Itaipu. La centrale hydroélectrique d’Itaipu constitue la plus grande richesse du Paraguay, en termes de ressources énergétiques. Elle produit beaucoup plus d’énergie que nécessaire pour approvisionner tout le pays. Depuis le Traité d’Itaipu1 signé le 26 avril 1973 à Brasilia, le Paraguay doit vendre son énergie non consommée au Brésil à un prix moindre que celui du marché. La centrale d’Itaipu est donc un enjeu géopolitique national et régional majeur, dont les ressources sont souvent comparées à celles du Venezuela et du Chili – le pétrole et le cuivre respectivement. 

Il faut comprendre l’importance d’Itaipu dans l’imaginaire national paraguayen pour saisir l’ampleur du scandale qui a fait trembler le gouvernement de Mario Abdo Benitez au début du mois d’août, un an après son arrivée au pouvoir. Abdo fait partie du Parti colorado, ayant gouverné le Paraguay de façon ininterrompue depuis 1947 (suite à la guerre civile) avec une courte période d’alternance entre 2008 et 2013, lorsque l’ancien évêque Fernando Lugo, de gauche, et les libéraux du Parti libéral radical authentique (PLRA) ont partagé le pouvoir, non sans contradictions et conflits internes2

Le dictateur militaire Stroessner, lui-même membre du Parti colorado, qui a gouverné le pays entre 1954 et 1989, fut le président en charge de négocier la construction d’Itaipu avec le Brésil, ainsi que de négocier le traité qui a régi pendant cinquante ans les relations commerciales hydroélectriques entre les deux pays. Alors que le traité est en vigueur jusqu’en 2023, Pedro Ferreira, président de l’Administration Nationale d’Electricité (ANDE), compagnie électrique de l’État en charge de la distribution et la vente de l’énergie produite par Itaipu, a renoncé à son poste fin juillet en raison de son opposition à la signature d’un accord entre Itaipu et Eletrobras, compagnie brésilienne d’électricité, qui devait être ratifié par ANDE. 

Ferreira avait dénoncé que l’acte bilatéral signé secrètement en mai 2019, était, selon lui, nuisible pour le Paraguay. Cet acte bilatéral, complémentaire au Traité d’Itaipu, est négocié régulièrement en fonction de la quantité d’énergie que le pays espère utiliser, le reste étant vendu obligatoirement au Brésil dans les conditions favorables déjà préétablies. Le vice-président de la République, Hugo Velazquez, aurait envoyé un jeune assesseur pour négocier directement avec une entreprise privée brésilienne la vente de l’excédent énergétique, en acceptant donc une moindre utilisation d’énergie par le Paraguay. En raison du scandale, les libéraux du PLRA ainsi que le Frente Guasú (de gauche), principales forces d’opposition, se sont mobilisés pour demander la démission d’Abdo et de Velazquez. Ils ont eu notamment l’intention d’initier une procédure d’impeachment ayant eu pendant quelques jours le support des parlementaires du Parti colorado, notamment ceux qui soutiennent l’ancien président Horacio Cartes. 

Si les divergences entre Cartes et l’actuel président Abdo sont de longue date et ne répondent pas forcément à des variables idéologiques mais plutôt à la défense de certains secteurs économiques et autres secteurs internes du Parti colorado, le « cartismo » a finalement décidé d’écarter la possibilité de soutenir l’impeachment. Malgré une série de négociations réalisées de façon secrète, l’opinion publique paraguayenne a appris que Cartes aurait négocié son poste de sénateur, qu’il n’avait pas pu assumer en 2018, et d’autres postes pour des figures politiques de son entourage. 

La crise, à la base centrée sur une négociation secrète entre le Paraguay et le Brésil, est devenue une crise interne au Parti colorado pendant laquelle l’opposition a perdu l’opportunité de poursuivre la procédure de destitution en raison du manque de votes au Parlement. La crise d’Itaipu s’est transformée, comme beaucoup de conflits au Paraguay, en une crise qui s’est résolue de façon interne au Parti colorado, mettant en évidence l’hégémonie propre d’un parti au pouvoir depuis presque soixante-dix ans et le fonctionnement d’un État dépendant de l’organisation politique.

Perspectives :

  • Le débat sur Itaipu, d’une extrême importance pour le développement économique sur le long terme du Paraguay, a été finalement laissé de côté. La gravité d’une négociation secrète sur le principal atout économique du pays n’a pas eu une véritable répercussion sur l’opinion publique et sur le fonctionnement du gouvernement Abdo : aucun ministre n’a démissionné. 
  • Alors que le président a annulé le document, aucune explication n’a été fournie sur la manière dont les négociations ont eu lieu et pourquoi elles ont été conduites en secret. Cette attitude questionne l’attitude qu’adoptera Abdo lors de la renégociation du traité d’Itaipu qui doit être signé en 2023.
  • Bien que l’impeachment semble bien loin aujourd’hui, la tension entre Cartes et Abdo se poursuit, outre la position critique de l’opposition libérale et de gauche, qui n’assure pas un avenir pacifique à l’administration du président qui vient de finir sa première année de gestion.
Sources
  1. Tratado de Itaipu, 26 avril 1973.
  2. Le “cas Curuguaty” ou la “massacre de Marina Kue” est un incident survenu le 15 juin 2012 pendant lequel 11 paysans et 6 policiers ont trouvé la mort. La la police a voulu expulser un groupe de paysans qui étaient en train de récupérer les terres publiques de la ville de Marina Kue après avoir été occupées illégalement par la famille Riquelme, l’une des familles les plus riches du pays. Suite à la mort des paysans et des policiers à Marina Kue, le PLRA et le Parti Colorado ont décidé de promouvoir la destitution de Fernando Lugo, assumant ainsi la Présidence, pour un an, l’ancien vice-président, le libéral Federico Franco. L’enquête faite par la justice paraguayenne de l’incident a provoqué de nombreuses violations des droits humains envers les paysans qui ont survécu : notamment, ils ont été accusés, malgré le manque de preuves concrètes, d’avoir initié les affrontements. Pour plus d’informations sur le cas, voir ici et ici (en espagnol).