Berlin. Le 7 février, le gouvernement allemand a émis des réserves quant à l’interdiction du matériel de l’équipementier chinois Huawei dans le déploiement du réseau 5G (2). Cette position fait suite à une série de déclarations de gouvernements (États-Unis, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande) souhaitant interdire ou limiter le rôle de ces équipementiers, essentiellement pour des raisons stratégiques. La position originale de l’Allemagne fait montre d’un certain réalisme : les solutions européennes sont peu satisfaisantes. Cette décision témoigne des enjeux géopolitiques mondiaux et européens de la 5G.

La 5G va bouleverser les réseaux télécoms en Europe ainsi que l’utilisation d’internet. Ce réseau permettra de faire fonctionner les voitures autonomes ou les smart cities. Les fréquences de la 4G sont saturées, essentiellement par l’utilisation que nous faisons de nos mobiles. Il est nécessaire d’ouvrir de nouvelles fréquences pour préparer la prochaine révolution technologique. Dans ce contexte, la maîtrise des infrastructures permettant le déploiement de  nouvelles technologies est un enjeu de souveraineté majeur pour les États européens. La première menace mise en avant par les défenseurs d’une interdiction serait de voir un risque de coupure du réseau (shutdown), programmé à distance par la marque en cas de désaccord diplomatique majeur entre l’Europe et la Chine. La seconde menace a trait à l’accusation de « backdooring » mis en avant par les États-Unis lors de l’interdiction de Huawei de ses réseaux.

Le débat est né en Europe après la décision de Donald Trump d’interdire tout contrat fédéral avec les entreprises utilisant des éléments Huawei dans les matériaux « critiques ». Cette décision est né après les accusations d’espionnage portées à l’encontre de Huawei et ayant conduit à l’incarcération de sa directrice financière Meng Wanzhou au Canada. Les différentes diplomaties européennes ont réagi avec inquiétude. En France, le 6 février le Sénat a rejeté un amendement du gouvernement visant à contrôler les activités de Huawei dans le pays (4). Le gouvernement allemand, quant à lui, a refusé l’interdiction en mettant en avant le retard que cela ferait prendre à l’Europe en matière de déploiement 5G. L’équipementier suédois Ericsson aurait en effet deux années de retard sur Huawei. De plus, la Chine est le premier partenaire commercial extra-européen de l’Allemagne. Une telle interdiction aurait ainsi des répercussions sur l’économie. Cette réaction est marquée du sceau du réalisme politique et économique. En effet, l’Europe est extrêmement dépendante aux équipements chinois. Huawei produit la majorité des antennes vendues dans le monde. Tyco produit les boîtiers de protection en PVC des équipement et Silec produit aujourd’hui la majorité des câbles de fibre optique vendus dans le monde. Interdire ces matériels reviendrait à se priver d’équipements télécoms à court et moyen terme.

Même si le débat existe, il ne rentre pas dans le plan 5G (3) de la Commission Européenne ou dans les plans actuels de la 5GPPP (1), qui propose des normes communes aux réseaux de cinquième génération et qui gère les relations entre opérateurs privés et les gouvernements. Ces institutions manquent d’un pouvoir réglementaire comme l’ARCEP en France qui applique des sanctions économiques aux opérateurs ne respectant pas ses règles. Dans un contexte où Huawei équipera sans doute une majeure partie des réseaux 5G européens, la constitution d’un gendarme européen des télécoms pourrait être envisagée. Il pourrait imposer une norme européenne pour les antennes importées de Chine ainsi qu’appliquer des sanctions en cas de non respect de ces-dernières. Les différentes autorités administratives de régulation nationales des États membres ne pourraient prendre seules de réelles mesures contre les géants des télécoms chinois. À défaut d’interdiction, une agence européenne, au contraire, pourrait imposer ses sanctions de manière plus efficace.

Sources :

  1. 5GPPP, Site officiel.
  2. CARREL Paul, Germany does not want to exclude Huawei from 5G buildout: Handelsblatt, Reuters, 7 février 2019.
  3. European Commission, Communication – 5G for Europe: An Action Plan and accompanying Staff Working Document, 14 septembre 2016.
  4. Huawei-Paris contraint de revoir sa copie, retoquée au Sénat, Les Echos, 06 février 2019.

Florentin Brocheton