Depuis quelques mois, le président brésilien semble avoir changé de visage. De promoteur d’actes anti-démocratiques et d’instigateur de discours racistes et anti-pluralistes, le capitaine d’armée à la retraite semble maintenant vouloir montrer ses accréditations « démocratiques », en dialoguant avec les dirigeants de la « vieille classe politique » qu’il abhorrait tant dans sa campagne et en s’approchant des membres de la Cour suprême, qui ont fait l’objet de diverses menaces de la part de ses partisans il y a peu. Selon les tenants de cette théorie, Jair Bolsonaro se rendrait à l’évidence : sa présidence n’est viable que s’il respecte les institutions.

Cependant, cette prétendue reconversion du président brésilien aux valeurs démocratiques est trompeuse.

Bolsonaro ne veut pas modérer son discours : sa véritable ambition est de coopter progressivement les institutions, après avoir compris qu’il n’a pas assez de capital politique pour procéder à une rupture institutionnelle. Si cette stratégie réussit, la démocratie déjà fragile du Brésil pourrait être en danger.

Jair Bolsonaro a clairement indiqué que sa priorité est de mobiliser sa base politique, qu’il a contribué à radicaliser, plutôt que de construire des politiques publiques pour tous les Brésiliens. Selon ses propres termes : « Nous devons déconstruire beaucoup de choses, défaire beaucoup de choses pour ensuite construire à nouveau ». En défaisant beaucoup de choses, Bolsonaro fait référence aux progrès réalisés dans les domaines de l’éducation, de la culture, de l’environnement et des droits de l’Homme au cours des trois décennies de démocratie. Sur le plan politique, contrairement à ses prédécesseurs, Bolsonaro a d’abord refusé de former une coalition au Parlement, et a même rompu avec le Parti social libéral (PSL), le groupement qui l’a porté au pouvoir, l’année dernière. Dans une démocratie qui fonctionne, ce dédain pour le parlement aurait de graves conséquences politiques. Mais dans le Brésil de Bolsonaro, ce n’est pas le cas.

De fait, c’est le Congrès qui lui a permis de remporter ses deux plus grandes victoires politiques : l’approbation d’une réforme des retraites (conçue par le Parlement lui-même) et, plus récemment, la création d’une « aide d’urgence ». Ce soutien, que près de soixante-dix millions de Brésiliens ont reçu, est le résultat de la revendication de l’opposition à Bolsonaro, mais c’est lui qui en a tiré profit. Depuis le début de l’aide en avril de cette année, sa popularité a augmenté parmi les électeurs les plus pauvres, et en particulier dans le nord-est du pays, où il était le plus impopulaire. En conséquence, Bolsonaro a obtenu un taux d’approbation de 40 %, ce qui lui a valu le soutien de plusieurs partis au sein du mal nommé  « centre » (« centrão ») politique.

Depuis 1988, la direction qu’a pris le Brésil a été largement menée par ce groupe de partis qui, en garantissant les voix nécessaires pour assurer la gouvernabilité du pays (ou la chute de son président) en échange de postes au sein du gouvernement, permettait aux dirigeants de gagner le soutien du parlement pour les réformes et de mettre en œuvre leur projet politique.

Les discours incendiaires de Bolsonaro pendant sa campagne présidentielle contre la « vieille politique » laissaient présager que cela allait changer. Mais presque deux ans après son arrivée au pouvoir, tout indique que le traditionnel quid pro quo (les ministères en échange de la gouvernabilité) est plus vivant que jamais. Seulement, aujourd’hui, la principale ambition du président n’est pas de faire baisser l’inflation – comme l’a fait l’ancien président Fernando Henrique Cardoso – ou de réduire la pauvreté et les inégalités – comme l’a fait Luiz Inácio Lula da Silva – mais de « défaire » les institutions de la démocratie brésilienne.

Cela ne semble pas déranger les dirigeants de ces partis, tels que le Mouvement démocratique brésilien, le Parti social-démocrate, les Démocrates ou les Progressistes qui, après avoir reçu plusieurs postes ministériels, ont décidé de protéger l’ex-militaire de toute procédure de destitution, alors qu’il y a plus de 50 pétitions sur la table du président de la Chambre des députés, et que plus de 160 000 personnes sont mortes à la suite du COVID-19 dans le pays, en grande partie à cause des politiques de santé publique néfastes du président. En échange, Bolsonaro a récemment annoncé son désir de donner plus de postes de second rang au centrão.

Le président brésilien a une vocation autoritaire évidente. Depuis qu’il est devenu président, la presse a fait état d’une tentative de rupture institutionnelle ainsi que d’une tentative d’auto-coup d’Etat au cours du premier semestre 2020. La complaisance face à de telles inepties de la part des dirigeants des pouvoirs législatif et judiciaire nous en dit plus sur la réalité des valeurs « démocratiques » de ces derniers que sur la sincérité du comportement de Jair Bolsonaro, qui n’a jamais caché son admiration pour la dictature militaire. Et rien ne prouve qu’il ait changé d’avis depuis lors.

Les critiques et les opposants de Bolsonaro ont dénoncé ses attaques autoritaires par le biais d’articles et de chroniques de répudiation. Ce n’est pas suffisant. Nous devons organiser une véritable opposition au démantèlement des principaux organismes et ministères de l’État brésilien.

L’ancien président Lula da Silva, qui a été libéré de prison en novembre de l’année dernière et qui a toujours la popularité nécessaire pour être le leader naturel de l’opposition, devrait avoir son mot à dire. En maintenant Lula da Silva sans droits politiques, la Cour suprême joue le jeu de Bolsonaro et affaiblit encore sa crédibilité déjà fragile.

Il est également nécessaire de mettre en place un programme politique inclusif, étant donné que de nombreux hommes politiques qui ont conclu des pactes fallacieux avec Bolsonaro resteront à ses côtés tant qu’il conservera sa popularité. La défense de la Constitution de 1988 pourrait être un bon dénominateur commun.

L’élection de Bolsonaro est le résultat de plusieurs facteurs, dont le rejet de la politique et des hommes politiques. Mais il est impossible d’ignorer le rôle qu’a joué l’establishment politique, économique et juridique pour ouvrir la voie à l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Au lieu d’accumuler la haine face au manque de conscience démocratique de ses élites, la société brésilienne devrait se mobiliser pour empêcher Bolsonaro d’atteindre son but en détruisant les institutions et la démocratie brésilienne elle-même. Défendre la démocratie de manière rhétorique n’est pas la même chose que de le faire dans la pratique. Avec Bolsonaro, nous devons être vigilants sur ses actions.

Crédits
Ce texte a initialement été publié en espagnol dans le New York Times.