Berlin. S’il n’est plus créditée que de 13 % à 15 % des suffrages à l’échelle fédérale, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD, S&D) reste cependant le premier parti d’Allemagne par nombre d’adhérents (426 000). Et c’est cette base partisane qui s’est exprimée, samedi 30 novembre, pour porter à la tête du parti Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans, représentants de l’aile gauche du parti, par plus de 15 000 voix d’avance. La défaite des favoris incontestés du scrutin, tenants de la continuité – Klara Geywitz, députée régionale du Brandebourg et Olaf Scholz, actuel ministre des finances du gouvernement Merkel et vice-chancelier – a donc naturellement été interprété comme signe d’une désapprobation de la base à l’adresse de l’exécutif. Après la démission d’Andrea Nahles au lendemain de la défaite historique des européennes (15,8%), c’était la première fois depuis 1993 que la base était appelée à désigner les dirigeants du parti, dans le cadre d’une vaste opération de renouvellement et de remobilisation baptisée « Notre SPD ».1

Lors de la campagne, le duo élu s’était fait pour le moins critique vis-à-vis de la Grande coalition formée au niveau fédéral avec les chrétiens-démocrates, arguant qu’elle avait empêché le parti de retrouver sa vocation sociale et contribué à la dégradation des résultats électoraux des deux grands partis historiques2. Au jour de l’annonce des résultats, Saskia Esken a certes temporisé et exclu de « faire cavalier seul »3. Selon la candidate, les débats au sein du congrès du parti, qui doit se tenir la semaine prochaine et valider la désignation de la nouvelle direction, seront décisifs quant à la conduite à suivre, les « éléments de fond » conservant un poids majeur dans la décision finale. Dans le même temps, toutefois, Esken n’a nullement remis en cause la ligne de conduite proposée lors des dernières semaines : exigence d’une renégociation du contrat de coalition avec la CDU/CSU (PPE), suivi d’un retrait unilatéral du gouvernement en cas d’échec. À la télévision, la nouvelle co-présidente a même affirmé, d’une manière étonnemment directe, que « pour la démocratie aussi, la Grande coalition, c’est du n’importe quoi »4.

La victoire d’Esken et Walter-Borjans semble avoir tout autant pris de court les autres partis allemands que le SPD lui-même. Si, auu centre-droit, les réactions sont largement hostiles, plusieurs responsables régionaux de la CDU parlant d’un processus d’« auto-destruction » du SPD, elle sont plus enthousiastes du côté de la Linke (GUE/NGL) et des Verts. Dans le dialogue inter-partisan, la situation est d’autant plus complexe que la notoriété de Saskia Esken, députée fédérale, et de Nobert Walter-Borjans, ministre des finances de Rhénanie-du-Nord-Westphalie jusqu’en 2017 et depuis retraité, reste à faire. C’est donc avant tout leur positionnement programmatique, s’opposant de manière frontale à celui d’Olaf Scholz, connu pour ses positions très conservatrices notamment sur les questions budgétaires, qui leur a valu le soutien de nombre de sociaux-démocrates lors du second tour de scrutin. Avec eux, c’est la ligne sociale, et volontiers conflictuelle, promue notamment par les Jeunes sociaux-démocrates (JuSo) de Kevin Kühnert qui s’impose5.

Alors que les chrétiens-démocrates, de leur côté, excluent formellement une remise en cause du contrat existant, les deux partenaires pourraient être tentés de se rejeter mutuellement la faute d’une prochaine implosion de la coalition. Reste qu’au vu des niveaux élevés de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, ID) et dans une moindre mesure de la Linke, les alternatives sérieuses à ce modèle gouvernemental restent à inventer. L’hypothèse d’un gouvernement entre conservateurs et Verts reste la plus vraisemblable, mais il n’est pas certain qu’il bénéficierait à la SPD, sur laquelle le parti écologiste a pris l’ascendant thématique au centre-gauche ces derniers mois. Quant à la coalition de gauche et de centre-gauche qu’appellent de leurs vœux les nouveaux dirigeants de la SPD, elle  est encore loin de disposer d’une majorité dans les sondages, réunissant entre 40 % et 45 % des suffrages. Le ministre du travail Hubertus Heil, favorable à une poursuite du travail gouvernemental avec l’Union, a d’ores et déjà annoncé se porter candidat à une vice-présidence6. Le positionnement d’Olaf Scholz dans les jours à venir pourrait s’avérer décisif. La poursuite de la coalition de gouvernement actuelle reste donc une option vraisemblable — comme ultime rempart face à une  incertitude plus grande encore.

Sources
  1. Unsere SPD – Das Ergebnis der 2. Abstimmung, SPD, consulté le 1er décembre 2019.
  2. GATHMANN Florian, CDU, CSU und die neue SPD-Spitze: Wer zuerst zuckt, Spiegel Online, 1er décembre 2019.
  3. Fortbestand der GroKo: « Man muss jetzt auf alles gefasst sein », Spiegel Online, 1er décembre 2019.
  4. Saskia Esken, SPD, zu ihrem designierten Parteivorsitz, ARD Tagesthemen, 30 novembre 2019.
  5. JUNGHOLT Thorsten, Kühnerts Trojaner übernehmen die SPD, WELT, 30 novembre 2019
  6. Reaktionen auf neuen SPD-Vorsitz: « Ich bin völlig baff », Spiegel Online, 30 novembre 2019.