Depuis un an, le Grand Continent documente et analyse un changement historique : le tournant géopolitique des États-Unis d’Amérique tourné vers l’expansionnisme territorial dans la présidence impériale de Donald Trump. Ce travail a coût, il est porté par une petite équipe, jeune, européenne, particulièrement mobilisée. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous soutenir, découvrez nos offres pour s’abonner au Grand Continent

1 — La recolonisation comme doctrine explicite

Figure centrale de l’extrême droite nationaliste américaine, Stephen Miller est l’un des principaux membres du clan Trump.

Il occupe des responsabilités exécutives et idéologiques centrales concernant notamment l’immigration, l’identité nationale et le fonctionnement de l’État. 

Miller défend une ligne anti-immigration radicale, farouchement hostile au multiculturalisme, favorable à une conception ethnoculturelle de la nation américaine, et il assume une critique frontale du libéralisme, des élites administratives et des institutions fédérales.

Depuis le 20 janvier 2025, il est Deputy Chief of Staff for Policy — chef adjoint de cabinet pour les politiques — et Homeland Security Advisor — conseiller à la sécurité intérieure —, ce qui fait de lui l’un des principaux décideurs de l’agenda politique et sécuritaire de l’exécutif américain avec un accès direct au président.

Selon le Washington Post, la Maison-Blanche étudierait actuellement la possibilité de lui donner une part centrale dans la gestion de la période de « transition » après la prise de contrôle du Venezuela par les États-Unis 1.

Ces mots, publiés quelques heures après la provocation de sa femme publiant une carte du Groenland recouvert d’un drapeau américain, doivent donc être lus comme l’explicitation de la doctrine de la Maison-Blanche :

Peu après la Seconde Guerre mondiale, l’Occident a démantelé ses empires et ses colonies et a commencé à envoyer des sommes colossales d’aide, financées par les contribuables, à ces anciens territoires (alors même qu’il les avait déjà rendus bien plus riches et prospères). 

L’Occident a ouvert ses frontières, dans une sorte de colonisation inversée, en fournissant une aide sociale et donc des transferts de fonds, tout en accordant à ces nouveaux arrivants et à leurs familles non seulement le droit de vote, mais aussi un traitement juridique et financier préférentiel par rapport aux citoyens autochtones. 

L’expérience néolibérale, au fond, a été une longue forme d’auto-punition des lieux et des peuples qui ont bâti le monde moderne.

2 — Trump et la décolonisation comme explication de « l’effacement civilisationnel » européen

Les mots de son conseiller Miller expliquent la vision de Donald Trump. 

Le président américain semble interpréter l’abandon des empires comme une erreur stratégique européenne, non pas au nom de la justice ou de la logique historique, mais comme un renoncement à la puissance. 

Dans la Stratégie nationale de sécurité, l’Europe est décrite comme confrontée à un « effacement civilisationnel » en raison de la relation installée avec les anciennes colonies et leurs populations. Le président a d’ailleurs commenté : « Si cette tendance continue, l’Europe ne sera plus… beaucoup de ces pays ne seront plus vivables. » 2

Dans leurs propos sur l’OTAN, l’Afrique ou le Moyen-Orient, Trump et son clan suggèrent que les Européens auraient abandonné des zones d’influence sans plan, laissant un vide comblé par des acteurs hostiles, de la Chine à l’islamisme politique, et que, pour cette raison même, ils risquent d’être contrôlés par des ennemis de l’Occident.

Plusieurs personnes clefs du clan Trump considèrent la décolonisation européenne comme une cause de dépendance sécuritaire vis-à-vis des États-Unis : les anciens empires auraient renoncé à la projection de puissance tout en continuant à externaliser les coûts de sécurité à Washington. Le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth a par exemple déclaré : « L’Europe s’est déjà laissée envahir. Elle a choisi de ne pas reconstruire ses forces armées, se contentant de profiter de la volonté des États-Unis de mener et de gagner des guerres. » 3

Cette lecture nourrit la rhétorique de l’adminisitration Trump sur les « free riders » européens et sur l’injustice du partage du « fardeau de l’homme blanc » 4.

3 — Répondre à la « recolonisation » chinoise 

Comme dans les appels à la transformation interne de l’État américain qui gagnerait à s’inspirer du modèle chinois, un processus mimétique pourrait être en cours sur le plan international. 

Jusqu’à présent, les trumpistes dénonçaient « la recolonisation » comme la doctrine internationale implicite de la Chine, permise par la faiblesse des élites occidentales.

L’élu trumpiste Scott DesJarlais avait par exemple déclaré au Congrès à propos de l’Initiative des Nouvelles Routes de la soie : « Certains l’appellent la diplomatie du piège de la dette, moi, je l’appelle la recolonisation de l’Afrique et d’autres parties du monde à travers des stratagèmes orchestrés par le Parti communiste chinois. » 5

Dans un vocabulaire radical ancré dans l’extrême droite trumpiste anti-libérale, mêlant provocation idéologique, ironie et géopolitique, l’entrée « Décolonisation » indique : « Retrait des puissances occidentales des pays en développement en vue d’une recolonisation par la Chine. » 6

4 — Généalogie néoréactionnaire : la source Curtis Yarvin

Au sein des élites intellectuelles néo-réactionnaires l’idée d’une nouvelle organisation impériale coloniale est structurante depuis plusieurs années. 

Sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, Curtis Yarvin a cherché à démontrer dès 2008 qu’il fallait développer une nouvelle modalité de gouvernement colonial non pas pour instaurer une démocratie, mais pour rendre « profitable » — c’est-à-dire rentable —  la gestion impériale de territoires étrangers : « Mais attendez, c’est du colonialisme ! Bah, oui. Occuper et gouverner un pays étranger correspond assez bien à la définition du colonialisme. Surtout si l’objectif n’est pas de ‘restaurer la démocratie’, mais d’instaurer de manière permanente une administration stable, responsable, efficace et rentable. » 7

5 — L’empire colonial selon Erik Prince

Proche des cercles trumpistes, le dirigeant de la plus grande armée privée au monde Erik Prince a formulé les coordonnées d’une nouvelle doctrine impériale, allant même jusqu’à lancer le mot d’ordre « Bring Back Colonialism ». 

Il prône une projection de puissance public-privée en Afrique et au Moyen-Orient, pensée comme une alternative au multilatéralisme occidental : « Si tant de pays à travers le monde sont incapables de se gouverner eux-mêmes, il est temps pour nous de remettre notre chapeau impérial et de dire : “Nous allons gouverner ces pays… parce que ça suffit, nous en avons assez d’être envahis”. » 

Il était notamment à l’origine d’un projet pour l’Afghanistan prévoyant la nomination d’un « vice-roy » calqué sur le modèle britannique de la Compagnie des Indes. Cette idée trouve des échos à la fois dans les plans de l’administration Trump pour Gaza et dans les premières déclarations de la Maison-Blanche et du Secrétaire d’État Marco Rubio sur la période de « transition » au Venezuela après l’enlèvement de Maduro.

6 — La transformation impériale de l’imaginaire MAGA

Cette vision irrigue les élites trumpistes et leur lecture géopolitique du monde comme champ de compétition impériale. 

Elle nourrit un vocabulaire et un imaginaire de « recolonisation », assumés comme grille de lecture géopolitique post-libérale. 

Cette doctrine radicale et explicitement coloniale imprime une inflexion par rapport à l’interventionnisme d’inspiration néoconservatrice : depuis ses grands théoriciens comme Robert Kagan jusqu’au vice-président Dick Cheney, l’exécution de cette doctrine était toujours justifiée au moins rhétoriquement par la nécessité pour les États-Unis de faire respecter un ordre mondial fragile et chaotique. C’est le sens de la fameuse métaphore du jardin et de la jungle — Washington présentant ses interventions militaires comme les coupes d’un « jardinier » du globe. 

Après la première année de Trump — au cours de laquelle les États-Unis ont effectué plus de frappes que durant tout le mandat de Joe Biden — il devient de plus en plus explicite qu’« America First » n’est pas un mot d’ordre isolationniste mais constitue une doctrine compatible avec des interventions armées à l’étranger.   

Dans le cas de la recolonisation MAGA — sur l’hémisphère occidental et ailleurs — l’intervention armée n’est plus justifiée que par la volonté du président de vassaliser d’autres territoires souverains. 

Depuis le Venezuela notamment, plusieurs influenceurs trumpistes ont partagé des messages prônant le retour du colonialisme et le mot d’ordre : « Make colonialism great again ».

Jesse Kelly, un influenceur trumpiste a par exemple déclaré :  « La colonisation est l’une des meilleures choses qui soient arrivées aux régions arriérées du monde, et si la plupart des gens l’ignorent, c’est uniquement parce qu’ils ont été éduqués par des communistes qui détestent la civilisation occidentale. »

Eric Schmitt, un sénateur républicain du Missouri très actif sur X (ex-Twitter), a déclaré hier soir à Fox News que le président Trump était en train « de prendre le contrôle » de « notre hémisphère ».

Matt Walsh, qui se définit comme un « fasciste théocratique » et qui a déjà été retweeté par J. D. Vance a écrit sur X : « Je soutiens totalement l’idée de transformer les autres pays de notre hémisphère en vassaux subordonnés des États-Unis. C’est la définition même d’une politique étrangère ‘America First’ ».

Sources
  1. Une telle fonction contrasterait avec son portefeuille, principalement porté sur les affaires intérieures, mais également avec son bilan : l’objectif d’arrestation de 3 000 migrants par jour souhaité par Miller est loin d’être atteint — le chiffre étant actuellement autour de 1 000 arrestations quotidiennes. Sur cette hypothèse, voir : Adam Taylor, Samantha Schmidt, Natalie Allison et Karen DeYoung, « U.S. plan to ‘run’ Venezuela clouded in confusion », The Washington Post, 4 janvier 2026.
  2. « If it keeps going the way it’s going, Europe will not be … in my opinion … many of those countries will not be viable countries any longer. Their immigration policy is a disaster. », entretien avec Politico, 9 décembre 2025.
  3. Pete Hegseth, American Crusade : Our Fight to Stay Free, 2020.
  4. Le poème impérial de Rudyard Kipling (The White Man’s Burden) est souvent repris par les néoconservateurs et les suprémacistes américains.
  5. U.S. House of Representatives, Committee on Armed Services. Department of Defense’s Role in Competing With China. Hearing held January 15, 2020 (H.A.S.C. No. 116-56), Washington, DC, U.S. Government Publishing Office, 2020.
  6. « Accurate Dictionary », Wisdomination, 31 décembre 2018.
  7. Moldbug, Mencius (Curtis Yarvin), « How to occupy and govern a foreign country », Unqualified Reservations, 4 septembre 2008.