« Pourquoi es-tu venu ? »

À l'occasion du premier colloque consacré à la figure de Pierre Uri, Georges Berthoin revient dans ce texte exceptionnel sur sa relation à l'homme, de leur rencontre à Luxembourg autour de Jean Monnet, à un voyage en ferry le long des côtes chinoises.

Évoquer Pierre Uri, c’est aborder l’un des principaux artisans du monde qu’il fallait créer après les traumatismes révolutionnaires de la deuxième grande guerre européenne devenue mondiale1. Ce colloque est d’autant plus utile et opportun que les transformations technologiques, qui ont bouleversé les notions de temps et d’espace jusque dans les références individuelles, exigent à nouveau qu’apparaissent et agissent des femmes et des hommes de son calibre et inspirés par ses motivations.

Ce colloque, en se tenant en deux hauts lieux du génie français et mondial, rappelle ce que fut et fit un inventeur bâtisseur que l’Histoire avait un peu oublié. Pierre Uri en était responsable car, comme les vrais grands personnages, il pensait et agissait pour améliorer la société humaine et non pour sa gloire personnelle.

En cherchant à le comprendre aujourd’hui, le Groupe d’études géopolitiques se met, une fois de plus, en condition de participer aux ajustements et à l’élaboration des nouvelles permanences qu’exige l’état physique et psychologique du monde.

Pierre et moi nous sommes rencontrés à Luxembourg fin 1952 au tout début de la Communauté européenne, la CECA.

À Paris, je connaissais sa forte réputation. En outre, lorsque j’étais dans le cabinet du ministre des Finances en 1948, je savais qu’il énervait un peu Maurice Petsche et plusieurs dirigeants politiques car ses talents exceptionnels, reconnus en Europe et en Amérique, permettaient à la France de jouer un rôle que son extrême instabilité politique (un gouvernement durait en moyenne six mois) et les ambiguïtés  internationales du Maréchal Pétain, du Général De Gaulle et de Maurice Thorez, lui avaient fait perdre plus gravement même que la défaite de 1940.

J’étais étonné d’apprendre que, dans la logique de son rôle central avec Jean Monnet au sein du Plan, il était venu s’installer à Luxembourg, « un trou dormant » comme raillaient certains, qui ne venaient que pour un temps « aider Monnet » dans son improbable aventure européenne. Luxembourg avait été choisi, faute de mieux. Son éloignement abyssal de tous les circuits internationaux de l’époque faisait espérer à beaucoup, opposés à l’initiative Schuman Monnet, qu’elle échouerait faute de combattants d’envergure et durablement engagés.

Le fait qu’Uri s’y installe aurait dû les avertir qu’avec lui, Monnet réussirait.

Pourquoi es-tu venu ? De la réponse dépendaient les chances de notre action. Nous savions tous que celle d’Uri déterminerait l’orientation et le sort de l’entreprise.

GEORGES BERTHOIN

En rencontrant donc Pierre Uri, une sympathie personnelle immédiate a fleuri entre nous, due peut-être à une harmonie non encore dévoilée, de pensées et d’actions. Je me posais la question de savoir pourquoi il avait pris cette décision. C’est la question que nous nous posions tous car pour aucune nationalité aller à Luxembourg en 1952 ne pouvait offrir d’avenir.

Pourquoi es-tu venu ? De la réponse dépendaient les chances de notre action. Nous savions tous que celle d’Uri déterminerait l’orientation et le sort de l’entreprise.

Pas de culte de la personnalité Monnet. Il ne cherchait pas une gloire de proximité. Il n’en avait pas besoin pour exister. Comme nous tous, il était venu parce que Monnet était celui par qui l’Europe arrive. Ce choix appartenait alors à une décision secrète prise au plus profond du dialogue existentiel que chacun ouvre avec lui-même au moins une fois dans sa vie.

Cette énigme me fascinait dans le cas d’Uri tant sa supériorité intellectuelle nous impressionnait. Il pouvait notamment en quelques minutes dicter sur le sujet le plus complexe, en français, allemand ou anglais, claire et sans rature, une note qui avait la densité d’un texte conçu et finalement écrit après de longues réflexions.

Deux souvenirs que je garde de lui me donnèrent sa réponse.

Pierre, à la demande de Jean Monnet, lui avait envoyé une de ces fameuses notes et souhaitait le voir pour en connaître le sort. Nous étions trois ou quatre dans le bureau, quand Uri « passe une tête ». Dans l’atmosphère informelle qui régnait, Monnet acquiesce. Uri, après les courtoisies d’usage, pose sa question. Monnet sort le papier, répond mollement et ajoute qu’il l’avait fait lire à son chauffeur qui ne l’avait pas compris. Uri soudain bondit, furieux comme nous ne l’avions jamais vu. Nous sommes étonnés car comme nous tous, il savait que Jean Monnet demandait parfois la même note à plusieurs sans les avertir et qu’à l’occasion, les faisait lire à d’autres, y compris à son chauffeur. De plus, les colères réelles ou simulées ne menaient à rien avec Monnet.

Mais dans ce cas, visiblement interpellé par la vigueur de la réaction d’Uri, il se mit à ajouter : « Si mon chauffeur ne comprend pas, qui me garantit qu’un député, un journaliste comprendra pourquoi accepter et faire ce que nous proposons. » Alors qu’il parle, mi-réflectif mi-explicatif, nous le voyons, subreptice, sortir de son tiroir une boîte de cigares cubains, des Montecristo n°5. Il la tend vers Uri qui, avec un large sourire se lève pour la prendre. Et, nous, le public, venions d’assister à une scène de théâtre qui, dans l’instant, venait d’éliminer le moindre prétexte à conflit tout en permettant, sans perdre la face, de se retrouver dans la complicité de leur œuvre commune. Elle était si évidente, si touchante même, que je voulais en connaître l’origine profonde. Comment expliquer que quelqu’un, depuis des années au centre des grandes négociations du monde semblait l’avoir quitté ? Comment comprendre qu’il accepte, avec ses talents exceptionnels, que sa note soit en fait rejetée sans discussion par un membre du public non initié, et qu’il éteigne sa colère pour une boîte de cigares Montecristo n°5 ?

Ils appartenaient à quelque chose de plus grand qu’eux, comme c’était le cas de nous tous d’ailleurs. Ce nouveau principe communautaire, Gemeinschaft, qu’ils créaient, devait permettre d’adapter aux exigences d’une nouvelle époque la forme westphalienne de la souveraineté. Elle avait été responsable de conflits et de dominances qui produisaient pendant des siècles des guerres fratricides. Finalement, elles furent sur le point de réduire, comme aujourd’hui, les pays, les personnes et les valeurs d’Europe à l’état de vassal des nouveaux centres de pouvoir.

Uri pouvait notamment en quelques minutes dicter sur le sujet le plus complexe, en français, allemand ou anglais, claire et sans rature, une note qui avait la densité d’un texte conçu et finalement écrit après de longues réflexions.

GEORGES BERTHOIN

C’était un acte de foi. Pourquoi es-tu venu ?

Au tout début d’une action si nouvelle, dont personne ne connaissait le sort, il était donc normal que chacun se pose la question. Pourquoi es-tu venu ?

À l’époque, de la réponse dépendait les chances de succès. Je ne connaissais pas la réponse d’Uri. Par contre, nous savions tous qu’elle déterminerait l’orientation et l’avenir de l’entreprise.

Cette scène des cigares m’avait frappé tant elle était puissante et multiple. On n’était pas dans un bureau où se prennent tant de décisions mais là où, entre autres, les structures du siècle se cherchaient, se trouvaient et se transformaient en projets qui deviendraient les réalités concrètes du reste de ce siècle.

Pourquoi, toi aussi, es-tu venu ? Ce « tu quoque » n’était pas le prologue d’un crime, mais juste le contraire, pour qu’il ne s’en commette pas.

Je voulais en parler avec Pierre Uri, le philosophe. L’occasion ne s’est présentée que 24 ans plus tard alors que nous longions la côte chinoise, sur le ferry Hongkong-Macao. Pierre m’avait offert de l’accompagner dans une visite qu’il rendait à une religieuse catholique qui travaillait comme ouvrière dans une fabrication de jeans.

Nous venions de terminer un long voyage dans la République populaire, plongée à en suffoquer dans la révolution culturelle déclenchée par le président Mao inquiet de voir son pays revenir aux traditions chinoises et aux rêves occidentaux. Nous avions formé un petit groupe déguisé en amateurs de porcelaine chinoise. Un groupe un peu particulier.

Pierre Uri, connu notamment comme auteur des traités européens fondamentaux, Jean Boissonat, grand essayiste, économiste et patron de presse (L’expansion, Bayard), Antoine Riboud, créateur d’entreprises dont, à l’échelle mondiale, le groupe Danone, le président des coopératives agricoles françaises, un médecin expert acupuncteur, un conseiller militaire du général de Gaulle, un spécialiste des mouvements associatifs, une spécialiste du droit privé chinois, la seule d’entre nous qui pratiquait couramment le chinois, et quelques autres dont aujourd’hui j’oublie également les noms et moi-même, co-Président de la Commission Trilatérale, un de ces lieux où se discutaient les stratégies mondiales qui affecteraient de plus en plus le quotidien de chacun où qu’il soit et où je pouvais transposer au plan universel ce que j’avais appris au contact d’Uri et de Monnet.

Nous voulions aller sur place pour apprécier les effets de l’incitation de Mao à la jeunesse souvent prête dans tous les pays à faire feu sur les états-majors. Si Mao triomphait, la Chine affaiblie se marginaliserait encore plus dans le monde. Si elle retrouvait ses esprits, elle réussirait son réveil et le monde tremblerait. Avec Uri, nous étions quelques-uns qui avions pensé écrire à l’issue de notre voyage un livre intitulé « Quand la Chine s’éveillera, l’Europe s’unira ». Je pense aujourd’hui que nous aurions dû le faire.

La facilité avec laquelle nous avions obtenu nos visas et l’itinéraire choisi nous avaient amené à une conclusion. Le ministère des Affaires étrangères de Pékin voulait peut-être faire savoir à l’extérieur par l’intermédiaire de cet étrange groupe d’« amateurs de porcelaine chinoise » qu’il n’y avait pas d’unanimité derrière la « grande révolution culturelle prolétarienne » de Mao Zedong… Parfois même l’emplacement des hôtels choisis nous permettait de voir la cour calme de bâtiments militaires où attendaient de somptueuses limousines dont les chauffeurs, pour tuer le temps, ne cessaient de dépoussiérer les belles carrosseries noires à délicats coups de longs plumeaux de plumes d’autruche. Contraste extrême avec nos visites de temples saccagés, d’antiques pagodes détruites et nos passages par des places où des foules vociférantes entouraient les estrades sur lesquelles, assis sur des chaises, des « ennemis du peuple », chapeau pointu sur la tête et « dazibao » inscrit sur la pancarte accrochée à leur cou, subissaient, stoïques, bousculades et humiliations.

Parmi les messages que chacun croyait avoir détectés dans notre parcours, le plus impressionnant fut celui de Pierre qui, en glanant des centaines d’observations éparses, parvint à reconstituer la structure de la planification que reprendrait le pays après le retour au calme finalement imposé par l’armée. La Chine deviendrait une puissance économique de premier plan.

Nous parlions d’autre chose sur le ferry pour Macao en échangeant nos expériences.

Comme jaillit soudain la riche incandescence d’un volcan calme mais jamais éteint, des pensées sortent non encore disciplinées par la rationalité d’un intellect puissant ou les rationalisations de l’impureté politique, Pierre, différent de ce qu’on connaissait à Luxembourg, me parlait, introspectif.

De ma mémoire surnagent encore des phrases échangées, échappées.

Pourquoi, toi aussi, es-tu venu ? Ce « tu quoque » n’était pas le prologue d’un crime, mais juste le contraire, pour qu’il ne s’en commette pas.

georges berthoin

La base de bien des destins se trouve dans la souffrance, l’exclusion. Il les a vécues sous Vichy et l’occupation nazie. Il disait nazie plutôt qu’allemande. Il avait souffert dans son admiration pour l’Allemagne de voir ce qui arrivait aux différentes facettes de sa culture sous la dictature du nazisme inventée par Hitler et Goebbels. Une des raisons de sa mobilisation européenne : rendre l’Allemagne à elle-même et ses génies, avec lesquels il avait élargi et approfondi son éducation. Il voulait aussi sortir d’une angoisse car il ne croyait pas que l’état de victime permanente puisse former le socle d’une action politique constructive. Il avait souffert des lois antisémites. Il fallait que les Juifs se sentent en sécurité en Europe là où ils avaient connu le pire. Autre raison de sa mobilisation européenne. Voilà pourquoi en 1950 on pouvait être Juif et européen à la fois. Il connaissait la souffrance des prolétariats du monde. Il en démontait aisément les mécanismes par lesquels elle s’était développée, maintenue et souvent aggravée. Grâce aux enseignements qu’il avait reçus de ses activités militantes, il avait introduit sous des formes originales les clauses sociales du traité CECA. Il cherchait à sortir les travailleurs de la précarité en engageant la double responsabilité de l’État et de l’employeur. Cela ne supposait pas non plus la disparition du capitalisme comme méthode de prise de risque et de mobilisation de l’investissement. Il fallait éviter les abus ou les détournements, d’où l’importance de la concurrence et les clauses anti-cartels dans toute initiative européenne. À ce niveau comme à celui de la nation, des solidarités nouvelles devaient être inventées, d’où ses réformes fiscales. Les choses ne se font pas toutes seules. Il faut des femmes, des hommes de talent certes, mais les raisons de leur engagement détermineront l’impact de leur action. La Sœur que nous allons voir les a peut-être trouvées dans sa Foi religieuse. Son travail à Macao choisissait les ouvriers les plus exploités et qui le seront encore plus parce qu’ils se trouvent dans une région où sont programmés de grands bonds économiques. Pendant l’Occupation, j’ai vu et bénéficié de l’activité d’institutions catholiques. Je ne l’oublierai jamais au fond de moi. Après tout, que nous croyions au ciel ou pas, c’est hors de portée, mais nous appartenons au même courant civilisateur dont Jérusalem reste la capitale. En allant m’établir à Luxembourg, je ne faisais aucun sacrifice. Je ne faisais qu’accomplir mon destin pour que les dons qu’on m’attribue servent à aider les humains à se libérer des situations absurdes dans lesquelles ils perdent le meilleur de leurs énergies et de leur période de vie. Il ne sert à rien d’afficher ses vraies raisons et ses convictions. Elles appartiennent à chacun. Il ne s’agit pas non plus de craindre l’apparence de naïveté ou de messianisme, il suffit pour être utile d’expliquer au chauffeur de Monnet que vous venez de me rappeler, pourquoi soutenir et réussir les changements que nous proposons. Les résultats auront une puissance de conviction suffisante. Nous venons de voir, pendant notre voyage, les conséquences d’une dictature comme celle de Mao. Sa faute politique et surtout morale que beaucoup commettent aussi. Conquérir le pouvoir pour réaliser les changements demandés par le peuple qui ne sont pas nécessairement mauvais. Ils les réalisent plus ou moins pour un temps. Puis quand le pouvoir les intoxique, le conserver devient leur priorité jusqu’à se renier et oublier par qui et pour qui ils sont sortis de l’obscurité. Un tourbillon commence, grandit, finalement les emporte. Mais pour se justifier et se protéger, ils entraînent avec eux des millions de gens vers la catastrophe.

Un tourbillon commence, grandit, finalement les emporte. Mais pour se justifier et se protéger, ils entraînent avec eux des millions de gens vers la catastrophe.

georges berthoin

Une réflexion nous a cependant frappés. Nous visitions un centre de contrôle du gigantesque Yang Tse Kiang. Pendant le discours en chinois de son président révolutionnaire, en aparté, son prédécesseur « bourgeois » devenu son adjoint, car les fleuves ne se gèrent pas avec de l’idéologie, nous fait remarquer, dans un français impeccable, (un ancien X) des canards qui batifolaient bruyamment sur la berge. « Si vous voulez comprendre la Chine, regardez les canards. L’eau, d’où qu’elle vienne, ne les mouille pas ».

Oui… surtout ne pas oublier donc quand il faut tant changer, de respecter les peuples, leurs traditions et leurs rêves. Ils ne disparaissent jamais.

Certains Chinois nous ont dit : « nous sommes tous dans le même lit, mais nous avons des rêves différents ». Si nous n’avions pas été disciplinés comme « amateurs de porcelaine chinoise », nous aurions dû répondre : « Nous sommes dans nos lits différents, mais nous avons tous le même rêve ».

Voilà pourquoi, en 1952, il fallait aller à Luxembourg avec Monnet.

Et ses Montecristo n°5 en valaient aussi la peine…

Sources
  1. Ce texte est une publication en avant-première de la communication de Georges Berthoin à l’occasion du colloque « Pierre Uri : le parcours d’un fondateur de l’Europe » organisé par le Groupe d’études géopolitiques à l’École normale supérieure et à la Maison Jean Monnet les 20 et 21 novembre 2021. Pour en savoir plus et assister ou suivre ce colloque à distance, merci de cliquer ici.
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