Dimanche 14 avril, les Finlandais ont été appelés aux urnes pour désigner les 200 membres de l’Eduskunta/Riksdag, chambre unique du Parlement. Pour la première fois, les 1,6 millions de Finlandais résidant à l’étranger – qui jusqu’alors ne pouvaient remplir leur devoir civique qu’en se rendant dans les ambassades ou les consulats de leur pays – pouvaient voter par correspondance1. 2 468 personnes, dont 42% de femmes, étaient officiellement candidates à ce scrutin législatif. Environ sept candidats sur dix (69%) se présentaient pour la première fois.

1 – Bref aperçu des principaux partis politiques finlandais

Huit partis politiques étaient entrés à l’Eduskunta/Riksdag à l’issue des élections législatives du 19 avril 2015 :

– le Parti du centre (KESK), successeur du Parti agrarien fondé en 1906 et situé à droite sur l’échiquier politique. Dirigé par le Premier ministre sortant Juha Sipilä, il a participé à près de la moitié des gouvernements finlandais depuis 1917 (36 sur 70). Il possède 49 sièges ;

– le Rassemblement conservateur (KOK), parti fondé en 1918, positionné à droite et qui a participé à toutes les coalitions gouvernementales depuis 1990. Emmené par Petteri Orpo, vice-Premier ministre et ministre des Finances, il compte 37 députés ;

– les Vrais Finlandais (PS), parti populiste, nationaliste et eurosceptique, né en 1995 et issu du Parti rural (SMP) créé en 1959. Dirigé par Jussi Halla-aho, il possède 38 sièges ;

– le Parti social-démocrate (SDP), créé en 1899 sous le nom de Parti ouvrier et conduit par Antti Rinne, compte 34 députés ;


– la Ligue verte (VIHR), créée en 1987 et premier parti écologiste européen à obtenir un ministère (en 1995). Dirigée par Pekka Haavisto (leader par intérim depuis novembre 2018), elle possède 15 sièges ;

– l’Alliance des gauches (VAS), parti d’extrême gauche fondé en 1990, issu de la Ligue démocratique du peuple (SKDL), de la Ligue démocratique des femmes (SNDL) et du Parti communiste (SKP). Emmenée par Li Andersson, elle compte 12 députés ;

– le Parti du peuple suédois (SFP), parti libéral créé en 1906, représentant les intérêts de la minorité suédoise et conduit par Anna-Maja Henriksson, possède 9 sièges ;

– le Parti chrétien-démocrate (SKL), fondé en 1958 et dirigé par Sari Essayah, compte 5 députés.

2 – Pas de vainqueurs clairs, mais un vrai perdant

Si les premiers résultats donnent le parti social-démocrate en tête, les scores très proches des Vrais Finlandais et du Parti de la Coalition nationale ne permettent guère de désigner de vainqueur clair. Les trois partis de tête maintiennent dans l’ensemble leur position de 2015. Si les sociaux-démocrates bénéficient d’un léger avantage, c’est moins par leur victoire toute relative – gain de quatre sièges et avance de quelques dixièmes de points sur le parti néo-nationaliste en deuxième position – que par leur position au centre des potentielles coalitions à venir : à leur gauche, leurs alliés naturels, Verts et gauche radicale, gagnent respectivement cinq et quatre sièges, pas assez cependant pour permettre au bloc de gauche d’obtenir à lui seul la majorité.

GEG I Centre © Le Grand Continent

Néanmoins, ils indiquent le grand perdant : le gouvernement de centre-droite du premier ministre démissionnaire Juha Sipilä. Au pouvoir depuis 2015, le gouvernement sortant dirigé par Juha Sipilä rassemble trois partis : le Parti du centre (KESK) du Premier ministre, le Rassemblement conservateur (KOK) dirigé par le vice-Premier ministre et ministre des Finances Petteri Orpo et Réforme bleue (SIN) de Sampo Terho.

Disposant jusqu’à hier d’une courte majorité parlementaire de 104 sièges sur 200, dans un pays habitué aux coalitions reposant sur une large majorité parlementaire2, le gouvernement de Juha Sipilä, ingénieur millionnaire ayant fait fortune dans le secteur des nouvelles technologies, a mené une politique libérale en matière économique et a imposé une stricte austérité budgétaire.

GEG I Centre © Le Grand Continent

Sous le slogan « Remettre la Finlande en marche », le programme commun visait des réductions de la dépense publique pour financer une baisse des charges patronales. Dès son entrée en fonction, le gouvernement a ainsi fixé un objectif de réduction des dépenses publiques de 4 milliards d’euros chaque année, notamment dans les domaines de l’éducation et de la protection sociale. La cure d’austérité budgétaire décidée en 2015 au moment où le chômage atteignait 9 %, apparaît toutefois moins indispensable aujourd’hui, alors que la part des demandeurs d’emploi est récemment passée sous les 6,5 %.

3 – L’échec de la réforme santé (SOTE)

La réforme du système de santé (dénommée SOTE) constituait la priorité du Premier ministre qui souhaitait, à travers elle, réduire les coûts des dépenses de santé d’une population vieillissante. Ce projet prévoyait que les services sociaux et sanitaires assurés par les 313 municipalités du pays soient transférés à 18 régions autonomes (zones sociales et de santé, SOTE). Elle faisait également une place plus importante aux opérateurs privés dans les prestations sociales et sanitaires. Un cinquième (21,4%) des Finlandais sont âgés de plus de 65 ans, ils devraient être un quart d’ici 2030. Les dépenses de santé représentaient 6,9% du PNB finlandais en 2000 et 9,6% en 2015.

Le fait que plusieurs scandales aient été mis au jour dans des maisons de retraite gérées par des entreprises privées – manque de personnel, inadéquation des traitements administrés aux occupants, voire maltraitance de personnes âgées – n’a pas aidé à l’adoption de la réforme des services de santé.

4 – La démission du gouvernement de Juha Sipilä

Prenant acte de l’impossibilité d’introduire cette réforme, le Premier ministre a annoncé la démission de son gouvernement le 8 mars dernier.

Juha Sipilä a affirmé avoir pris sa décision après avoir constaté que la réforme SOTE ne pourrait être votée avant la fin de la législature. « C’est une immense déception. En homme de principe, je considère qu’un homme politique doit assumer ses responsabilités. J’ai écouté avec attention ce que me dit ma voix intérieure et j’en ai tiré la conclusion que le gouvernement devait démissionner », a-t-il déclaré.

« Les réformes sont sans doute allées trop vite et trop fort, mais pour sauver notre modèle social, il n’y a que deux leviers : augmenter les impôts, ou réduire la dépense publique », résume Ohto Kanninen, de l’Institut du travail pour la recherche économique, à Helsinki.

Source: Esko Jämsä / AOP

5 – Les enjeux au cœur de la campagne

De fait, la protection médicale (55%), l’emploi (45%), les questions environnementales (40%) et l’immigration (35%) constituaient les thèmes électoraux les plus importants pour les Finlandais, selon une recherche de l’Institut Taloustutkimus3. L’aide aux nouvelles générations était ainsi au cœur des préoccupations de campagne, explique le politologue Göran Djupsund. « Tous les partis promettent maintenant de restaurer le budget de l’éducation, dans lequel le gouvernement sortant a fait d’importantes coupes. L’opinion a conscience qu’elle joue les emplois et les qualifications de demain », explique-t-il. Ce choix politique est très mal passé, dans ce pays champion des études internationales PISA, souvent cité en exemple pour l’excellence de son système éducatif.

Avec la multiplication des événements inquiétants liés au changement climatique, le parti écologiste de la Ligue verte (VIHR), en pleine ascension dans les intentions de vote durant toute la campagne avec le 14% de voix, par rapport au 8,5% des dernières élections, a présenté ces élections comme la dernière chance de sauver la planète, en espérant des « élections pour le climat. » Afin d’aborder ces élections dans les meilleures conditions, les écologistes ont par ailleurs récemment changé de dirigeant, en élisant Pekka Haavisto, un ancien candidat à l’élection présidentielle, après le départ pour raisons de santé de Touko Aalto. Les électeurs ont confirmé les sondages seulement en partie : selon des estimations officielles à quelques heures de la fermeture des urnes, les Verts ont obtenu autour du 11,5% – plus haut du 2005, mais encore loin des valeurs attendues. Avec une rupture marquante toutefois : l’arrivée au tout premier plan des débats des problématiques environnementales, qui pourraient orienter la future action gouvernementale.

De l’autre côté, le parti populiste, nationaliste et eurosceptique des Vrais Finlandais (PS) a imposé l’immigration comme un thème majeur de la campagne électorale, notamment après une série d’agressions sexuelles à Oulu pour lesquelles les suspects sont des demandeurs d’asile4. Sa démarche était basé sur l’espérance de tirer parti des inquiétudes liées à la démographie déclinante de la Finlande. De fait, un quart de la population finlandaise aura plus de 65 ans d’ici à 2030 et la natalité (1,5 enfant par femme) est en baisse continue depuis 2010. Dans ces conditions, le recours à l’immigration pour équilibrer la pyramide des âges suscite l’inquiétude de 38 % des Finlandais. Ainsi, les Vrais Finlandais veulent s’attaquer au déficit budgétaire (1% du PIB) par une politique de stricte austérité et réduire les dépenses publiques. Ils souhaitent investir dans les soins aux personnes âgées. Enfin, très centré sur les questions de sécurité, le parti souhaite augmenter le nombre de policiers et faire cesser « l’immigration humanitaire ».

6 – Les Vrais Finlandais ont évité la crise

La résilience des Vrais Finlandais est peut-être une des plus grandes surprise d’un échéance électorale sans grande révolution. En effet, selon les sondages, les Vrais Finlandais (PS) devaient perdre la moitié de leurs électeurs lors du scrutin, notamment en raison de la division du parti en juin 2017. Vingt députés de l’aile  « modérée » du parti, dont 3 ministres, ont fait sécession après l’élection de Jussi Halla-aho à la présidence du parti et ont fondé une association, Réforme bleue (SIN). Celle-ci est devenue un parti politique le 15 novembre 2017. Jussi Halla-aho avait aussi annoncé qu’il quitterait la présidence des Vrais Finlandais si ceux-ci n’obtenaient  pas plus de 7 sièges aux élections. La nouvelle formation connaît un échec cuisant : Réforme bleue ne dépasse pas 1% des voix, et aucun député du parti ne siègera à l’Eduskunta/Riksdag pendant la législature à venir.

L’épreuve du feu de Réforme bleue pourrait bien être, en définitive, son baroud d’honneur. Alors qu’on la croyait destinée à priver les Vrais Finlandais d’une partie de son électorat et à diviser le camp nationaliste, la formation apparaît désormais mort-née, alors que les Vrais Finlandais semblent en mesure d’améliorer leur score de 2015, voire d’arracher la victoire sur le fil.

7 – Un scrutin incertain

Le mauvais résultat des parti de la coalition gouvernementale n’est pas un grande surprise : comme dans la grande majorité des pays européens, le soutien aux partis de gouvernement semble en recul. Selon une étude menée par l’Institut Taloustutkimus et publiée par l’hebdomadaire Suomen Kuvalehti, environ un million d’électeurs, soit un tiers d’entre eux, disaient de ne pas voter pour le parti pour lequel ils se sont prononcés lors des dernières élections législatives du 19 avril 20155.

Ensuite, selon la dernière enquête d’opinion réalisée par l’institut Kantar TNS pour le quotidien Helsingin Sanomat et publiée à la mi-mars, le Parti social-démocrate (SDP) était donné en tête des élections avec 21% des suffrages. Le Rassemblement conservateur (KOK) recueillerait 18,1% des suffrages ; le Parti du centre (KESK) obtiendrait 14,3% des voix et serait directement menacé par les écologistes de la Ligue verte (VIHR) qui recueilleraient 14% des suffrages. Les Vrais Finlandais (PS) obtiendraient 11,10% et l’Alliance des gauches (VAS), 8,9%6.

8 – L’alternance possible par une coalition de gauche menée par les sociaux-démocrates…

Le Parti social-démocrate (SDP) en tête des sondages durant toute la campagne, en dépit d’une campagne électorale marquée par les problèmes de santé de son dirigeant Antti Rinne, espère s’imposer comme le premier parti au Parlement. Le Parti social-démocrate, qui est opposé à la réforme SOTE, veut renforcer l’État-providence et réduire les inégalités. Il souhaite investir dans la formation professionnelle, l’éducation et la recherche. Il veut élargir l’assiette fiscale sans augmenter les impôts.

En réalité, si les sociaux-démocrates bénéficient d’un léger avantage après les élections d’hier, c’est moins par leur victoire toute relative (gain de quatre sièges et avance de quelques dixièmes de points sur le parti néo-nationaliste en deuxième position) que par leur position au centre des potentielles coalitions à venir : à leur gauche, leurs alliés naturels, Verts et gauche radicale, gagnent respectivement cinq et quatre sièges, pas assez cependant pour permettre au bloc de gauche d’obtenir à lui seul la majorité. Ainsi, la position privilégiée du parti social-démocrate lui permettrait d’envisager une alliance avec les écologistes en pleine ascension de la Ligue Verte, voire avec l’Alliance des gauches, afin de former une coalition gouvernementale.

L’Alliance des gauches (VAS), emmenée par Li Andersson, a fait de la lutte contre les inégalités le thème central de sa campagne. Le parti veut adopter un impôt sur la fortune et augmenter la progression des taux d’imposition.

La Ligue Verte (VIHR) veut réformer la sécurité sociale et ils sont favorables au revenu universel. Ils proposent d’augmenter l’immigration de travail et de créer 100 000 emplois d’ici à 2023.

Pour réussir à s’imposer, les sociaux-démocrates devront réussir à s’allier avec les libéraux du Parti du Centre ou le Parti de la Coalition nationale (PPE). Un scénario qui peut rappeler, dans un contexte de fragmentation encore plus importante de l’électorat, les équilibres qui eurent cours entre 2011 et 2015.

9 – … ou la continuité sous l’égide des partis du centre-droit ?

Dans un pays habitué à des coalitions larges et face à un exécutif libéral sortant très affaibli, l’essentiel de la partie devrait se jouer au centre et à gauche. Néanmoins, l’arithmétique électorale ne permet pas d’exclure la mise en place d’une coalition de droite et d’extrême-droite.

Le Rassemblement conservateur ou le Parti du Centre pourraient être amenés à constituer une nouvelle coalition avec l’appui de partis politiques plus modestes comme le Parti du peuple suédois (SFP) ou le Parti chrétien-démocrate (SKL), voire avec Réforme bleue (SIN).

Source: Johannes Jansson

10 – Des élections déterminantes pour la future présidence finlandaise de l’Union

La coalition gouvernementale qui se dessine a son importance, alors que la Finlande assumera la présidence tournante de l’Union européenne au second semestre 2019, juste après les élections européennes. Elle interviendra à un moment clé, lorsque les commissaires européens, le président de la Commission européenne, mais aussi le président du Conseil européen devront être renouvelés.

La Finlande avance déjà trois priorités à l’agenda : le progrès des discussions pour fixer le prochain cadre budgétaire européen ; le respect des engagements de l’accord de Paris sur le climat ; et le développement des coopérations en matière de défense européenne7.

Sources
  1. Finland Society, https://suomi-seura.fi/information-about-us/
  2. Le précédent gouvernement élu en 2011 rassemblait ainsi six des huit partis politiques représentés à l’Eduskunta.
  3. VAALITARKKAILIJA, Hallituspuolueita kannattaa enää alle kolmasosa suomalaisista – Sdp:n suurin uhka on jatkossa puolue itse, Suomi Kuvalehti, 7 mars 2019.
  4. Législatives en Finlande: des affaires d’agressions sexuelles réveillent les mouvements anti-immigration, RTBF, 13 avril 2019.
  5. VAALITARKKAILIJA, Hallituspuolueita kannattaa enää alle kolmasosa suomalaisista – Sdp:n suurin uhka on jatkossa puolue itse, Suomi Kuvalehti, 7 mars 2019.
  6. Poll of polls, Finland – Eduskunta.
  7. Finnish Government, Prime Minister Juha Sipilä’s speech to the European Parliament on 31 January 2019, 31 janvier 2019.