« A l’heure où l’Europe découvre sa dépendance stratégique sur le plan vital des masques médicaux, ce texte précieux de Sanne van der Lugt (ETC) décrypte les capacités de production chinoises et propose de sortir des incriminations et arrière-pensées afin d’aller de l’avant. Organisons-nous au plus vite à l’échelle continentale. L’Europe géostratégique se joue ici et maintenant. » Luuk van Middelaar, philosophe politique.

Bruxelles. Célébrités, athlètes et hommes d’affaires du monde entier font des dons pour lutter contre la pandémie de coronavirus. Cependant, même tout l’argent du monde ne peut résoudre le problème de la pénurie de masques pour le personnel médical. La raison de cette impuissance pécuniaire : la production globale de masques faciaux est entravée par une pénurie mondiale d’un matériau crucial, le « média1 filtrant fondu-soufflé ». La Chine a augmenté sa production de ce matériau autant que faire se peut, mais elle est encore loin d’être en mesure de produire suffisamment de masques faciaux pour elle-même et le reste du monde. L’offre de masques faciaux en provenance de Chine devrait donc bientôt se tarir et l’Europe doit agir rapidement pour augmenter sa propre production de médias filtrants afin de se mettre en capacité d’autosuffisance dans la production de masques.

Polypropylène filtrant fondu-soufflé, un matériau crucial pour la production de masques médicaux

Le média filtrant fondu-soufflé est une couche filtrante nécessaire à la production de masques médicaux car cette couche détermine le niveau de protection que le masque peut fournir. Avant le début de l’épidémie de coronavirus, la Chine produisait environ 20 millions de masques faciaux par jour. Afin de répondre à la demande chinoise croissante provoquée par l’épidémie, le gouvernement chinois a ordonné à l’industrie d’augmenter significativement sa production. Les constructeurs automobiles et les assembleurs de smartphones ont adapté leurs chaînes de montage afin de produire des masques faciaux. Selon les chiffres officiels, la Chine peut ainsi actuellement produire 116 millions de masques par jour. Toutefois, la production massive de masques faciaux a engendré une pénurie de filtres fondus-soufflés : fin février, le prix de ces filtres en Chine est passé de 18 000 yuans (2 541 $) à près de 200 000 yuans (28 240 $) la tonne2. En conséquence, l’offre intérieure ne pouvait plus répondre à la demande alors que les producteurs de masques n’avaient des stocks que pour environ un mois de production supplémentaire. Les entreprises chinoises ont donc cherché des fournisseurs étrangers. Début mars, les producteurs allemands de médias filtrants fondus-soufflés ont été submergés par la demande chinoise. « Vous n’êtes pas le seul à demander, mais nous n’avons plus de stock et ne prenons plus de nouvelles commandes. »3

Dépendre de la Chine

Pendant ce temps, les hôpitaux italiens arrivaient à court de matériel de protection médicale et demandaient désespérément l’aide de leurs partenaires européens. La première réaction du reste de l’Europe a toutefois été de stocker les masques faciaux et autres équipements afin d’anticiper les besoin de leurs propres populations. Aucun pays européen n’est alors venu à la rescousse.4 C’est en fait l’Afrique du Sud qui a envoyé le premier lot de masques faciaux en Italie. Dès que le gouvernement chinois est parvenu à endiguer la crise sur son territoire, la Chine a suivi le mouvement et envoyé des masques, des respirateurs et des équipes médicales en Italie.5 Le 13 mars, l’Italie a reçu 500 000 masques des fondations Alibaba et Jack Ma6 et le gouvernement chinois a envoyé neuf médecins avec 30 tonnes de matériel médical.7 Alors que le virus se propageait dans toute l’Europe, le soutien de la Chine s’est poursuivi : les fondations Alibaba et Jack Ma ont envoyé 500 000 masques en Espagne et 1,5 million de masques à partager entre la France, la Slovénie et la Belgique.8 Le gouvernement chinois a ensuite envoyé une nouvelle vague de médecins et de personnel paramédical avec 20 tonnes de matériel en Italie.

Il existe actuellement un malaise croissant en Europe à propos de cette ‘politique de générosité’ de la Chine qui fait l’objet d’une grande publicité : que demandera la Chine en retour plus tard pour le soutien qu’elle apporte maintenant ? Cependant, avant de critiquer la stratégie du gouvernement chinois comme outil de soft power au service d’une « bataille mondiale des récits » de l’épidémie, il serait bon de prendre un peu de recul.

Le plus grand fournisseur mondial de masques faciaux atteint ses limites

Après avoir réalisé qu’elles ne pouvaient plus s’approvisionner en médias filtrants fondus-soufflés dans d’autres parties du monde, les entreprises chinoises ont essayé d’augmenter au maximum leur production de ce matériau en Chine. On estime que la Chine sera en mesure de produire 200 tonnes de médias filtrants fondus-soufflés par jour dans les premières semaines du mois d’avril. Cette quantité permettra à la Chine de produire 200 millions de masques chirurgicaux jetables ou 60 millions de respirateurs N95 par jour9. Cependant, cela ne suffira même pas à répondre à la seule demande chinoise au rythme actuel. Lorsque tout le monde en Chine sera de retour au travail, la Chine aura besoin d’au moins 238 millions de masques par jour pour les seuls secteurs cruciaux (personnel médical, industrie et transport)10. En d’autres termes, la Chine ne sera pas en mesure de produire suffisamment de masques pour elle-même et le reste du monde.11 Les quelques millions de masques que la Chine partage actuellement avec les pays les plus durement touchés dans le monde doivent donc être considérés comme une solution rapide, et non comme une ligne d’approvisionnement fiable des masques dont nous avons tant besoin.

Il est irresponsable de compter sur les approvisionnements de la Chine

La dépendance à l’égard de la Chine pour la fourniture d’un matériau de protection indispensable dans la lutte contre la pandémie nous rend vulnérables et irresponsables à deux égards.

Premièrement, bien que la Chine ait rapidement augmenté sa capacité de production de masques, elle ne sera pas en mesure de répondre à une demande qui monte en flèche à mesure que le virus se répand dans le monde. Le marché des masques faciaux en Chine est actuellement assez bouleversé. Les deux plus grands producteurs de respirateurs N95 peuvent produire chacun environ 500 000 masques par jour, certains autres grands producteurs en produisent environ 200 000 par jour et d’autres beaucoup moins.12 

Cependant, des pays du monde entier commandent désespérément des dizaines de millions de masques N95 et envoient leurs commandes à différents fournisseurs en Chine pour augmenter leurs chances de se procurer les masques dont ils ont besoin. Pour répondre à cette demande massive, les producteurs chinois commandent des masques supplémentaires à leurs concurrents, avant de réaliser qu’ils travaillent sur la même commande.13 Il n’y a en ce sens plus de supervision de la production. Dans la mesure où ces usines doivent également approvisionner l’État chinois, il est fort probable que le gouvernement intervienne à un moment donné pour assurer son propre approvisionnement. Outre le risque que cet approvisionnement puisse être interrompu à tout moment, le risque de recevoir des masques de mauvaise qualité augmente également à mesure que le stock de médias filtrants fondus-soufflés s’amenuise et que la confusion s’accentue.14 

Deuxièmement, l’Europe est actuellement en concurrence avec des régions plus pauvres du monde pour l’acquisition de masques provenant de Chine. Des pays comme l’Iran et des régions comme l’Amérique latine et l’Afrique ont un besoin d’aide extérieure significativement plus important, car ils ne sont pas aussi bien équipés que l’Europe pour mettre en place et assurer leurs propres chaînes de production.

Assumer ses responsabilités

L’Europe a perdu une certaine crédibilité en tant que leader mondial responsable face à cette crise.15 Cependant, il existe encore un moyen (et une nécessité) de prendre ses responsabilités. L’Europe doit mettre en place et développer la production de médias filtrants fondus-soufflés le plus rapidement possible. Une augmentation de la production globale de masques ne sera possible que lorsque l’Europe aura augmenté sa production. Cela devrait être une priorité urgente pour l’Union européenne. La coopération internationale peut y contribuer.

Plusieurs pays européens produisent déjà des médias filtrants fondus-soufflés, fabriquent les machines permettant de les produire et produisent des masques faciaux. Chaque pays européen doit faire le point sur la quantité de médias filtrants fondus-soufflés et de masques qu’il produit actuellement et sur ce dont les producteurs ont besoin pour passer à l’échelle supérieure. Les pays qui produisent les machines qui fabriquent les médias filtrants ou les masques doivent évaluer la capacité de production de nouvelles machines par leurs usines. Toutes ces informations doivent être rassemblées et coordonnées par un guichet unique.

Le facteur le plus susceptible d’empêcher l’augmentation de la production de médias filtrants fondus-soufflés semble être celui des machines – coûteuses et difficiles à fabriquer – capables de produire ce matériau.16 La Commission européenne devrait réunir un groupe interdisciplinaire d’ingénieurs issus des meilleures universités et entreprises de haute technologie. Ces ingénieurs devraient travailler ensemble pour trouver des solutions permettant de construire les machines qui produisent les médias filtrants fondus-soufflés de manière plus économique et plus rapide, et pour expérimenter d’autres matériaux qui pourraient être utilisés comme médias filtrants efficaces pour les masques médicaux. Un groupe de volontaires italiens a ainsi pu fabriquer les indispensables valves pour appareils de soins respiratoires intensifs avec une imprimante 3D, tout en réduisant le prix d’un facteur 10 000.17 La Commission européenne pourrait également charger les constructeurs automobiles et les producteurs de filtres industriels de collecter les médias filtrants fondus-soufflés qu’ils ont encore en stock (puisqu’ils étaient les principaux clients des médias filtrants fondus-soufflés avant l’apparition du coronavirus).

Conclusion 

Tout ce processus prendra des mois alors que l’Europe a déjà pris du retard. Toutefois, mieux vaut tard que jamais. Les statistiques montrent que l’offre de masques en provenance de Chine n’est pas illimitée et que les hôpitaux européens ont déjà atteint un stade d’épuisement des stocks. Les experts envisagent notamment de nouvelles vagues de coronavirus (mais aussi potentiellement d’autres épidémies) dans un avenir proche, ce qui signifie que l’Europe doit impérativement devenir autosuffisante en termes d’équipements de protection médicale. En absence d’une action décisive, l’Europe demeure dépendante de la Chine pour la fourniture de ses masques médicaux. Les pays européens devraient donc concentrer tous leurs efforts sur le développement de leur capacité d’autosuffisance au lieu de discuter des hypothétiques motivations derrière le soutien que l’Europe reçoit actuellement de la Chine et des intentions de sa « politique de générosité ». Afin de protéger son indépendance, l’Europe devrait plutôt se concentrer sur ce qu’elle peut contrôler, à savoir le développement de ses industries.

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Différents types de masques pour différents usages

Il existe deux types de masques médicaux qui sont utilisés pour protéger les médecins et les infirmières contre le coronavirus : les masques chirurgicaux et les respirateurs FFP.

Les masques chirurgicaux sont des masques amples et se caractérisent par leurs plis. Ils sont principalement destinés à protéger les patients contre les travailleurs de la santé en minimisant leur exposition à la salive et aux sécrétions respiratoires. Un masque chirurgical n’est pas recommandé pour protéger son utilisateur contre les maladies infectieuses transmises par l’air comme le coronavirus.18 Cependant, un patient (potentiel) peut protéger les autres au moins en partie en portant un masque de ce type. Ces masques peuvent donc être utilisés par les civils dans la rue ou par les patients atteints de coronavirus à l’hôpital pour protéger les autres. Les civils peuvent également utiliser de simples masques en tissu (en cette période de pénurie) pour protéger les autres (au moins partiellement) lorsqu’ils toussent. 

Les respirateurs FFP sont des masques préformés bien ajustés avec un joint nasal. FFP est l’abréviation d’une norme européenne qui signifie « pièce faciale filtrante ». Il existe trois classes de FFP : FFP1, FFP2 et FFP3. Plus le chiffre est élevé, plus les particules que le masque peut filtrer sont fines. Pour se protéger efficacement contre le coronavirus, il faut au moins un appareil respiratoire de type FFP2. Les respirateurs FFP2 sont à peu près équivalents à la norme américaine N95.19

Plus le niveau de protection du masque est élevé, plus on utilise des médias filtrants fondus-soufflés pour sa fabrication. Ainsi, avec 200 tonnes de filtres fondus-soufflés, la Chine peut produire 200 millions de masques chirurgicaux ou 60 millions de respirateurs N95. Les masques dont le gouvernement chinois et Jack Ma ont fait don aux pays européens sont un mélange de ces deux types et comprennent généralement plus de masques chirurgicaux que de respirateurs N95 en raison de la capacité de production.

Sources
  1. généralement à base de polypropylène
  2. Huaxia, la production quotidienne de masques en Chine dépasse 110 millions d’unités, Xinhua, 2 Mars 2020.
  3. Après avoir reçu des appels téléphoniques de mon réseau en Chine me demandant de vérifier les stocks de médias filtrants fondus-soufflés en Allemagne et aux Pays-Bas, j’ai appelé des producteurs en Allemagne (car il n’y a pas de production de médias filtrants fondus-soufflés aux Pays-Bas) et voici la réponse que j’ai reçue de nombreux producteurs allemands.
  4. Michael Nienaber, Germany bans export of medical protection gear due to coronavirus, Reuters, 4 mars 2020 ; David M. Herszenhorn, Carmen Paun, and Jillian Deutsch, Europe fails to help Italy in coronavirus fight, Politico, 5 mars 2020.
  5. SA exports 800,000 masks to Italy as the WHO warns of a global masks shortage due to covid-19, Business Insider, 5 mars 2020
  6. Philip Blenkinsop, Jack Ma donates two million masks for coronavirus crisis in Europe, Reuters, March 14, 2020
  7. Crispian Balmer, China sends medical supplies, experts to help Italy battle coronavirus, Reuters, 13 mars 2020.
  8. Tracy You, Millions of face masks donated by China’s richest man Jack Ma arrive in coronavirus- riddled Europe as the number of deaths on the continent overtakes the toll in China, Mail Online, 18 mars 2020.
  9. Hou Ruining, 国内熔喷布日产能将达200吨 或很快 实现供需紧平衡 (Domestic melt-blown filter media production will reach 200 tons per day : a tight balance between supply and demand), Sina Corp, 13 mars 2020
  10. ibidem
  11. L’OMS a estimé début mars que le besoin global à environ 89 millions de masques N95 par mois. Au rythme actuel de production (moins de 2 millions de masques N95 par jour), la Chine ne peut pas répondre à cette demande.
  12. Données reçues de fournisseurs en Chine qui concordent avec les informations officielles selon lesquelles la Chine produit 1,66 million de masques N95 par jour.
  13. Cette description de la situation actuelle du marché des masques médicaux en Chine a été donnée par un homme d’affaires chinois qui essaie d’obtenir des commandes pour certains pays africains ; son nom est connu par l’Institut Clingendael.
  14. Voir, par exemple, l’expérience des Pays-Bas
  15. Steven Erlanger, Coronavirus Tests Europe’s Cohesion, Alliances and Even Democracy, the New York Times, 12 mars 2020 ; Majda Ruge and Janka Oertel, Serbia’s coronavirus diplomacy unmasked, European Council on Foreign Relations, 26 mars 2020.
  16. Emily Feng and Amy Cheng, COVID-19 Has Caused A Shortage Of Face Masks. But They’re Surprisingly Hard To Make, NPR, 16 mars 2020
  17. Chloe Kent, Covid-19 : start-up that saved lives with 3D-printed valve may face legal action, Medical Device Network, 18 mars 2020
  18. Shu-An Lee, Dong-Chir Hwang, He-Yi Li, Chieh-Fu Tsai, Chun-Wan Chen, and Jen-Kun Chen, Particle Size-Selective Assessment of Protection of European Standard FFP Respirators and Surgical Masks against Particles-Tested with Human Subjects Journal of Healthcare Engineering, 7 mars 2016
  19. Ibidem