Téhéran. Le premier ministre japonais Shinzo Abe devrait se rendre en Iran la semaine prochaine pour une visite de 3 jours, selon des sources officielles1. Il devrait notamment rencontrer le président Rohani ainsi que le Guide Suprême Ali Khamenei, ce qui serait une première depuis la révolution iranienne pour un premier ministre japonais en exercice.

L’escalade entre Washington et Téhéran semble impossible à arrêter depuis le retrait américain du JCPOA : le 29 mai dernier, le conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton a accusé l’Iran d’être “très vraisemblablement” à l’origine du sabotage de quatre pétroliers au large des Émirats Arabes Unis, tandis que Téhéran a annoncé le 8 mai que l’Iran mettrait fin sous 60 jours à certains de ses engagements de l’accord nucléaire si les signataires restants ne parvenaient pas à contrer les sanctions économiques. L’option d’une intervention militaire américaine, alors que Washington dépêche deux navires de guerre dans le Golfe persique, semble également devenir de moins en moins improbable.

Dans ce contexte, une médiation japonaise semble pouvoir se garantir du blanc-seing de l’administration Trump : lors de sa visite d’État au Japon fin mai, ce dernier avait rappelé qu’il était ouvert à de négociations directes avec l’Iran, ce à quoi le premier ministre Abe avait répondu qu’il était prêt à jouer l’intermédiaire et qu’il souhait aider à « apaiser les tensions actuelles entourant le dossier iranien”. Il est donc possible que M. Abe ait obtenu des garanties et des propositions concrètes à transmettre à Téhéran.

Tokyo, qui n’a pas pris part aux négociations concernant le nucléaire iranien, est cependant loin d’être un interlocuteur incongru entre les deux parties. Allié de longue date des États-Unis, et dépendant de ceux-ci pour sa sécurité, le Japon entretient également de bonnes relations avec la République Islamique. Aux yeux de la classe politique iranienne, le Japon n’est pas associé au camp occidental et à « l’arrogance mondiale », ce qui implique que des discussions avec Tokyo n’apparaîtraient pas comme une concession à l’impérialisme2. Au contraire, certains à Téhéran admirent le modèle japonais dans lequel ils voient une mondialisation réussie et qui a su préserver sa différence culturelle face à l’occident.

Enfin, le Japon est intéressé au premier chef par un apaisement des tensions dans le Golfe, du fait de sa forte dépendance énergétique : le pétrole iranien ne comptait que pour 5 % des importations totales de brut par le Japon l’année dernière – chiffre vraisemblablement descendu à zéro après l’expiration du délai accordé entre autres au Japon pour se mettre en conformité avec les sanctions américaines -, mais 85 % du pétrole et 28 % du gaz importés par le Japon proviennent du Golfe persique3. Il est donc crucial pour la sécurité énergétique du pays que le trafic dans le Golfe ne soit pas perturbé, et notamment que l’Iran ne mette pas en acte ses menaces de fermeture du détroit d’Ormuz.

Le Japon peut donc a priori se prévaloir de la confiance des deux parties. Le vice-ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araqchi, a d’ailleurs lui aussi espéré que cette visite serait l’occasion d’une réduction des tensions4: Téhéran semble se réjouir de cette occasion et cherche, comme probablement le président Trump, à éviter la confrontation sans perdre la face.

Enfin, l’intervention du Japon prouve que Trump se détourne un peu plus de ses ex-partenaires du JCPOA, enterrant à nouveau symboliquement l’accord : alors que la Russie et la Chine adoptent une position attentiste, les européens se trouvent isolés dans leur attachement à l’accord. Les yeux semblent désormais tournés vers l’après-JCPOA.

GEG | Cartographie pour Le Grand Continent

Perspectives :

  • La visite, prévue du 12 au 14 juin, pourrait effectivement contribuer à réduire les tensions entre l’Iran et les États-Unis si Shinzo Abe parvient à présenter assez de garanties au président Rohani et au Guide pour qu’ils acceptent le principe de nouvelles négociations avec les États-Unis.
  • Cependant, cette initiative pourrait avoir des conséquences néfastes si Abe arrive les mains vides et apparaît comme un simple vassal du Bureau Ovale. Un échec pourrait déterminer les plus conservateurs à Téhéran comme les “faucons” qui entourent le président Trump à abandonner définitivement la voie diplomatique.