Paris. La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) a été rendue publique le 25 janvier après une longue attente. Ce document établit les lignes directrices de la stratégie énergétique française, qui sera concrétisée par des actions plus spécifiques durant les périodes 2019-2023 et 2024-2028. La PPE cherche à déterminer les meilleures solutions à la difficile équation d’une neutralité carbone avant 2050 qui soit à la fois fiable (8) et financièrement supportable, tout en tenant compte des spécificités de la France qui s’appuie beaucoup sur l’énergie nucléaire : en 2017, les 58 réacteurs du parc nucléaire français ont produit 71,6% de son électricité. Un atout stable et peu carboné (1) qui fournit à la France l’une des électricités les moins chères d’Europe (2).

Alors que la plupart des économies développées s’efforcent actuellement de se décarboniser et que l’électrification joue un rôle important dans ce processus (3), la part de l’énergie nucléaire dans la production d’électricité devrait tomber à 50% d’ici 2025 selon la PPE : cette échéance représente un défi important pour la France.

Le scénario d’électrification proposé par la PPE prévoit la fermeture de 14 réacteurs nucléaires d’ici 2035. Les deux premiers réacteurs qui devront être fermés sont ceux de la centrale de Fessenheim. D’ici trois mois, l’entreprise française EDF soumettra au gouvernement la liste des prochains réacteurs qui cesseront leurs activités. Les fermetures devraient concerner, de préférence, des réacteurs opérant depuis plus de 50 ans. Le graphique 1 montre que le nombre de réacteurs atteignant les 50 ans d’exploitation entre 2020 et 2035 (il y en a 29) est supérieur au nombre de fermetures prévues. Cela signifie que certains réacteurs devront fermer avant 50 ans, mais que d’autres continueront sûrement de fonctionner au-delà de cet âge (7). Pendant la période de fermeture, les 19 sites resteront ouverts afin de limiter l’impact socio-économique. De plus, la porte à de nouvelles constructions nucléaires est toujours ouverte et EDF devrait présenter à l’Élysée une nouvelle proposition d’ici 2021 (6).

En parallèle, entre 35,6 et 44,5 GW d’énergie solaire et entre 34,1 et 36,5 GW d’énergie éolienne devraient être mis en service d’ici 2028, diversifiant le mix énergétique français. La diversification est une bonne manière d’éviter les risques associés à l’approvisionnement en électricité, comme la plus grande volatilité et les prix de gros sur le marché européen.

Le scénario d’électrification de la nouvelle PPE inclut également des mesures prudentes. Entre 2025 et 2026, les fermetures de réacteurs dépendront de préoccupations d’ordre économique et relatives à la sécurité des réacteurs. Les fermetures de 2027 et 2028 pourront également être réexaminées pour ces mêmes raisons. Le gouvernement français est bien conscient que ses choix pourraient avoir un impact au niveau européen et que les décisions des pays voisins pourront également avoir des conséquences sur la situation française. Tous ces paramètres pourront avoir un impact sur les prix de l’électricité et/ou la sécurité de l’approvisionnement et pourraient conduire à revoir à la hausse le nombre de fermetures de réacteurs. Les conditions du marché, la prudence, l’adaptabilité et la surveillance continue du parc nucléaire sont au cœur de la feuille de route pour une production d’électricité faiblement carbonée.

Selon le MIT (4) et l’Agence de l’Énergie Nucléaire de l’OCDE (5), les systèmes de production d’électricité futurs sous la contrainte de la décarbonisation exigeront plus de capitaux, les augmentations de capacité seront poussées par l’augmentation de la demande d’électricité et par la capacité de production plus faible des énergies renouvelables. Deux « dynamiques » opposées façonneront principalement le mix énergétique optimal de demain : la réduction des coûts des énergies renouvelables, confortée par un soutien politique, favorisera leur pénétration sur le marché tandis que l’augmentation des coûts d’intégration empêchera des parts plus élevés d’énergies renouvelables de pénétrer le marché. De tels coûts sont l’effet secondaire de l’intermittence inhérente aux technologies des énergies renouvelables : coûts plus élevés pour livrer la charge résiduelle, coûts d’équilibrage plus importants pour faire correspondre l’offre à la demande et investissements plus importants pour renforcer le réseau. Le développement de la numérisation, des interconnections et du stockage est également une force positive qui pourrait rendre l’ensemble du système plus flexible et fiable et abaisserait ainsi les coûts d’intégration.

La recherche suggère que la solution optimale pour minimiser les coûts et les risques globaux pourrait requérir un parc énergétique plus équilibré, combinant des parts élevées d’énergies renouvelables et de nucléaire, en particulier sous de fortes contraintes de décarbonisation (5).

Le scénario d’électrification prévu dans la nouvelle PPE est, dans une certaine mesure, conforme aux résultats précédents : les énergies renouvelables représenteront une part croissante du mix énergétique et l’énergie nucléaire favorisera la diversification. Mais cette diversification du portefeuille d’approvisionnement en électricité pourrait faire l’objet de critiques. De fait, son impact sur la réduction des émissions de gaz à effets de serre en France est limité car le système électrique français est presque entièrement décarboné. Pourquoi investir d’énormes sommes dans de nouvelles infrastructures à faibles émissions de carbone alors que ces fonds pourraient être investis plus rapidement et plus efficacement pour réduire la consommation d’énergie ou pour décarboniser le système de chauffage ?

Avant son adoption, la nouvelle PPE doit être examinée par plusieurs instances, faire l’objet d’une consultation et recevoir l’avis des pays voisins. Dans l’ensemble, il s’agit d’un pas en avant vers la neutralité carbone. Certaines questions relatives à l’exploitation du parc nucléaire français restent en suspens mais la PPE ouvre la voie à un futur mix électrique français, tout en intégrant tous les mécanismes permettant de faire face aux possibles imprévus qui pourraient survenir lors de la transition vers la neutralité carbone.

Perspectives :

  • L’approbation définitive de la PPE par les instances nationales.
  • La confirmation d’une volonté de diversification du mix électrique français.
  • L’avenir du parc nucléaire français se décidera lors de la consultation aux Français en 2022

Sources :

  1. Electricity Map, France, 10 février 2019.
  2. European Commission, Energy prices and costs in Europe, 09 janvier 2019.
  3. International Energy Agency, World Energy Outlook, 2018.
  4. MIT, Podcast: Firm low-carbon energy resources, 6 septembre 2018.
  5. OECD, The Costs of Decarbonisation: System Costs with High Shares of Nuclear and Renewables, 2019.
  6. Macron Says France to Decide on New Nuclear Reactors Around 2022, The New York Times, 07 février 2019.
  7. US Nuclear Regulatory Commission, Status of Subsequent License Renewal Applications.
  8. World Energy Council, World Energy Trilemma Index, 2018.

Antonio Vayá Soler