À partir de ce regard qui en quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet espace virtuel qui est de l’autre côté de la glace, je reviens vers moi et je recommence à porter mes yeux vers moi-même et à me reconstituer là où je suis.

Michel Foucault1

Le 14 décembre 2004, un tsunami ébranlait l’Europe culturelle : Google annonçait, dans le cadre du projet Google Print (qui deviendra Google Books), la numérisation massive de quelques 15 millions de volumes issus des collections de cinq prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes2. La création d’une bibliothèque numérique privée de grande ampleur, qui suppléait à la faiblesse des initiatives publiques de numérisation, devait susciter un vif émoi sur le Vieux Continent.

Le 22 janvier 2005, Jean-Noël Jeanneney, alors président de la Bibliothèque Nationale de France (BnF), publiait dans Le Monde une tribune marquante, appelant à la « contre-attaque » d’une « Europe décidée à n’être pas seulement un marché, mais un centre de culture rayonnante et d’influence politique sans pareille autour de la planète ». Quelques mois plus tard, le projet d’une bibliothèque numérique européenne était sur les rails3. Il n’en faut pas plus pour piquer la curiosité géopolitique.

14 ans après la publication de cette tribune considérée comme la date de naissance d’Europeana (la bibliothèque numérique européenne), se pencher sur l’histoire des bibliothèques numériques se révèle un exercice particulièrement fructueux. En mettant en évidence l’ampleur des enjeux géopolitiques qui sous-tendent cette histoire, on voit se dégager avec clarté les lignes de force contemporaines d’une géopolitique du numérique et de la culture.

Ce qu’il nous faut c’est la « Somme des Sommes » « Summa Summarum », « le Livre Universel ». Tout le savoir dans ce qu’il a d’essentiel, concentré, exposé une fois.


Paul Otlet4

Les bibliothèques numériques à l’aube des temps nouveaux

Paul Otlet (1868-1944), un des pères fondateurs de la bibliothéconomie moderne5, figure au Panthéon des visionnaires qui ont aperçu, à la fin du XIXe siècle, l’avenir de la société de l’information. En effet, la poursuite de la quête eschatologique de la bibliothèque-Savoir – qui anime les amis du livre depuis Ptolémée 1er et la mythique bibliothèque d’Alexandrie et qui mène Umberto Eco à la bibliothèque du monastère bénidictin du Nom de la Rose, Borgès à La Bibliothèque de Babel et Paul Otlet à l’Office International de la Bibliographie – devait pousser le bibliothéconomiste à prédire Internet, dont le but n’est finalement guère plus que de rassembler « tout le savoir dans ce qu’il a d’essentiel, concentré, exposé une fois, ordonné suivant les possibilités maximum pour la recherche analytique et synthétique, dans ce qu’il y a d’essentiel pour l’utilisation de toute la Documentation qui contient ce savoir dispersé, répété, inordonné »6.

Cette continuité ontologique de la bibliothéconomie et d’Internet explique la proximité que les projets de bibliothèques numériques eurent avec l’histoire précoce du numérique : les professionnels de la documentation ont apporté leurs lumières aux chercheurs en informatique, quand, en retour, des projets de bibliothèques numériques ont rapidement été développés.

Si c’est en Europe que l’informatique émerge, les États-Unis (et le Japon) prennent rapidement une avance considérable. Ainsi, les premiers projets de bibliothèques numériques – Gütenberg (1971), Perseus (1985), NetLib (1985), ArXiv (1991), ainsi que quelques initiatives remarquables d’archivage privées7 – sont états-uniens. Ce développement rapide est porté notamment par le déploiement d’ambitieuses politiques institutionnelles et gouvernementales, à l’instar du programme fédéral de recherche Digital Library Initiative (DLI), qui financera quelques 68 millions de dollars de recherches entre 1994 et 1998. Plus encore que l’importance de la somme allouée, les institutions engagées dans ce programme témoignent de l’intérêt accordé à ces projets : sur trois institutions fondatrices8, deux relèvent de domaines régaliens stratégiques (la National Aeronautics and Space Administration (NASA) et la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), l’agence de recherche militaire américaine). La seconde phase accueille une troisième institution régalienne : le puissant Federal Bureau of Investigation (FBI). L’intervention de ces institutions souligne également la valeur stratégique des technologies nécessaires au fonctionnement d’architectures documentaires comme les bibliothèques numériques.

En effet, que ce soit en termes de bonnes pratiques – mise en place de normes et de réseaux afin de favoriser l’interopérabilité des ressources, par exemple – ou de technologies – comme les protocoles d’échanges –, les bibliothèques numériques sont au cœur d’innovations fondamentales à la constitution du web. Ainsi, dans le cadre de projets liés aux bibliothèques numériques se développeront, dans le courant des années 1990, des technologies et normes comme le protocole OAI-PMH (Open Archives Initiative’s Protocol for Metadata Harvesting), sous l’égide du DLI-2, ou le format descriptif Dublin Core9, standard mondial pour la description des métadonnées, développé par l’Online Computer Library Center (OCLC) et le National Center for Supercomputing Applications (NCSA). De même, exemple édifiant s’il en est, rappelons que la naissance de Google lui-même est permise par un projet DLI-1, piloté par l’université de Standford, auquel Sergey Brin et Larry Page participaient : l’argent du projet fournira les premiers serveurs nécessaires au développement de l’algorithme PageRank. Aux prémisses de Google se trouve donc un projet de bibliothèque numérique… Larry Page, dans le communiqué d’annonce de la campagne de numérisation de 2004, se targuera d’ailleurs de cette origine :

Even before we started Google, we dreamed of making the incredible breadth of information that librarians so lovingly organize searchable online.

Larry Page10

Si les enjeux géopolitiques liés à de telles innovations technologiques sont aisément compréhensibles, on mesure souvent mal le caractère également sensible des normes de description et autres règles d’indexation11. Actuellement majoritairement d’origine américaine, elles constituent à bien des égards un outil puissant et insidieux de soft-power. Comme le rappelait Paul Otlet :

La forme du langage exerce une influence prépondérante sur la forme de l’esprit. Le langage dirige inconsciemment notre mentalité, car il est l’élément essentiel de la pensée. Créer une Classification synthétique avec notation concise des idées, c’est doter l’esprit d’une véritable langue écrite universelle capable d’agir puissamment sur la forme elle-même de la Pensée.

– Paul Otlet. Traité de documentation. Le livre sur le livre, Bruxelles, Palais mondial, 1934.

De l’autre côté de l’Atlantique : la perspective culturelle

L’Europe est, jusqu’à l’aube des années 2000, indéniablement en retard sur ces projets12, bien que des programmes se développent dans les années 1990, portés par la Commission européenne dans le cadre de la nouvelle politique de recherche, le First Framework Programme (1984-1987, FP1), où émerge un programme dédié aux technologies de l’information, l’European Strategic Program on Research in Information Technology (ESPRIT). Les motivations de ce programme sont éminemment géopolitiques :

Pour les économies européennes à haute valeur ajoutée, les TI revêtent une importance vitale et l’Europe doit acquérir des compétences propres dans des domaines clés si elle veut pouvoir rivaliser avec les États-Unis et le Japon et coopérer avec eux sur un pied d’égalité. […] Cependant, l’Europe ne se trouve plus comme autrefois à la pointe du développement technologique et de l’innovation et en raison de la situation mondiale, il lui est de plus en plus difficile de sauvegarder sa puissance économique et industrielle.

– JO n° C 321 du 26/11/1983, p. 6-7, disponible en ligne.

Ce programme de recherche soutient notamment des projets de bibliothèques numériques. Ainsi, sous le FP3 est créé un programme Telematics Library, tandis que l’ERCIM, en 1996, stimule la coopération internationale à travers le DELOS Working Group, qui deviendra quelques années plus tard le DELOS Network of excellence.

Deux phénomènes favorisent le développement de projets de bibliothèques numériques. D’une part, la voie de la modernisation est encouragée par les Etats-Unis, par l’intermédiaire du Royaume-Uni, où la British National Library est très en avance, et de la Commission européenne13. Ce soutien passe notamment par la coopération internationale dans le cadre de projets et de groupes de travail transatlantiques. La création de normes et de standards n’a de sens que s’ils sont largement partagés… D’autre part, les bibliothèques bénéficient de l’accent nouveau mis sur la citoyenneté européenne, à partir de 1992 (Maastricht) et de 1997 (Amsterdam), citoyenneté pour laquelle la culture devait jouer un rôle de premier plan. Dans ce contexte, l’avenir numérique, donc potentiellement transnational, des bibliothèques européennes apparaît plein de promesses14.

Les principaux ingrédients d’une géopolitique des bibliothèques numériques sont d’ores et déjà rassemblés. D’un côté, les recherches nécessaires au développement de bibliothèques numériques participent aux  innovations technologiques et à la normalisation internationale des formats, au plus près des enjeux stratégiques de la société de l’information en plein développement. De l’autre se forme l’espoir que la bibliothèque, hétérotopie consensuelle, puisse, en se dématérialisant, fournir le liant culturel dont le projet européen manque cruellement. Il n’y a plus qu’à attendre l’étincelle.

Europeana : la bibliothèque géopolitique

Le développement de projets de bibliothèques numériques s’accélère en Europe à partir de la seconde moitié des années 1990 : la naissance d’Europeana s’inscrit dans la continuité de cette dynamique. La France occupe durant cette période une place remarquable. Il faut dire que la bibliothèque numérique fait partie de l’ADN de la nouvelle Bibliothèque nationale de France (BnF)15.

Dès sa réélection, en 1988, François Mitterrand, dont le précédent mandat avait été marqué par les grandes réalisations culturelles que sont le Grand Louvre et l’opéra Bastille, annonce un nouveau projet d’envergure : une « très grande bibliothèque d’un genre entièrement nouveau ». Dans l’esprit de Jacques Attali qui souffle l’idée à l’oreille du Président, il s’agit d’une nouvelle bibliothèque de recherche de haut niveau accessible à distance et à la tête d’un réseau informatisé de bibliothèques : en somme, une très grande bibliothèque numérique, avant même que les technologies qui pourraient la rendre possible n’existent – le web ne sera inventé qu’en 1989.

Page d’accueil de Gallica en février 1998. Encore « expérimental », Gallica offre ces ressources dans le cadre d’une politique documentaire raisonnée, dont la première thématique fut « Le XIXe siècle francophone ». Source : Internet Archive, 29 décembre 2018.

Néanmoins, alors que la Bibliothèque Nationale (Bn) souffre d’insolubles problèmes d’espace, engoncée dans le quadrilatère Richelieu, le projet se détourne de sa vocation initiale pour devenir un projet architectural d’envergure – mené par Dominique Perrault – qui accueillera la future Bibliothèque nationale de France. Si le revers est considérable, l’ambition numérique, bien que largement reléguée, demeure, et un projet de bibliothèque numérique se développe. Intégrant progressivement les possibilités ouvertes par la démocratisation du web16, Gallica voit le jour à la fin l’année 1997. Comptant quelques milliers de documents à son ouverture, elle s’étoffe progressivement pour devenir en 2004, à la veille de l’annonce de Google, une des plus importantes bibliothèques numériques mondiales, comptabilisant plus d’une centaine de milliers de documents17. D’autres initiatives sont également remarquables sur le continent, notamment au Royaume-Uni et en Allemagne. Au niveau européen, la Conference of European National Librarians (CENL) s’apprête à lancer, en 2005, The European Library, un catalogue fusionné de plusieurs bibliothèques européennes qui succède au projet Bibliotheca Universalis (1994)18. Le projet Michael (Multicultural Inventory of Cultural Heritage in Europe) de recensement des œuvres muséales européennes numérisées est également développé durant cette période.

Pourtant, l’élément déclencheur d’Europeana sera exogène : bien malgré lui, c’est Google qui provoque l’étincelle à l’origine de la création d’une bibliothèque numérique européenne. En décembre 2004, quelques mois après son lancement, Google annonce l’accélération de son programme de numérisation : 15 millions de documents19, issus de cinq prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes20, seront numérisés, à court terme, pour quelques 150 à 200 millions de dollars. L’annonce suscite un tollé : une telle campagne laisse sur le carreau toutes les initiatives publiques21. Google, le géant du web, vient de faire irruption dans le monde du livre imprimé et de la culture européenne.

La réaction ne tarde pas, et le 22 janvier 2005, Jean-Noël Jeanneney, alors directeur de la Bibliothèque nationale de France, réagit dans Le Monde en publiant Quand Google défie l’Europe. Cette tribune a un écho considérable : Jacques Chirac, alors président de la République, porte dès le mois d’avril le projet auprès des autorités européennes, avec succès22. Le projet tombe d’ailleurs très bien dans l’agenda politique : Jacques Chirac défend le développement d’une politique européenne ambitieuse de recherche et développement, avec notamment le lancement, la même année23, du projet de moteur de recherche européen Quaero, auquel Europeana participera d’ailleurs un temps.

L’argumentaire déployé par Jean-Noël Jeanneney dans cette tribune exprime clairement les enjeux géopolitiques d’une bibliothèque numérique européenne (BNUE). En appelant à la « contre-attaque » européenne, Jeanneney alerte l’opinion sur le risque d’une « domination écrasante de l’Amérique dans la définition de l’idée que les prochaines générations se feront du monde. ». Il ne s’agit rien de moins que d’assurer, « face aux diverses concurrences planétaires dont le dynamisme s’affirme si fort, un avenir à l’originalité de l’Europe ». Dans un contexte informationnel en mutation, où le bouleversement des autorités traditionnelles inquiète24, deux considérations d’ordre géopolitique sont mises en avant dans la critique du projet de l’entreprise américaine : d’une part, face à l’impossible exhaustivité de la numérisation, les inévitables choix seraient conditionnés par une représentation américaine de la société, participant, même inconsciemment, d’une politique d’influence ; d’autre part, la production intellectuelle anglophone, notamment contemporaine, s’en trouverait survalorisée, conférant au passage « un avantage écrasant à l’anglais par rapport aux autres langues de culture ». Si des auteurs, à l’instar de Bruno Racine25, critiqueront les remarques de Jean-Noël Jeanneney, arguant notamment que les millions de volumes promis à la numérisation dans les grandes bibliothèques anglo-saxonnes demeurent largement européens du fait de la diffusion de la culture du Vieux Continent, les inquiétudes soulevées sont légitimes et la domination américaine attestée, même si des évolutions récentes tendent à se dessiner26. Quoiqu’il soit difficile de mesurer concrètement la portée réelle de la domination américaine ou anglo-saxonne en terme de contenus, de langues ou d’influence27, la tribune a le mérite de mettre en lumière des éléments essentiels d’une géopolitique numérique de la culture. Ces inquiétudes seront suffisamment prises au sérieux pour presser au développement d’une bibliothèque numérique européenne ambitieuse, ancrée dans une logique concurrentielle vis-à-vis de la numérisation du patrimoine opérée par le géant américain d’Internet.

En outre, sur le plan de la géopolitique européenne, l’appel dans la tribune de Jean-Noël Jeanneney à l’échelon européen n’est pas anecdotique. Dans un pays où la fierté culturelle reste marquée par la déconfiture infligée par Hollywood au cinéma national, et alors que l’idée d’une intégration européenne renforcée fait son chemin, la prise de conscience de la faiblesse de la France et de l’inégalité du combat avec Google participe à la prise en considération de l’Europe comme échelle pertinente.

Capture d’écran de la page d’accueil d’Europeana, réalisée le 28 décembre 2018.

Un succès à venir ?

Les débuts de la BNUE, entre-temps renommée Europeana, sont moins rapides que la volonté politique semblait l’annoncer, notamment en terme de volume d’oeuvres numérisées, fortement dépendant des initiatives nationales. Le projet connaît même un tragique revers de fortune : le site doit fermer, saturé par un trop grand nombre de visites, quelques heures après son lancement officiel en 200828. En outre, les premiers résultats suscitent des critiques structurelles, notamment contre la politique documentaire choisie ou face à l’absence d’environnement web unifié (les contenus étaient, et sont encore très largement, seulement signalés dans Europeana, la consultation demeurant sur le site du fournisseur du document)29. Au demeurant, l’engouement médiatique de 2004 n’est plus à l’ordre du jour et l’existence même de cette importante initiative européenne semble rester largement ignorée par bien des Européens. Sans conteste, les espoirs de relever le gant se sont rapidement effondrés, alors que le projet Quaero prenait lui aussi l’eau…30

Néanmoins, Europeana semble aujourd’hui en bonne santé. Elle rassemble plus de 58 millions de documents, ayant allègrement dépassé les objectifs de sa feuille de route ; plus d’une cinquantaine d’institutions y participent ; les projets de valorisation culturelle se multiplient, tandis que l’interface offre un haut niveau de service… Reste encore l’effort de communication autour du projet, qui n’enregistre que quelques 374,000 visites par mois31, alors que Gallica, par exemple, dépasse la barre des 1,3 millions32.

Des tendances actuelles, on notera également que le pilier culturel de la bibliothèque numérique a pris le pas sur les aspects d’innovation technologique. Si cette dernière dimension persiste33, notamment sur les problématiques liées aux standards et au multilinguisme, dont l’Europe peut tirer une grande force, et si l’institution conserve une intense activité d’animation d’un réseau international, les éléments de langage déployés aujourd’hui attestent de la prévalence du volet culturel du projet. D’ailleurs, le rare écho qu’Europeana a eu ces derniers temps dans la presse française34 était lié au projet Europeana 1914-1918, consacré à la valorisation du patrimoine européen lié à la Première Guerre mondiale. Définitivement, le succès des bibliothèques numériques en Europe s’appuie sur le potentiel culturel fédérateur, bien plus que sur le volet « innovation technologique ».

Europeana : pilier d’une politique culturelle du numérique ?

Ce rapide retour sur l’histoire des bibliothèques numériques en Europe rappelle que, malgré l’aura symbolique qui en dissimule la portée, les bibliothèques se trouvent au cœur d’enjeux politiques et géopolitiques de premier plan. Combinant les volets numériques et culturels, les bibliothèques numériques sont symptomatiques des tendances de fonds des géopolitiques du numérique – enjeu de la définition des normes et standards, déséquilibre des développements technologiques, diversité linguistique du web – et de la culture – intégration européenne par la culture, soft-power et diversité culturelle… Situées à un point de confluence de ces enjeux, les bibliothèques numériques, et, donc, Europeana35, peuvent constituer un pilier d’une politique culturelle européenne du numérique, au sein de laquelle les enjeux de puissance sont essentiels. Si la Chine lutte contre la domination de l’Internet par la censure, l’Europe pourrait, elle, opposer la richesse de son patrimoine, de son histoire, de sa culture dont les bibliothèques, les archives et les musées européens sont dépositaires.

En outre, les dimensions technologiques et économique ne sauraient être négligées au profit d’une vision uniquement culturelle. S’il semble bien que l’objectif de Google Books ait été aussi d’« élarg[ir] [sa] base de recherche et l’efficacité et la pertinence de [ses] résultats »36, le développement depuis 2011 du projet de numérisation d’oeuvres d’art, Google Art Project, à l’heure où la description des images est un nouvel enjeu d’innovation, laisse supposer des retombées technologiques. En effet, dans le domaine de l’intelligence artificielle, où l’accès à des volumes importants de données structurées est un enjeu capital, la constitution de bases d’images, de sons, de textes semble pouvoir revêtir une dimension stratégique. Encore une fois, il faut bien mesurer que les bibliothèques ne sont pas seulement un monde miniature et utopique, replié sur lui-même dans le calme du savoir, mais bien un espace au cœur du monde, où l’avenir peut se jouer.

Prologue

Un contre-point, fondé sur l’actualité récente, permet de mesurer concrètement la pertinence des problématiques soulevées en 2004 par Jean-Noël Jeanneney. Régulièrement maintenant, les médias français s’émeuvent de la censure sur Facebook d’une Liberté guidant le peuple à la poitrine trop dénudée, à l’instar du Figaro ou du Huffington Post. Face au scandale, l’entreprise de Palo Alto se confond en excuses et plaide l’« erreur ». En fait d’erreur, on pourrait tout aussi bien saluer la puissance d’algorithmes capables de reconnaître la luxure d’une si petite tâche de peinture ! Mais ce serait alors braquer les projecteurs vers les valeurs culturelles et morales qu’ils mettent en œuvre, et, dans le bleu consensuel d’une entreprise-monde, d’une communauté mondiale sans patrie, apparaîtraient en filigrane les stars and stripes de cette Amérique puritaine, où la sexualité demeure largement bannie de la sphère publique. Plaider l’erreur, c’est finalement sans doute éviter une véritable crise de l’entreprise universelle qui révèlerait alors son attachement à un territoire somme toute particulier.

Au cœur du système réside donc l’impensé culturel fondamental, reflet d’une société donnée à une époque donnée. Un impensé qui ne peut qu’influencer fondamentalement les décisions prises dans ce système. A l’heure où les puissances publiques appellent les médias sociaux à l’auto-régulation, une telle réalité n’est pas sans laisser l’Européen méditatif…

Sources
  1. Foucault, Michel. « Des espaces autres », Conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, in Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5 (1984), p. 46-49.
  2. La New York Public Library et les bibliothèques de Stanford, d’Harvard, d’Oxford et de l’université du Michigan.
  3. L’incidence majeure du projet Google Books dans le domaine du droit d’auteur, qui mériterait un article à part entière, ne sera pas abordée dans cet article.
  4. Otlet, Paul. Traité de documentation. Le livre sur le livre, Bruxelles, Palais mondial, 1934.
  5. Né en 1868, il est, avec Henri Fontaine, le fondateur de l’Office International de Bibliographie (1895) et le créateur de la classification décimale universelle (CDU), un des deux grands systèmes de classement décimal avec la célèbre classification décimale Dewey. Pour en savoir plus, consulter Wiart, Louis. Paul Otlet, l’homme qui inventa le Google de papier, Inaglobal.fr, 1er septembre 2015.
  6. Otlet, Paul. Traité de documentation. Le livre sur le livre, Bruxelles, Palais mondial, 1934.
  7. Da Sylva, Lyne. « Genèse et description des bibliothèques numériques », Documentation et bibliothèques 59, no 3 (2013).
  8. Lors de la phase 1, la troisième institution fondatrice est la National Science Foundation (NSF). Lors de la phase 2, outre le FBI, la National Library of Medicine (NLM), la Library of Congress (LC) et le National Endowment for the Humanities (NEH) rejoignent l’initiative.
  9. Le format descriptif Dublin Core fixe un cadre pour la description des ressources numériques : il s’agit d’un canevas de 15 entrées (titre du document, auteur…) permettant de décrire une ressource. Ces métadonnées sont indispensables aux algorithmes de recherche et aux innovations du web sémantique. Pour en savoir plus sur le format Dublin Core, voir le site de la BnF.
  10. « Avant même de lancer Google, nous rêvions de rendre accessible en ligne l’incroyable quantité d’informations que les bibliothécaires organisent avec tant d’amour. » (traduction personnelle). Citation issue du communiqué de Google à l’occasion de l’annonce du partenariat de numérisation avec cinq prestigieuses bibliothèque anglo-saxonnes.
  11. La classification décimale Dewey, forgée au XIXe siècle aux États-Unis, aujourd’hui implantée dans la majorité des bibliothèques à travers le monde, en fournit, dans le domaine bibliothéconomique, un exemple éloquent. En effet, elle reflète, et donc dissémine, l’image de la société qui l’a vu naître. Ainsi, dans la 23e édition publiée en 2011, l’indice religion (200) est subdivisé en 10 classes : outre 2 classes particulières (généralités et philosophie de la religion), la religion chrétienne se voit attribuer 6 classes quand toutes les autres religions ne s’en partagent qu’une seule. De même, les ouvrages traitant de la sodomie sont classés dans la subdivision 375.1536, celle des déviances sexuelles… Si rien n’oblige les bibliothèques à respecter à la lettre ce classement, on mesure néanmoins que les normes d’indexation véhiculent des représentations sociales et peuvent contribuer à les perpétuer. Pour en savoir plus sur la Dewey, consulter Bellec, Patricia. « Actualité et enjeux de la Dewey ». Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 2016, n° 9, p. 18-31.
  12. Schäuble, Peter et Smeaton, Alan F, Summary Report of the Series of Joint NSF-EU Working Groups on Future Directions for Digital Libraries Research, 1998.
  13. « Le courant de modernisation [des bibliothèques] n’est pas strictement national. Il vient des Etats-Unis, dont le modèle est relayé par les Anglais et la Commission européenne. A l’époque, la British Library donne le ton dans le monde des bibliothèques européennes et regarde avec condescendance la Bibliothèque nationale » selon Alain Giffard, administrateur civil à la Direction des Bibliothèques Universitaires, des Musées et de l’Information Scientifique et Technique (DBMIST) dans les années 1980. Cité par Béquet, Gaëlle. Trois bibliothèques européennes face à Google : aux origines de la bibliothèque numérique, 1990-2010, Paris, École des chartes, 2014, p. 52.
  14. En 1998, un rapport de la Commission européenne, porté par Mirja Ryynänen, est spécifiquement dédié aux bibliothèques et en souligne l’importance pour la société de l’information. Il est intéressant de remarquer, dans les motifs de la proposition de résolution, la multiplication des communications ou résolutions des institutions européennes sur les bibliothèques : pas moins de 14 publications sont signalées entre 1994 et 1996, contre seulement 2 pour toute la période avant 1994. Mirja Ryynänen, Rapport sur le rôle des bibliothèques dans la société moderne, 1998.
  15. Il s’agit de l’actuel site François Mitterrand. Une rapide histoire de l’institution est disponible sur le site de la BnF.
  16. Le premier projet ne prévoyait qu’un accès sur place, réservé aux chercheurs, des collections numérisées. La numérisation se pensait essentiellement dans la continuité des microfilms, dans une ambition de conservation et de mise à disposition (sans risque de dégradation) pour les chercheurs. Le web ouvre, dans la seconde moitié des années 1990, la perspective d’une diffusion ouverte à tous.
  17. Lebert, Marie. « Gallica, bibliothèque numérique », Actuallité, 2011.
  18. Le projet TEL occupera une place centrale dans le développement d’Europeana. TEL s’arrête en 2016, l’essentiel de son activité étant désormais assumé par Europeana.
  19. « Google veut lancer une bibliothèque mondiale virtuelle », Le Monde, 2004.
  20. Communiqué de Google, le 14 décembre 2004.
  21. Jean-Noël Jeanneney concède très clairement cette « défaite » : la « dépense annuelle [pour la numérisation de la BnF] ne s’élève qu’à un millième de celle annoncée par Google. Le combat est par trop inégal. » Jeanneney, Jean-Noël, « Quand Google défie l’Europe », Le Monde, 22 janvier 2005.
  22. Le 28 avril 2005, à l’initiative de la France, six chefs de gouvernement (Jacques Chirac, Président de la République française ; Aleksander Kwasniewski, Président de la Pologne ; Gerhard Schröder, chancelier de l’Allemagne ; Silvio Berlusconi, Président du Conseil italien ; Jose Luis Rodriguez Zapatero, Président du gouvernement espagnol ; et Ferenc Gyurcsany, Premier ministre de la Hongrie), appellent l’Union européenne à s’emparer de la question. Le 3 mai, à Paris, la Commission s’engage et présente, en septembre, l’initiative-phare i2010 sur les bibliothèques numériques devant le Parlement et le Conseil. Le 11 juillet, un groupe projet est monté en France pour réfléchir concrètement à la question. En janvier 2006, un rapport est présenté devant le Conseil des Ministres français. La Bibliothèque Numérique de l’Union Européenne (BNUE) est sur les rails.
  23. Discours de M. Jacques Chirac, Président de la République, à l’occasion du 50e anniversaire de la Chambre Franco-Allemande de commerce et d’industrie, 26 avril 2005.
  24. Le rapport Ryynänen (ibid.) note : « le caractère chaotique de l’information sur réseau permet d’apprécier l’excellent travail réalisé par les bibliothèques qui classent par fichier, par catégorie et par index les livres et autres documents, dans le souci de permettre une recherche ultérieure. » De même, ces inquiétudes sont soulevées dans le rapport remis en 2006 par le Comité de pilotage sur la bibliothèque numérique européenne : « Alors que Google apparaît comme un entrepôt numérique livrant en « vrac » tous les documents, sans hiérarchisation et selon des critères opaques, la BNUE apporterait une solution plus fiable, transparente et structurée intellectuellement ». Pour les rapporteurs, l’enjeu de la BNUE n’est rien de moins que de fournir « l’offre [qui] conditionnera les usages futurs de l’écrit, en ligne et sur papier » : on devine sans mal, en creux, le peu d’enthousiasme à l’idée de laisser cette responsabilité à l’entreprise américaine… Moatti, Alexandre, Tesnière, Valérie et Lesquins, Noémie, Rapport « Bibliothèque numérique européenne », remis le 31 janvier 2006 au Ministre de la Culture, 2006.
  25. Notamment dans Racine, Bruno. Google et le nouveau monde, Plon, Paris, 2010. Bruno Racine prend la succession de Jean-Noël Jeanneney à la présidence de la BnF en 2007.
  26. La Chine, notamment, vient aujourd’hui contester cette domination. Le Monde vient de publier sur ce sujet une infographie édifiante.
  27. Sur la question de la topologie linguistique d’Internet, par exemple, le débat est très ouvert, les chiffres avancés quant à la prévalence de l’anglais allant de 25% à 80% de l’ensemble des pages. Une étude réalisée pour le compte de l’Unesco et publiée en 2009 montre néanmoins deux éléments significatifs. D’une part, l’anglais a été très largement dominant à l’aube du millénaire, puisqu’en 1998, 75% des contenus étaient en langue anglaise. D’autre part, si cette domination reste importante en 2007, se fixant « probable[ment] » aux alentours de 40%, elle est en net recul. Quoiqu’il en soit, la diversité linguistique d’Internet reste un important enjeu. Si le français est très bien représenté, limitant ainsi notre conscience de l’enjeu de la représentation linguistique en ligne, on rappellera que seuls 5 à 10 % des langues existantes sont ne serait-ce que représentées sur Internet (cf. Vannini, Laurent et le Crosnier, Hervé (dir.), Net.lang : réussir le cyberespace multilingue, Réseau Maaya, C&F éditions, 2012).
  28. Fermeture d’Europeana 24h après son lancement, L’Express, 21 novembre 2008.
  29. Voir, par exemple, Alexandre Moatti. « Bibliothèque numérique européenne: de l’utopie aux réalités. Réalités industrielles. », Annales des mines, Ed. Eska, 2012, pp.43-46, <halshs-00772235>.
  30. Consulter, par exemple, Ferran, Benjamin. « Europeana, Galileo, Quaero : les déboires high-tech de l’UE », Le Figaro, 2010.
  31. Rapport d’activité (2018), disponible en ligne.
  32. Rapport d’activité (2017), disponible en ligne.
  33. Voir la mise en avant des « priorités » sur le site d’Europeana (décembre 2018), notamment à l’onglet « standardisation tools ».
  34. La recherche des mots-clés « europeana bibliothèque » dans les archives du Monde, par exemple, témoigne de cette constatation : sur 39 résultats, les articles récents (première page) sont presque essentiellement consacrés à la Grande Collecte organisée dans le cadre de la valorisation des archives de la Première Guerre mondiale, quand les trois pages suivantes offrent presque uniquement des articles liés à la naissance d’Europeana en réaction à l’entreprise de numérisation de Google.
  35. La prise de position, en 2014, des principaux responsables des grandes institutions culturelles françaises en faveur d’Europeana est un témoignage à remarquer du potentiel de cette institution.
  36. Tessier, Marc. Rapport sur la numérisation du patrimoine écrit, Ministère de la Culture, 2010.