« L’Europe collective » : la nouvelle cible de la géopolitique russe
Après le revirement de Donald Trump, à Moscou s’élaborent les concepts stratégiques d'une nouvelle phase de convergence entre le Kremlin et la Maison-Blanche.
Ilya S. Fabrichnikov, l’un des jeunes doctrinaires de Poutine, a lancé une idée.
La Russie ne doit plus désigner son ennemi dans « l’Occident collectif » mais dans « l’Europe collective ».
Nous le traduisons pour la première fois en français.
- Auteur
- Guillaume Lancereau •
- Image
- © Mikhail Klimentyev/Sipa USA

Vladimir Poutine l’a dit et répété : les grands fauteurs de guerre du XXIe siècle restent les États-Unis, à travers leur bras armé : l’OTAN. Si le président de la Fédération de Russie n’a eu de cesse, au cours de la décennie passée, de fustiger « l’Occident collectif », les États-Unis demeuraient bien distincts des États membres de l’Union européenne, qui n’étaient à ses yeux que les « vassaux » de Washington, naturellement soumis aux ambitions de leur suzerain.
L’élection de Donald Trump et le revirement politique des États-Unis vis-à-vis de la Russie ont imposé un virage brutal.
Vladimir Poutine ne peut plus dépeindre son adversaire de toujours sous les traits d’une nation « sataniste » et dépravée, maintenant que la classe dirigeante d’outre-Atlantique professe sur les principaux enjeux sociaux et culturels des vues semblables aux siennes. Il ne peut plus non plus tempêter contre les États-Unis, à l’heure où Donald Trump et son administration semblent déterminés à conclure la guerre en Ukraine dans des conditions favorables à la Russie tout en abandonnant leurs engagements en matière de sécurité vis-à-vis d’une Europe sidérée.
Les récentes déclarations du président russe, tant en direction des journalistes qu’à l’attention de ses ministres, tendent à instituer peu à peu l’Europe en nouvel ennemi. C’est désormais chose faite avec l’article qui suit, paru dans la revue Russia in Global Affairs sous la signature d’Ilya S. Fabrichnikov, enseignant à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou et membre du principal think tank russe en matière de politique internationale, le Conseil de politique étrangère et de défense, dont Vladimir Poutine fréquente régulièrement les réunions.
L’auteur propose un article au titre éloquent : « le pillage de l’Europe » (raskhiščenie Evropy), en jouant sur le thème classique de l’enlèvement d’Europe (pokhiščenie Evropy), dont le peintre russe Valentin Serov a proposé en 1910 une représentation devenue classique, sauf qu’il faut cette fois-ci entendre : le pillage organisé par l’Europe.
Ici, ce ne sont plus les États-Unis qu’il faut tenir responsables du déclenchement et de la poursuite de la guerre en Ukraine, mais bien l’Union, à la fois en tant qu’institution et en tant que somme d’États indépendants.
Les Européens n’apparaissent plus comme les laquais ou les idiots utiles du Pentagone, mais comme les tenants d’un véritable « projet ukrainien », caressé depuis les années 1990 et soutenu à coups de milliards d’euros : celui d’un corridor Gdansk-Odessa qui aurait permis d’asseoir la puissance économique et politique de l’Union et d’en faire un véritable centre de puissance dans le monde fragmenté du XXIe siècle.
De fait, l’auteur est fondé à rappeler que l’aide financière accordée par l’Europe à l’Ukraine depuis 1991 excède très largement le soutien américain, tout comme les livraisons européennes d’armes et de matériel militaire depuis le début de la guerre dépassent les envois des États-Unis — d’autant plus que les milliards investis par ces derniers ont largement financé leur propre complexe industriel et logistique.
Il faut toutefois prendre cette publication pour ce qu’elle est : au pire, un signal, au mieux, un symptôme. Après avoir répété des années durant leurs mantras propitiatoires contre « l’Occident collectif », les cercles stratégiques poutinistes parlent aujourd’hui d’une « Europe collective ». Cette même Europe, en partie conquise sur le plan politique par de vrais rejetons du poutinisme, hésitante devant les défis d’un réel réarmement du continent, risque pourtant, le moment venu, de ne pas être suffisamment collective.
Les déclarations américaines à Munich sont globalement dépourvues d’ambiguïté : l’Union doit assumer l’entière responsabilité de la sécurité de sa région sans compter sur la puissance militaire américaine, ni d’ailleurs sur l’article 5 dans l’hypothèse d’un déploiement de ses troupes en Ukraine. Quant aux dirigeants européens, ils ne sont pas attendus à la table des négociations relatives à l’Ukraine.
Bien souvent, le discours public — pour ne pas dire « populaire » — des experts russes laisse entendre que l’Union européenne n’a que peu d’autonomie dans son traitement de la question ukrainienne et que ses décisions sont largement soumises aux desiderata de Washington. Dans sa version extrême et complotiste, cette idée suppose l’existence d’une sorte de « Londres profond ». Les « perfides Anglo-Saxons » dicteraient leur volonté à des politiciens européens affaiblis et dépendants, qui se trouveraient contraints de livrer des armes et des équipements à l’Ukraine, de lui fournir des formations militaires et de financer son appareil d’État — tout cela au service des ambitions politiques « anglo-saxonnes ». Une autre variation sur ce thème va jusqu’à avancer que la politique de l’Union européenne en Ukraine n’aurait d’autre but que de satisfaire les intérêts d’une cabale libérale mondiale aux mains des « globalistes » recevant leurs directives directement de Wall Street et de ses fonds d’investissements — Black Rock, Vanguard et autres State Street. Tout le « projet ukrainien » ne serait en définitive que l’œuvre des think tanks et des services de renseignement américains (et, dans une moindre mesure, britanniques) bien déterminés à infliger une « défaite stratégique » à la Fédération de Russie.
En fin de compte, les discussions publiques entre experts et analystes russes finissent inévitablement par nier aux États européens toute politique autonome en ce moment critique des relations internationales. Quelle qu’en soit la raison, le postulat commun est ici l’idée qu’une politique européenne « mesurée » et « souveraine » consisterait nécessairement à entretenir des liens étroits (du moins en matière d’importations énergétiques) avec la Russie, en vue de stabiliser le bilan énergétique de l’Union et d’assurer l’écoulement de sa production technologique. Ce n’est que sous la pression du « comité régional de Washington » que les pays européens, comme ensorcelés, continueraient individuellement et collectivement à rejeter les avantages — évidents pour toute personne sensée — qui découleraient d’une coopération avec la Russie : des ressources énergétiques bon marché et un débouché naturel de leurs productions destinées à l’export.
L’expression vašingtonskij obkom (ce dernier terme étant l’abréviation de « oblastnoj komitet ») désigne littéralement le « Comité régional de Washington », mélangeant donc une expression soviétique, le comité régional du Parti, et la capitale politique des États-Unis, pour laisser entendre que nombre de décisions prises dans l’espace post-soviétique depuis l’effondrement de l’URSS ont été imposées par Washington.
Il ressort de cette analyse que l’Europe n’avait aucun intérêt au déclenchement d’un conflit en Ukraine, lequel devait nécessairement s’accompagner de pertes économiques considérables en conséquence des sanctions mutuelles, de la suspension des échanges commerciaux et énergétiques, ainsi que des coûts liés aux opérations militaires elles-mêmes. Les pays d’Europe, contraints par leurs « obligations en tant qu’alliés » au sein de l’OTAN, auraient donc été réduits à se fabriquer un adversaire imaginaire, la Russie et ses dirigeants actuels, et d’abreuver leurs électeurs de propagande anti-russe, faisant ainsi fi, dans un grand élan d’unanimisme, de tous leurs intérêts nationaux et économiques. Et tout cela, nous assure-t-on, tout cet engagement dans un affrontement de grande envergure, ce renoncement à tous ses intérêts propres, n’aurait pas d’autre objectif que celui de soutenir les ambitions d’un « hégémon mondial », tantôt le « comité régional des libéraux », tantôt d’obscures transnationales.
Si l’on fait à présent abstraction des clichés médiatiques et des indicateurs économiques trompeurs pour observer de plus près la nature politique des relations russo-européennes, c’est une tout autre image qui se présente. Cette image est la suivante : au cours des trente années passées, la reconquête politique de l’espace russe et des pays de la CEI, en priorité l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie et l’Arménie, a été essentiellement l’œuvre de l’Union européenne et de certains pays de l’Union européenne, directement ou à travers les ONG sous leur contrôle.
Des États-Unis et de l’Union, qui soutient véritablement l’Ukraine ?
D’après un rapport de la Cour des comptes européenne de 2016, l’Union européenne avait alloué depuis 2007 à l’Ukraine des montants considérables, dont il était prévu qu’ils atteignent les 16 milliards d’euros en 2020, essentiellement destinés à soutenir divers secteurs de l’économie du pays et à promouvoir les réformes économiques. Ces sommes devaient venir s’ajouter aux 5 milliards d’euros de subventions versées à l’Ukraine entre 1991 et 2016 en prévision d’une éventuelle adhésion à l’UE. Entre 2014 et 2022, le gouvernement allemand a accordé à lui seul des subventions et des garanties de prêt de près d’un milliard et demi d’euros. Au total, entre la chute de l’URSS et 2016, Chatham House estime que l’Union européenne et les pays européens ont fourni à l’Ukraine une aide au développement de près de 8 milliards de dollars, soit 40 % de l’ensemble de l’aide internationale dont a bénéficié le pays, le reste provenant du G7 — surtout du Japon, des États-Unis et du Canada. Ainsi, en tenant compte des contributions directes et de l’aide accordée à travers le G7, les montants fournis à l’Ukraine par les pays européens pourraient dépasser les 55 % de l’ensemble des sommes perçues par le pays.
Entre le début des opérations militaires de 2022 et novembre 2024, on estime que les pays européens, à titre individuel ou dans le cadre de l’UE, ont fourni à l’Ukraine 174 milliards d’euros à des fins d’aide humanitaire, de livraisons d’armes et de munitions, et de financement direct de l’appareil gouvernemental ukrainien. Il faut souligner qu’il s’agissait en majorité de financements et de livraisons directs, par opposition aux improvisations financières propres à l’aide des États-Unis, qui repose sur des schémas complexes de financement de leur propre production domestique.
À titre de comparaison, le financement de l’Ukraine par les États-Unis (du département d’État à l’USAID) s’est élevé à 225 millions de dollars par an entre 1991 et 2020, si l’on tient compte également des prêts du FMI. Les chiffres comprennent une certaine marge d’erreur, mais l’ordre de grandeur est clair : en 2014, les États-Unis avaient alloué environ 5 milliards de dollars au développement de l’Ukraine.
Depuis le début des hostilités, et en dépit de toutes les manifestations médiatiques qui se sont attachées à mettre en scène l’abondance américaine, les États-Unis n’ont en réalité fourni à Kiev que 106 milliards de dollars d’aide (données d’octobre-novembre 2024), dont 33,6 milliards d’aide directe incorporée au budget de l’État et 69,8 milliards d’aide militaire, comprenant donc à la fois la fourniture d’armes, d’équipement et de services de formation, mais aussi le financement de la production et de la logistique aux États-Unis. Il ressort donc de ces données que l’aide des Etats-Unis est très largement inférieure à celle de l’Europe, quelle que soit la période considérée.
Comment peut-il en être ainsi, alors que l’opinion la plus répandue veut voir dans Washington le principal mécène et l’architecte politique de la crise militaire en Ukraine ? On pourrait spontanément se dire que le tableau fourni par les médias ne reflète pas entièrement la réalité. Risquons cependant une hypothèse plus audacieuse : le principal « commanditaire » de la crise militaire ukrainienne n’est autre que l’Union. Plus précisément, il ne s’agit pas tant des principaux membres qui ont joué le rôle de premier violon dans la prise des décisions les plus cruciales pour l’avenir du continent, mais plutôt des institutions centrales de l’Union, celles-là mêmes qui, au cours des cinq ou six années passées, ont concentré entre leurs mains un pouvoir administratif, financier et politique absolument inédit.
L’administration américaine n’a jamais été le principal bénéficiaire des développements de l’histoire ukrainienne récente. Le point le plus sensible des relations ukraino-américaines a été réglé en 1994 avec la signature du mémorandum de Budapest et l’élimination des stocks d’armes nucléaires et de leurs vecteurs stratégiques dispersés sur le territoire ukrainien. À l’inverse, les structures de ce qui allait devenir l’Union européenne ont commencé leur conquête financière et politique de l’Ukraine dès le 2 décembre 1991. Au cours des 13 années qui ont suivi, l’Ukraine et l’Europe ont signé non moins de dix accords-cadres de coopération politique et économique. L’Ukraine a été reconnue comme une « économie de marché », sur fond de démarches actives d’intégration. Ainsi, les structures européennes représentaient déjà 36 à 42 % des exportations ukrainiennes dès 2006 et 70 à 80 % des investissements étrangers vers l’Ukraine.
Des milliards d’euros ont été alloués par l’Union au soutien des transformations à l’œuvre en Ukraine, bien supérieurs à l’aide directe apportée par les États-Unis — si on en exclut toutefois le financement des organisations civiles et des ONG ukrainiennes par des organisations telles que le National Endowment for Democracy ou la Open Society Foundation, qui ont respectivement investi 22,4 millions de dollars (entre 2014 et 2019) et 230 millions de dollars (entre 2013 et 2023) en Ukraine. Si les comptes de la Konrad Adenauer Foundation ne sont pas publics, on sait que cette organisation disposait de deux bureaux en Ukraine, l’un à Kiev et l’autre à Kharkov, d’où elle a lancé des centaines de projets visant à la « promotion de la démocratie ».
Chaque mention de ces différentes organisations est suivie dans le texte original des éléments juridiques obligatoires pour toute publication en Russie : « Cette organisation figure sur la liste des organisations non-gouvernementales étrangères et internationales en date du 29 juillet 2015, dont l’activité a été reconnue comme indésirable sur le territoire de la Fédération de Russie ».
Les Européens ont joué un rôle de régulation aussi important que celui des Américains à l’occasion de chacune des crises politiques majeures qu’a connues l’Ukraine. En 2014, ce sont d’ailleurs des responsables exclusivement européens qui ont signé les garanties faites à Ianoukovitch : les ministres des Affaires étrangères de la Pologne et de l’Allemagne, Radosław Sikorski et Frank-Walter Steinmeier, ainsi que le directeur de l’Europe continentale au ministère français des Affaires étrangères, Éric Fournier [l’auteur nomme par erreur un certain «Dominique Fourier»]. Par la suite, les accords de Minsk ont également été cosignés par les deux « locomotives de l’Europe » : l’Allemagne et la France. Bien qu’ils aient joué un rôle de premier plan dans la reconfiguration de l’Ukraine après 2014, les États-Unis se sont limités à exercer une influence stratégique et militaire. Ils n’ont pas été les principaux artisans de cette nouvelle donne politique.
Pour ce qui concerne l’intensité des contacts politiques depuis le début de l’opération militaire spéciale, on constate que les dirigeants européens, y compris les émissaires directs de Bruxelles, ont effectué plus d’une centaine de visites à Kiev. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’y est rendue à huit reprises depuis le déclenchement du conflit, tandis que le secrétaire d’État américain Antony Blinken n’a réalisé que cinq visites en trois ans.
On observe une dynamique similaire au niveau militaire (livraison d’armements, envois d’équipements, formation du personnel). Au niveau des chars, le rapport entre les envois (effectifs ou planifiés) des États-Unis et de l’Union européenne est de 1 à 8 (76 contre 587), de 1 à 3 pour les systèmes d’artillerie de 155 mm (201 contre 284), les chiffres n’atteignant la parité que pour les lance-roquettes multiples (39 contre 37). À ce jour, les pays européens sont les seuls à fournir des avions de chasse, bien qu’ils soient financés en partie par le Pentagone, tandis que la majorité des missiles de croisière vient de France ou de Grande-Bretagne. Enfin, la supériorité européenne est écrasante au niveau des munitions (sauf pour les MANPADS) et autres consommables, sans même évoquer ici les velléités du président français Emmanuel Macron d’envoyer des divisions d’infanterie dans l’oblast d’Odessa, ou les annonces analogues entendues du côté britannique.
Au vu de ce soutien massif, il est difficile de ne pas suspecter que l’Union européenne soit aussi la principale partie intéressée. Pour « l’Europe collective », incarnée avant tout par les institutions bruxelloises, l’intégration de l’Ukraine dans l’Union représentait une opportunité historique.
Le « projet ukrainien » de l’Europe
Il ne faut pas se tromper d’objet : l’enjeu de tout ce « projet ukrainien » de l’Europe n’était ni un nouveau marché de 45 millions d’habitants, ni les ressources naturelles mythifiées du pays, ni même ses avantages agro-industriels prometteurs (rappelons qu’avant la guerre les exportations ukrainiennes de produits agricoles ne représentaient que 22 milliards de dollars). L’enjeu véritable de ce « projet ukrainien » était le contrôle de la mer Noire, qu’il s’agissait de transformer en principal corridor de transport Sur-Nord de l’Union européenne, « d’Odessa à Dantzig ».
Un projet de cette ampleur, qui aurait dynamisé le commerce entre l’Union et le continent africain, l’Inde et les pays du Proche-Orient, tout en augmentant considérablement la rentabilité marginale de ces échanges, supposait naturellement, en 2014, la suppression de la base navale russe de Crimée.
Qu’apportait à l’Europe unifiée ce contrôle du corridor de la mer Noire ? Avant tout, une plus grande intégrité et une capacité de projection accrue en tant que sujet de la politique internationale. Par l’influence importante qu’elle conservait sur deux pays-clefs d’Europe de l’Est, la Biélorussie et l’Ukraine, la Russie représentait un obstacle à ces ambitions.
Le « projet ukrainien », s’il avait abouti, aurait transformé l’Union européenne en un véritable centre de puissance d’échelle mondiale, capable d’exercer son influence sur toute l’Eurasie à travers les flux commerciaux sous son contrôle.
L’establishment européen n’a vu qu’une perturbation temporaire dans l’intégration de la Crimée à la Fédération de Russie en 2014, qui a fait passer sous contrôle russe une partie significative de la mer Noire.
Le rôle joué par les États-Unis dans ce « projet ukrainien », du moins d’après ce qu’il est possible d’en supposer, était de nature essentiellement militaire. L’Union européenne, dont le manque de potentiel militaire et de capacités de renseignement était patent, avait besoin d’un partenaire susceptible de prendre en charge le fardeau d’un affrontement purement militaire avec la Fédération de Russie, dont les Européens avaient sous-estimé la force de frappe, le savoir-faire diplomatique et l’efficacité du renseignement.
Telle est sans doute l’origine de l’idée d’une « défaite stratégique » à infliger à la Russie, clamée par la majorité des responsables européens, en écho aux tribunes de l’OTAN et à la Maison-Blanche. Les intérêts politico-économiques de l’Union se sont alignés sur les ambitions militaires de l’establishment militaro-politique américain, offrant aux États-Unis l’opportunité de rapprocher leurs infrastructures militaires et de renseignement des frontières russes.
La « défaite stratégique » de la Russie ne supposait probablement pas de « démantèlement » du territoire « ancestral » russe, comme on a pu l’avancer. Il est peu probable que l’Union européenne ait voulu allumer un autre foyer d’instabilité incontrôlable à ses frontières. Ce qu’envisageait la classe politique européenne consistait plutôt à créer des conditions permettant de dicter à la Russie les termes de sa coopération économique future avec l’Europe, y compris les prix du pétrole et du gaz qui alimentent l’industrie européenne. Selon les plans des « Européens collectifs », enhardis par l’appui de leurs alliés américains, cette manœuvre supposait d’entraîner la classe dirigeante russe dans un conflit qui se terminerait rapidement et dans des conditions douloureuses pour elle, avant d’imposer le cadre le plus favorable à l’économie européenne.
Que pouvaient bien proposer les dirigeants européens en échange du soutien militaire de l’administration américaine sur le « front ukrainien » ? Pas seulement une « part » du gâteau dans cette « aventure ukrainienne », mais l’achat de gaz naturel liquéfié ainsi que des commandes d’armement et de matériel militaire pour les armées européennes ainsi que pour le théâtre des opérations ukrainiennes. C’est ainsi que l’Europe a compensé en monnaie sonnante et trébuchante l’implication des États-Unis sur le plan militaire et du renseignement.
Un autre argument de l’Europe en faveur d’une intervention active des États-Unis a pu être son soutien au projet américain d’endiguement de la Chine et à la formation d’un « OTAN asiatique » capable d’exercer une pression militaire et économique réelle sur Pékin, sous réserve toutefois d’exclure la Russie de toute confrontation mondiale de grande ampleur. De fait, des appels à résister à « l’autoritarisme » chinois ont été lancés plus d’une fois depuis les tribunes de l’UE, bien que ladite Chine soit l’un des grands consommateurs de biens et services européens et bien que le solde commercial de l’Europe vis-à-vis de la Chine lui soit défavorable. Le calcul de l’Union était sans doute le suivant : imposer des tarifs douaniers à la Chine sur une série de produits essentiels (l’électronique, les équipements de télécommunication, les biens de consommation et les véhicules électriques), faciliter de la sorte les pressions exercées par les États-Unis sur la Chine et obtenir, en échange, leur soutien sur le terrain ukrainien.
Quel avenir pour l’Europe en 2025 ?
Il est pourtant clair, au vu de la prolongation sans fin des combats (pour l’Europe), que la situation a changé du tout au tout.
Les initiatives récentes de la nouvelle administration Trump placent l’Union européenne devant un choix difficile : soutenir la machine de guerre de Kiev sans garanties de sécurité de la part des États-Unis, sur lesquels l’Europe comptait en cas de confrontation avec la Russie, ou suivre la voie tracée par son principal partenaire en matière de sécurité, réduire le niveau de tension et prendre part aux négociations avec Moscou dans l’espoir de fixer la situation telle qu’elle se présente sur le terrain et de revenir au status quo ante.
On ne peut que constater aujourd’hui l’échec des ambitions européennes de s’ériger en grand centre de puissance régionale, en dépit des considérables moyens administratifs, financiers et militaires par l’establishment européen. Ce dernier prend-il pour autant pleinement conscience des « signaux » que lui envoie la nouvelle administration américaine ? C’est possible, mais à écouter les réactions des dirigeants de l’Union, de l’OTAN et de l’Allemagne, il est difficile de le croire. Malgré ces conditions défavorables, l’inertie de l’escalade militaire, alimentée par le dogmatisme de l’Europe et, en partie, par le revanchisme de ses élites bien résolues à liquider les derniers vestiges du « monde de Yalta », semble empêcher l’Union européenne de prendre acte de l’échec objectif de son « projet ukrainien ». Pour elle, reconnaître cette défaite reviendrait du même coup à renoncer aux ambitions de devenir l’un des centres de décision d’un monde qui s’annonce toujours plus fragmenté, un centre capable de contrôler sa périphérie proche — comme l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie et l’Arménie — mais aussi les pays de son propre territoire, à travers des mécanismes d’interventionnisme politique direct.
La nouvelle administration américaine agira comme elle l’a fait avec constance au cours du demi-siècle passé, au Vietnam, en Irak et en Afghanistan.
Elle se défaussera du fardeau de ses obligations politiques, des difficultés et des pertes humaines, pour transférer la responsabilité aux seules autorités régionales, et ce d’autant plus volontiers que, comme on l’a entendu à l’occasion de la Conférence de Munich sur la sécurité, cette guerre n’est pas la guerre des États-Unis, ils ne la considèrent pas comme leur engagement, tandis que l’Europe ne représente plus une priorité de politique étrangère pour la Maison-Blanche.
Quelles options reste-t-il donc à l’Union européenne, embarquée dans un jeu qui n’est pas à la mesure de ses capacités militaires, politiques et économiques, lesquelles reposaient, comme on le sait désormais, uniquement sur un accès stratégique aux ressources énergétiques russes bon marché et sur le parapluie militaire américain ?
Si l’on en juge par la réaction des Européens aux nouvelles venant de Munich, aucun d’entre eux n’avait escompté la possibilité que les États-Unis leur fassent faux bond, puisque toute l’opération avait été conçue d’après l’hypothèse d’un appui organisationnel et financier américain. Les institutions européennes activent en tous sens des plans « anti-crise » : elles planifient des conférences extraordinaires et multiplient les groupes de travail pour déterminer la marche à suivre. Malgré tout, personne, parmi les autorités européennes, ne semble pour l’heure se résoudre à enterrer le « projet ukrainien ». Bien au contraire.
À l’aune de tout ce qui précède, les appels à la raison que multiplie la Russie en direction de l’Europe, vantant les avantages d’une coopération sacrifiée sur l’autel du volontarisme paternaliste américain il y a trois ans, prennent une tout autre signification.