pourquoi la question de l’urgence « du moment » semble-t-elle s’être transformée et aggravée ?

Pourquoi nous semble-t-il que c’est la nature même de cette « urgence », au singulier, qui semble être en question ? 

Le changement que nous traversons aujourd’hui pourrait être simple à résumer  : ce que nous vivons, ce n’est plus une seule, mais une pluralité d’urgences toutes vitales et critiques — de la guerre au climat, en passant par la santé et tant d’autres, et ceci au niveau global comme au niveau local, partout —, avec en outre une dispute, une concurrence ou même une guerre — à nouveau — sur la définition de ces urgences et leur priorité, cela suscitant enfin, paradoxalement, non pas une action qui s’imposerait, fût-ce avec des controverses (comme pendant la pandémie), mais plutôt un sentiment d’impuissance, peut-être en train de se généraliser, qui lui-même devient un danger grave, auquel il faut répondre. 

Il y a donc une pluralité d’urgences, un conflit voire une guerre des urgences — chacun voyant la sienne comme première — et enfin un vertige des urgences, de sorte que la question de « l’urgence » du moment devient celle de ce singulier lui-même.

Quelle est l’urgence du moment  ? Quelle est l’urgence des urgences  ? Peut-on la déterminer ? N’est-ce pas même la première des tâches pour relancer toutes les autres tâches, et notre action, tout court, en ce moment  ? Mais est-ce vraiment et tout simplement possible  ? 

Telles sont nos questions en 2026.

Ce que nous vivons, ce n’est plus une seule, mais une pluralité d’urgences toutes vitales et critiques.

Frédéric Worms

Nous n’hésitons pas à dire qu’y apporter une réponse est possible, et nous n’hésiterons pas, même, à tenter de l’esquisser dans les brèves analyses qui suivent. 

Mais il faut préciser d’emblée que cette réponse ne pourra rien avoir de magique. 

Au contraire, la situation qui l’exige restera ce qu’elle est, avec sa part ou son risque de tragique. Même après avoir tenté de répondre à la question de « l’urgence » première du moment, tous les multiples dangers vitaux ou mortels de ce même moment demeureront.

On ne sortira donc pas, avec cette réponse, d’un « moment » où l’urgence n’apparaît plus comme exception provisoire, puisqu’il se définit, désormais, par le nombre et la continuation de ces urgences vitales.

Au contraire, on doit assumer la nouveauté critique de ce moment, qui connaît une pluralité de dangers mortels, et qui requiert une philosophie elle-même complète de tous les dangers mortels affrontés par les vivants humains — ce que nous appelons quant à nous un vitalisme « critique », qu’il ne s’agira certes pas de reprendre ici dans son détail.

C’est précisément parce qu’on ne sortira pas de ce moment de l’urgence — et parce qu’il s’agit d’y vivre, d’y travailler et d’y agir — qu’il faut tenter de le définir, avec ses priorités, ses risques, mais aussi ses perspectives. 

Or cela requiert de revenir d’abord sur ce qui nous semblait évident, à savoir la définition apparemment simple de « l’urgence » elle-même — cette trouée provisoire du danger vital immédiat, dans le temps individuel ou collectif de la vie ou de l’histoire. 

Car peut-être l’urgence, chaque urgence comporte-t-elle plus encore  : plus de risques, mais aussi plus de ressources, qui nous permettront de nous orienter dans les urgences inédites du présent, et d’abord de les définir et de les prioriser.

Sabato Visconti, «  [My ] Synthetic Autumn  », 2015, 2018-2019. CC  : BY-NC-SA

Peur, raison, relation : les trois politiques de l’urgence

Un feu vient de se déclarer dans la salle où nous sommes réunis. Il y a danger immédiat de mort pour chacune et chacun d’entre nous. Il y a urgence — et vitale qui plus est. 

Mais que voulons-nous dire par là  ?

Trois choses, nous semble-t-il, et non pas une seule, certes essentielle, puisqu’elle nous ramène à notre condition d’êtres vivants.

De fait, l’urgence — ou plutôt l’exclamation devant l’urgence qui surgit — nous rappelle à notre condition de vivants, mais pas de manière abstraite, extérieure ou, pour ainsi dire, lointaine et générale. 

L’urgence entraîne, en même temps que sa perception et son expression, quelque chose de non moins précis et concret  : une action, pour y échapper. Fuir, par exemple.

C’est en cela que l’urgence nous rappelle concrètement le fait premier et peut-être même la seule définition possible de la « vie » : à savoir que chaque vivant résiste à la mort, s’oppose à sa propre mort. 

Chaque urgence nous ramène devant ce principe et les conséquences qu’il entraîne. Et cela ne cessera pas, bien au contraire, avec les urgences du moment présent — même si leur diversité et leur complexité devraient nous rappeler que les vivants humains doivent agir contre toutes les causes de mort possibles, et que ce n’est pas si simple que cela en a l’air. 

La première complication de la résistance à la mort saute aux yeux, tout de suite, avec l’exemple que l’on a choisi ici, d’une manière moins artificielle qu’il ne paraît. 

De fait, si l’incendie se déclare dans une salle où un collectif humain s’est réuni, nous savons que le danger de chaque individu devant le feu se redouble d’un danger des individus humains entre eux.

Nous savons que, dans ces situations, on risque non seulement d’être brûlé par l’incendie, mais aussi d’être piétiné par les autres qui fuient, par la foule de ceux qui veulent y échapper. 

Ainsi, l’urgence se redouble déjà par l’action même qu’elle entraîne de chaque vivant — et la lutte qu’elle peut entraîner avec les autres. 

On dira peut-être que cet exemple a été choisi exprès et sur mesure, qu’on aurait pu prendre une urgence affectant un être vivant seul. 

Mais on ne peut pas échapper à ce redoublement collectif, social et au fond politique — ou exigeant une solution politique — de l’urgence vitale entre les humains.

Les théories du « droit naturel » et du « contrat social » des Modernes l’ont bien montré, en faisant de ce dernier la solution à la « guerre de tous contre tous » que le « droit » à « survivre » implique pour chacun.

Et nous savons justement qu’en cas d’urgence cette force du « chacun pour soi » risque de revenir dans toute société, comme elle existe du reste, d’une façon presque inchangée aujourd’hui, entre les sociétés ou les États, l’état dit de « nature » ou de guerre continuant entre les « nations ». 

Ainsi l’urgence, qui nous alerte contre un risque, fait naître un autre risque : comment se protéger contre elle sans entrer en guerre avec les autres et avec le monde  ?

Il y a pourtant dans l’urgence un autre aspect, ou une ressource, qui peut permettre d’éviter ce risque et qui se matérialisera, espérons-le, dans la salle où nous nous imaginons réunis. 

Cette ressource, c’est le temps.

Il n’y a pas d’urgence sans appel d’urgence. C’est l’appel qui définit l’urgence.

Frédéric Worms

On s’imagine toujours en effet l’urgence comme « immédiate », et certes il n’y a pas urgence si le danger n’est pas imminent ou pressant, proche, au moment où l’on perçoit le tic-tac de l’horloge… 

Mais enfin il y a encore du temps — ne serait-ce qu’un instant : sinon ce ne serait pas une urgence, ce serait le désastre et il n’y aurait même personne pour le percevoir et l’exprimer, encore moins pour agir. 

Bref, l’urgence suppose toujours un degré — évidemment variable — de temps, avant que le danger mortel ne se réalise. Et c’est ce temps qui non seulement permet l’action mais, chez les vivants humains en particulier, oblige à la prévention, en passant par le savoir et la science — toutes les sciences.

Et si le but de la société est d’éviter l’urgence en général, on pourrait dire qu’une société « bien ordonnée » — selon l’expression de John Rawls dans sa Théorie de la justice 3 — consistera justement — comme dans le bien nommé service des « urgences » dans un hôpital — à traiter les urgences selon leur degré de gravité, lui-même évalué par leur degré de proximité dans le temps 4

Il reste que, heureusement, l’urgence offre une ressource temporelle, qui ne définit pas seulement la médecine, mais la politique en général dans sa rationalité — ainsi, par exemple, de l’économie, qui consiste à se prémunir collectivement contre toutes les « urgences de la vie ».

Dans la salle qui accueille notre exemple, cette prévention se matérialisera par les protections diverses contre l’incendie, par exemple les sorties de secours. 

Il y a bien sûr ici une clef fondamentale de la lutte humaine contre la mort  : la distinction des urgences selon leur gravité objective et leur priorité temporelle. Il faut redire qu’elle implique la science — les sciences en vérité — et une politique scientifique. 

On pourrait appeler cela la deuxième politique des urgences — où la raison s’oppose à la peur et la contrôle. Elle est nécessaire, et aujourd’hui plus encore que jamais, en distinguant les urgences sans oublier aucune d’elles — au prix de tensions qui ne disparaîtront certes pas, comme celle qui a pu être formulée en France à travers une opposition temporelle, entre les urgences de la « fin du mois » et celles de la « fin du monde ». 

Mais cette politique rationnelle des urgences, aussi nécessaire soit-elle, sera-t-elle suffisante  ? C’est ce dont on peut douter, en raison de l’aspect guerrier qui précède mais aussi, paradoxalement, de celui qui suit, et sans lequel on ne peut pas parler d’urgence non plus.

Ce « dernier » aspect — qui devrait selon nous venir en premier, à l’avenir — devrait pourtant sembler rassurant, puisque nous le désignerons comme l’aspect « relationnel » de l’urgence.

Il se remarque à deux faits principaux. 

Le premier, c’est qu’en cas d’urgence — que nous soyons seuls ou pas — et avant même de lutter contre les autres, nous les appelons « au secours ». 

Plus encore, disons-le comme un principe absolu  : il n’y a pas d’urgence sans appel d’urgence. C’est l’appel qui définit l’urgence. Essayez de penser l’urgence sans quelqu’un qui appelle quelqu’un d’autre. C’est impossible. Cela devrait nous rassurer puisque tout se passe comme s’il y avait un principe « éthique » déjà dans ce cri, sur lequel on pourrait s’appuyer. 

Mais cela va plus loin encore.

C’est que, quelle que soit l’urgence qu’un vivant humain affronte, elle ne sera jamais la première absolument  : la première tient à sa naissance même, où le nourrisson humain est le plus désarmé des nouveaux-nés parmi les vivants. Aucun humain ne peut survivre sans que quelqu’un réponde à son urgence primaire ou même — disent certains théoriciens en parlant du premier cri — « primale ». 

Si nous sommes en vie, si nous pouvons affronter des urgences, c’est que quelqu’un a répondu à notre urgence déjà, au moins « suffisamment bien ». Sinon, nous ne serions pas là.

Tout semble alors déjà moins sombre. 

Nous ne sommes pas seulement des vivants individuels prêts à entrer en guerre avec tous les autres pour survivre.

Nous ne sommes pas seulement des agents rationnels capables de planifier les urgences pour y répondre et même en partie pour y échapper. 

Nous sommes aussi des êtres relationnels capables non seulement d’appeler mais de répondre concrètement aux appels d’urgences les uns des autres — créant ainsi, qui plus est, des liens non seulement de responsabilité mais d’attachement — comme disent les psychologues en parlant de nos premiers liens, ceux qui nous permettent d’exister comme des individus, non seulement dans l’interdépendance mais dans la différence et la créativité. 

Cette création de singularité est aussi ce qui fait que la vie ne consiste pas seulement dans la survie, et dans la réponse aux urgences, même dans leur diversité qui exige déjà la connaissance et la science, mais aussi que nous agissions les uns envers les autres et en créant les capacités d’agir des uns et des autres. 

Ce qui semble la dernière urgence est en fait la première  : instituer l’obligation du respect des relations intérieures entre les êtres humains.

Frédéric Worms

La diversité des dangers qu’affronte la vie humaine entraîne donc une diversité de ressources que nous n’avons pas fini d’explorer.

Mais c’est là aussi qu’apparaît un risque ultime, qui doit nous servir aujourd’hui de boussole.

Ce risque est peut-être le risque premier, le lieu de l’urgence première, tant recherchée aujourd’hui dans la multiplication des urgences vitales, qui pourrait permettre de nous y orienter, avec le secours de la science et de l’action de chacun. 

Ce danger ultime est simple à définir même si ses conséquences sont en fait vertigineuses  : c’est le risque, non seulement que la réponse à « l’appel d’urgence » ne vienne pas — cela peut arriver, dans la solitude comme dans la foule et dans maintes circonstances — mais que celles ou ceux qui « devraient » y répondre ne le fassent pas, que les liens d’attachement ou de confiance intimes ou internes entre les humains soient eux-mêmes renversés, en des actes que nous ne dirons pas seulement de « violence » en général mais de violation, puisqu’ils brisent une attente et une relation sans lesquelles rien ne se peut faire, ni la lutte contre les urgences ultérieures, ni la connaissance des urgences objectives. 

Nous ne verrons donc pas dans la dimension « relationnelle » de l’urgence, elle-même si fragile, une garantie facile pour répondre aux problèmes — surtout quand les urgences vitales — objectives, subjectives, intersubjectives — arrivent comme aujourd’hui de partout et peuvent ébranler tous les liens. 

Ce que nous soutiendrons, en revanche, c’est que c’est bien dans la garantie première de cette « confiance » dans une réponse relationnelle — mais aussi institutionnelle et à nouveau politique, en un sens encore à préciser — que réside la réponse à toutes les autres. 

Ce n’est certes pas facile, et cela n’annule pas le combat contre les autres urgences.

Mais c’est pourtant nécessaire — c’est même la première des tâches ou des obligations, dont nous pouvons et devons repartir aujourd’hui pour répondre à toutes les autres.

C’est ce que nous ne ferons bien sûr qu’indiquer ici, pour compléter cette trop rapide analyse.

La première urgence : un cadre républicain et un contenu démocratique pour répondre aux urgences

Il résulte de ce qui précède une hypothèse concernant l’articulation interne de l’expérience humaine de l’urgence, dont il ne s’agit certes pas de développer ici toutes les conséquences. Mais on pourrait — puisque c’était notre but — esquisser son application à notre « moment » historique, défini par la pluralité des urgences à toutes les échelles, globale comme locales, collective comme individuelle.

S’il y a une urgence première qui découle de ce qui précède, ce n’est donc pas celle que l’on aurait pu croire. 

C’est le besoin, face à toutes les autres urgences vitales, de pouvoir compter sur des relations et des institutions humaines qui garantissent une protection contre ces autres urgences au sein d’une société — relations et institutions qui elles-mêmes cependant sont fragiles et dont la prévention de leur destruction interne devient la première des urgences.

La première urgence, ce serait donc de lutter non pas contre tous les dangers vitaux à la fois, mais d’abord contre ce danger vital qui menace de l’intérieur les relations et les institutions mêmes qui luttent contre les autres urgences ; contre la violation des relations individuelles, mais aussi et d’abord contre toutes les violences internes à la société et les guerres civiles, dans le domaine politique. 

Nous parlons d’institutions précisément parce que le risque constant de la violation dans toutes les relations humaines, à la fois les plus intimes et les plus politiques — le fratricide comme la tyrannie — implique un régime de règles que l’on peut résumer sous le nom d’institutions, d’interdits et de principes premiers. Ceux-ci, sur le plan politique définissent d’abord des institutions républicaines, empêchant quiconque de s’approprier le pouvoir, même au nom des urgences. 

Cela définit la priorité de la justice interne sur tous les autres risques et pour les affronter. 

Or la fragilité de ces institutions partout aujourd’hui, ébranlées par le retour, et parfois par l’aggravation délibérée, des urgences vitales du moment, montre qu’il s’agit là de principes essentiels, mais menacés, et donc d’une urgence bien réelle, peut-être la plus vitale de toutes, puisqu’elle est la condition de la confiance, qui permet d’affronter toutes les autres. 

Le risque de la violence intérieure et le besoin de principes premiers et formels de justice dans une société et sur un territoire donnés, comportant des obligations fondamentales, telle serait donc bien l’urgence première 5 — à laquelle répond ce que nous appellerons la troisième politique de l’urgence, qui permet de reprendre et d’articuler les deux autres.

C’est en effet le seul moyen de construire d’abord une concertation et une conciliation des urgences vitales, elles-mêmes contradictoires, que l’on affronte dans toute société, mais aussi d’encourager le besoin d’action face aux urgences, sans tomber dans la guerre des urgences.

Ce n’est pas par hasard si Kant a mis comme premier principe de la paix entre les États la constitution « républicaine » de chacun d’entre eux. 

C’est parce que ce qui semble la dernière urgence est en fait la première  : instituer l’obligation du respect des relations intérieures entre les êtres humains, qui leur permet d’affronter ensemble tous les autres risques et de répondre à toutes les autres urgences. 

Une société juste fonctionne peu ou prou comme les relations humaines.

Frédéric Worms

C’est donc la construction de ce cadre républicain qui est la première des urgences, surtout quand elles redoublent de tous côtés, donnant à ceux qui veulent violer cette urgence relationnelle un argument redoutable.

Mais cette garantie formelle contre la violence intérieure, qui est la clef de la confiance dans un cadre commun contre toutes les urgences, ne saurait suffire pour autant. 

Il faut affronter aussi toutes les urgences concrètes et vitales du moment, dans une conciliation difficile mais essentielle et qui suppose, à l’intérieur du cadre républicain, non seulement le savoir scientifique correspondant aux diverses urgences, mais la confrontation des différents acteurs et points de vue internes à une société forcément diverse et divisée.

De fait, la pluralité des urgences n’est pas seulement fondée sur leur gravité et leur temporalité objectives, elle divise aussi la société selon l’exposition à ces risques et la prise de conscience de leur dimension commune.

Cette conciliation entre les urgences relève d’abord d’une constitution fondamentale, comme c’est le cas pour l’« exception » aux principes fondamentaux en raison d’une urgence vitale interne ou externe — par exemple dans le cas d’une agression guerrière caractérisée, ou d’une catastrophe elle aussi caractérisée, appelant à une suspension temporaire, proportionnée, contrôlée, de certains principes. 

C’est à un pouvoir légitime, donc ayant lui-même fait une priorité de la lutte contre les dangers de violation, qu’il revient de trancher entre les autres urgences, de déclarer ou de décider parfois dans l’urgence la plus immédiate et mortelle — des urgences. 

Mais tout cela relève aussi d’autre chose : d’un travail qui ajoute au cadre républicain ce que l’on pourrait appeler son contenu démocratique, qui consiste à confronter les différents points de vue divisés d’une société, face à des urgences que l’on aura donc d’abord priorisées  : objectivement grâce à la science et à toutes les sciences, politiquement en posant comme un absolu le risque de violation ou de guerre civile. 

Cette conciliation des dangers, leur priorisation rationnelle, mais aussi leur concertation sociale est donc bien la deuxième tâche d’un moment présent qui restera défini par la pluralité d’urgences durables. 

C’est le cas notamment pour l’urgence vitale globale, sur la planète, dont l’horizon temporel n’est plus si lointain qu’on aurait pu croire, et qui commence à organiser une négociation interne à toute l’humanité sur ce risque commun, négociation elle-même toujours menacée par la guerre. 

L’étude de cette dimension démocratique dans la conciliation concrète des urgences est donc bien nécessaire dans tous les domaines 6.

Sortir de l’impuissance : restituer l’urgence de l’action

Les considérations qui précèdent dessinent un cadre général.

Chacun pourra les préciser par les urgences locales ou globales, républicaines, ou concrètement vitales, qui continuent de battre la mesure à plusieurs temps anxiogènes de notre présent.

La présentation d’une réflexion pourtant spécifiquement philosophique sur les urgences, dans un congrès en juillet 2025 à Londres, nous avait frappés par la discussion qui avait suivi, où chaque universitaire, en plus d’une question théorique générale sur la question, semblait aussi l’appliquer à des cas concrets, qui au cas de telle ou telle urgence, qui au cas, plus tendu et angoissant encore, des échéances politiques ou géopolitiques de son propre pays. 

Or c’est bien l’articulation — et bien sûr la discussion et la critique — de ce cadre général et des situations concrètes, qui est nécessaire avec l’appui de la recherche dans tous les domaines. 

Elle peut permettre de construire avec l’appui de la recherche dans tous les domaines, un cadre commun et des priorités partagées, qui pourraient redonner aussi le désir d’agir, en s’opposant enfin au vertige des urgences, qui conduit à un sentiment lui-même dangereux d’impuissance.

Agir, c’est d’abord agir dans le cadre républicain, dans chaque cadre républicain, dans chaque domaine d’action et dans chaque institution.

Mais c’est aussi retrouver une capacité et même un appel à l’action, face à toutes les urgences qui nous menacent aujourd’hui et qui peuvent produire ce sentiment d’impuissance, en frustrant ce désir même d’agir qui fait partie intrinsèque de la notion et de l’expérience de l’urgence. 

Une société juste fonctionne — Donald Winnicott l’a montré dans des pages admirables que nous commentons ailleurs 7 — peu ou prou comme les relations humaines. 

En garantissant la confiance, elle n’évite pas seulement la guerre, elle permet la créativité et l’action — la plus modeste qui soit mais qui permet déjà de « se sentir vivant » au niveau le plus local qui soit, mais aussi la plus collective et la plus globale, avec toutes les intersections possibles entre les deux dans des tâches de prise en charge, d’action et de discussion à tous les niveaux de la société. 

C’est une société de l’obligation, de la conciliation, mais aussi de la confiance et de la reconnaissance, qui invite chacun à cette créativité sans laquelle la multiplication des destructions ne conduit qu’à la réponse non pas même défensive, mais agressive de la force et de la guerre.

Créer les conditions de cette participation ne relève pas de la présente esquisse mais elle rejoint le sentiment de chacun face à une urgence individuelle mais aussi relationnelle et commune  : le désir et même la nécessité d’agir qui fait partie de la définition de chaque vivant, face à la mort et, désormais, face à toutes les formes des dangers vitaux ou mortels du moment. 

Pour répondre à la diversité inédite des urgences du moment, il faut donc une priorité claire — celle de la justice et de ses obligations — des arbitrages fondés, et des conciliations explicites et appuyées sur la science. 

Alors, nous pourrons retrouver une politique qui nous restitue le désir et l’urgence d’agir, au lieu de nous sidérer par la multiplication des urgences destructrices du moment.

Certes, l’urgence du moment n’a plus rien de temporaire et s’annonce durable, mais elle n’est pas si obscure que cela.

Elle implique une orientation fiable, résolue, dans la lutte contre toutes les destructions mortelles — en rassemblant toutes les puissances des vivants.

Sources
  1. Ce texte, rédigé dans les derniers jours de 2025, s’appuie sur ses travaux les plus récents de l’auteur parmi lesquels Vivre en temps réel (Bayard, 2021), Pour un humanisme vital (Odile Jacob, 2019), et Les Maladies chroniques de la démocratie (Desclée de Brouwer, 2017 et 2022) ainsi que sur la conférence d’ouverture (keynote) prononcée au congrès de la Society for European Philosophy à Londres le 7 juillet 2025, sur laquelle s’appuie le présent article.
  2. Nous avions ainsi tenté d’analyser les paradoxes de l’urgence « durable » dans Vivre en temps réel, op. cit.
  3. John Rawls, Théorie de la justice, Seuil, 1987.
  4. La langue française unit d’ailleurs dans le seul mot « urgence » ces deux aspects de gravité et de temporalité alors qu’en anglais par exemple les mots « emergency » et « urgency » les distinguent.
  5. Simone Weil l’a bien montré dans la première et admirable partie de L’Enracinement. Voir Simone Weil, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers les êtres humains, Paris, Gallimard, 1949.
  6. C’est aussi l’objet d’une réflexion explicite et d’une recherche à venir — ce que nous appelons de nos vœux sous le nom d’études démocratiques, montrant comment la manière dont la démocratie est un outil concret de lutte contre les urgences communes, et la seule manière d’éviter de les redoubler par la guerre. Au sein de l’École normale supérieure-PSL, le programme d’Études démocratiques consiste en des chaires de pratique articulant les problèmes et progrès concrets de la démocratie expérimentés par les plus grands responsables qui enseignent ces cours, avec la recherche dans toutes ces disciplines.
  7. Donald Winnicott, « Quelques réflexions sur le sens du mot ‘démocratie’ » in Conversations ordinaires, Gallimard 1988, pp. 273 sqq. Nous commentons ces pages dans Frédéric Worms, « Democracy as maturity : according to Winnicott », Psychoanalysis, Culture & Society, Springer, 17 novembre 2025, ainsi que dans Les Maladies chroniques de la démocratie, op. cit.