Les Polonais votaient hier le dimanche 1er juin pour élire le président qui succèdera à Andrzej Duda à partir du 6 août 2025. L’ensemble des bulletins a été dépouillé.

La participation s’est élevée à 71,63 %, un chiffre supérieur au premier tour (67,31 %), mais inférieur à celui enregistré lors des élections législatives de 2023 (74,38 %), quand la Coalition civique de Tusk a remporté le scrutin.

  • Le président élu est Karol Nawrocki, historien du récit national et candidat du parti national-conservateur Droit et justice (PiS), avec 50,89 % des voix.
  • Face à lui, Rafał Trzaskowski, actuel maire de Varsovie et candidat malheureux lors de la présidentielle de 2020, a été défait avec 49,11 % des voix. Il était le candidat de la Coalition civique (KO), formation dirigée par le Premier ministre Donald Tusk.

Le scrutin était tendu jusqu’à la dernière minute. Alors que Trzaskowski caracolait en tête des sondages de janvier à la mi-mai, l’écart s’était resserré à l’approche du scrutin, et les sondages étaient incapables de prévoir qui allait gagner à la clôture de la campagne. Les premiers sondages de sortie des urnes à 21 h donnaient Trzaskowski gagnant, avant que les sondages tardifs (late polls) ne consacrent Nawrocki.

Le résultat est ambivalent pour le PiS :

  • D’un côté, il réaffirme sa prégnance sur l’espace politique polonais et son rôle de premier parti de Pologne, qu’il remplit depuis une décennie à chaque élection en dehors des européennes de juin 2024. Même avec un candidat quasi inconnu, qui a cumulé un nouveau scandale presque chaque jour de la campagne, le PiS a gagné, témoignant ainsi de l’efficacité de sa machine électorale.
  • Couplée au poids des juges nommés politiquement au sein de l’appareil judiciaire polonais, cette persistance à l’exécutif assure un certain pouvoir au PiS, même s’il ne gouverne pas directement et n’a pas de majorité parlementaire. Selon le Conseil de l’Europe, un tiers des 10 000 juges polonais encore en exercice ont été nommés de façon politique sous le PiS.
  • D’autre part, au cours de la campagne, Nawrocki a adopté des positions plus à droite que le PiS, notamment sur l’avortement, et a déclaré s’opposer à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et à l’Union européenne, ce qui marque une rupture avec le consensus bipartisan sur le sujet. Le PiS devra certainement clarifier sa position, quitte à remettre en cause sa ligne historique.
  • Le style de Nawrocki, ainsi que son historique de proximité avec des milieux hooligans, voire proxénètes, contraste avec la ligne conservatrice du PiS. Selon le politologue Ben Stanley, le PiS ne serait même plus vraiment un parti conservateur, mais plutôt un parti populiste-nativiste qui se soucie peu de la morale publique.

La victoire de Nawrocki ne modifie pas fondamentalement l’équilibre actuel, puisque le président reste un homme issu du PiS – Duda, puis Nawrocki – face à un gouvernement KO. Elle constitue toutefois une mauvaise nouvelle pour le gouvernement Tusk.

  • Il s’agit d’un revers électoral clair pour la Coalition civique. En octobre 2023, Tusk et ses alliés du centre et de la gauche avaient battu le PiS, qui était cependant resté le premier parti de Pologne. C’était la fin de 8 ans de gouvernement PiS. Les municipales d’avril 2024 ont ensuite abouti à un verdict assez similaire, tandis que les européennes de juin 2024 ont fait de la KO le premier parti de Pologne. Le PiS reprend la main à l’issue de cette élection présidentielle, et la lassitude à l’égard de la coalition gouvernementale est palpable.
  • Le président polonais ne gouverne pas et a un rôle plutôt honorifique ; pourtant, il a un pouvoir de pression considérable, car il peut renvoyer toute loi adoptée au Parlement devant le Tribunal constitutionnel et opposer son veto à un grand nombre de lois. Ce veto ne peut être levé que par une majorité des deux tiers à la Diète, ce dont ne disposent pas Tusk et ses alliés. De fait, Nawrocki a annoncé qu’il maintiendrait les vétos opposés par Duda, notamment sur la pilule du lendemain ou la reconnaissance de la langue silésienne.
  • Tusk a déjà du mal à faire adopter de nombreux projets à la Diète, car sa coalition s’appuie sur des forces de gauche et de centre droit qui s’opposent, notamment sur la question de l’avortement. Aucun projet sur le sujet n’a abouti jusqu’ici, et la menace d’un veto de Nawrocki si un projet était adopté n’est pas de bon augure pour Tusk. Il en va de même pour la réforme de la justice.
  • Si c’est surtout le gouvernement qui définit la politique étrangère et de défense, le président est le chef des armées, a un pouvoir de nomination et préside la délégation polonaise au sommet de l’OTAN. Nawrocki n’a pas de stature internationale particulière, mais il a noué des alliances avec les Conservateurs et réformistes européens, notamment Giorgia Meloni et George Simion, ainsi qu’avec l’administration Trump, qui l’a officiellement adoubée. Si ce lien privilégié avec Trump pourrait être une bonne nouvelle pour la relation polono-américaine, il pourrait aussi être source de tensions avec le gouvernement Tusk et son ministre des Affaires étrangères Sikorski. De plus, l’image de Nawrocki et sa proximité avec les milieux hooligans risquent de ternir le poids diplomatique de la Pologne.

À moyen terme, cette campagne n’a pas permis de résoudre les nombreuses tensions qui parcourent la vie politique polonaise et qui se manifestent à chaque élection.

  • Le second tour s’est joué à très peu de voix près. Les votes se sont répartis à quasi égalité entre la Coalition civique et Droit et justice, témoignant d’une forte polarisation. Ce scrutin serré témoigne de la vivacité du jeu politique polonais, mais aussi des profondes fractures qui traversent le pays.
  • Depuis 2005, la vie politique polonaise est marquée par un duopole PiS-Plateforme/Coalition civique, et même plus exactement un duopole Kaczyński-Tusk, du nom des principaux leaders de ces partis. Nawrocki était un candidat inconnu six mois avant l’élection. Trzaskowski avait des mandats nationaux depuis 2009 et est le maire de la capitale du pays, mais certains affirment qu’il est resté dans l’ombre de Tusk. Or, les deux leaders, Kaczyński et Tusk, ont respectivement 75 et 68 ans, et la question de leur succession n’est toujours pas réglée.
  • Au premier tour, près d’un tiers des électeurs ont boudé le PiS et la KO. Les différentes formations de gauche ont cumulé un total de 10 % des suffrages, tandis que l’extrême droite a atteint 20 %. Les jeunes en particulier ont largement voté pour la Confédération (extrême droite) et Ensemble (extrême gauche). Si le PiS et la KO ont montré leur résilience malgré l’émergence de nouvelles formations, comme cela avait été le cas en 2020, ils peinent à s’adresser à ce nouvel électorat qui n’a pas connu Solidarność et ne se reconnaît pas dans le duopole.