Moscou. Le Wall Street Journal, puis le président américain Donald Trump dans un tweet, ont indiqué au début du mois de juin que l’aide russe au Venezuela touche à fin1. Or, la Russie est un allié capital pour le régime du président Nicolas Maduro. Selon le journal américain, le gouvernement de Nicolas Madura ne dispose plus des moyens économiques pour financer l’achat d’armes et recevoir de l’aide de la Russie. ll est peu probable que le Venezuela puisse redevenir un client majeur pour la Russie dans le domaine militaire comme c’était le cas par le passé sous l’impulsion du prédécesseur de Nicolas Maduro, Hugo Chavez. Ainsi, en l’absence de paiement et d’opportunités pour signer des nouveaux contrats dans un futur proche, Rostec, une compagnie étatique russe chargée d’entraîner les militaires vénézuéliens et de vendre des armes, aurait retiré ses hommes de Caracas.

En revanche, le gouvernement russe s’est empressé de réaffirmer son soutien à Nicolas Maduro en indiquant que des troupes russes continuaient leurs coopérations avec les troupes vénézuéliennes2. Car, s’il était avéré, le retrait des conseillers de Rostec ne signifierait cependant pas que la Russie cesse de soutenir le gouvernement vénézuélien. En effet, l’arrivée en mars de plus de 100 militaires russes, de 35 tonnes d’équipements ainsi que de personnel spécialisé dans le domaine de la cyber-sécurité financé par le Service Fédéral pour la Coopération Militaire et Technique de la Russie (FSVT) compense le départ des spécialistes de Rostec3.

Il est nécessaire de faire une distinction entre deux branches chargées des ventes d’armes russe :  Rostec, est une compagnie à la recherche de profit, et le FSVT est un organe lié au Ministère de la Défense. La compagnie Rostec, et sa filiale Rosoboronexport, perçoit des commissions sur les contrats de ventes d’armes. Elle a donc tout intérêt à signer des contrats avec des puissances stables économiquement et à vendre des équipements coûteux et sophistiqués. Rosoboronexport est ainsi parvenu à signer un accord avec l’Inde pour exporter un produit phare de la Russie, le système de défense S-4004.

Lorsque le Venezuela était dans une période de croissance économique sous Hugo Chavez, notamment de 2004 à 2013, Rostec multipliait la signature de contrats avec le Venezuela. C’est ainsi qu’en 2006 un contrat a été signé entre la Russie, représenté par Rosoboronexport, et le gouvernement de Caracas pour assurer la construction d’une usine de production de Kalachnikov AK-1035. Le Wall Street Journal indique dans l’article publié début juin que la construction du site de production va être interrompu à cause de l’incapacité de Caracas d’assurer le paiement. En revanche, Rosoboronexport indiquait en janvier 2019 que l’instabilité au Venezuela ne mènerait pas à l’arrêt de la construction de l’usine. Rosoboronexpor tient à respecter ses obligations contractuelles pour être perçu comme un acteur fiable sur la scène internationale.

En revanche, puisque l’économie vénézuélienne est actuellement en chute libre, le régime de Maduro n’a plus les moyens de signer de nouveaux contrats avec Rostec, une compagnie elle-même en difficulté économiquement. Il est donc peu étonnant que la compagnie russe se retire pour laisser le soin au FSVTS d’assurer la protection de Maduro. Contrairement à Rostec, FSVTS est financé directement par le Kremlin. Les ventes de FSVTS ne sont pas motivées en premier lieu par la recherche du profit économique.  Cet organe étatique a ainsi accepté par exemple de prêter 50M$ à Cuba pour des raisons stratégiques et géopolitiques6.

Les ventes d’armes qui ont un faible intérêt économique mais un impact géopolitique important sont généralement assuré par le FSVTS et non par Rosoboronexpor. Il est vrai que le gouvernement russe contraint régulièrement des compagnies liées au Kremlin, telle Rostec, à défendre les intérêts stratégiques russe aux dépens de leurs profits. En revanche, le PDG de Rostec, Sergueï Tchemezov, est un vieil ami de Vladimir Poutine. Les deux hommes se sont connus à Dresde dans les années 1980 alors que Vladimir Poutine et Sergueï Tchemezov servaient ensemble pour le KGB. Comme c’est le cas en Russie dans diverses branches de l’économie, les relations d’amitié du Président déterminent la conduite des affaires du pays et des relations internationales. Le Président russe autorise ainsi Rostec, et son ami Tchemezov, à percevoir des commissions importantes sur les contrats représentant une source de profit. En revanche, les organes étatiques et le budget de la Russie doivent assurer les prêts de sommes importantes à des pays peu stables et en déclin économique.  

Le remplacement de Rostec par le FSVTS indique une transition dans l’approche adoptée par la Russie à l’égard du Venezuela. La présence du FSVTS prouve l’intérêt stratégique que représente le Venezuela pour Moscou. Premièrement, le soutien du Kremlin à Caracas représente un moyen de s’opposer aux États-Unis qui demandent le départ de Maduro. Cela permet à la Russie d’apparaître comme une puissance majeure sur la scène internationale, capable de s’opposer à Washington. Deuxièmement, le gouvernement russe assure son soutien aux régimes dictatoriaux à travers le monde, notamment en Syrie, afin de lutter contre « l’impérialisme américain » et de maintenir son pouvoir à l’échelle domestique.

Toutefois, il est nécessaire de rappeler que la Russie fait face à un ralentissement de son économie. Les sanctions économiques imposés par les États-Unis et l’Europe ont ralenti la croissance économique russe. La population russe proteste de plus en plus contre le faible niveau de vie et critique le coût économique des interventions militaires russes en Syrie ou au Venezuela. Ainsi, bien que la Russie souhaite maintenir son soutien au régime de Maduro, le coût économique de sa stratégique étrangère, qui est assuré par l’État lorsque des contacts sont signés avec des pays en déclin économique et par des proches de Vladimir Poutine quand les contrats présentent une opportunité d’enrichissement, attise la colère de la population russe et entame la popularité du président. Contrairement à ce qu’affirme le Wall Street Journal, le départ des hommes de Rostec ne représente donc pas un affaiblissement du soutien de la Russie au Venezuela : c’est le signe que le régime de Vladimir Poutine parvient de moins en moins à concilier ses ambitions internationales avec sa volonté de garder le pouvoir et une popularité importante au niveau domestique.

GEG – Cartographie pour Le Grand Continent

Perspectives :

  • La coopération entre la Russie et le Venezuela va se poursuivre avec l’ouverture d’un bureau de la compagnie pétrolière vénézuélienne PDVSA à Moscou fin juin.