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Carlo Ginzburg, Il vincolo della vergogna. Letture oblique, Milan, Adelphi
« ‘Le pays auquel nous appartenons n’est pas, comme le veut la rhétorique, celui que l’on aime, mais celui dont on a honte, ou dont on peut avoir honte.’ Cette phrase, tirée de l’essai qui donne son titre au nouveau livre de Carlo Ginzburg, a suscité, après un moment de perplexité, l’adhésion des personnes les plus diverses, même si le poids de la honte varie selon les époques et d’un pays à l’autre.
Mais le lien qui découle de la honte nous invite à réfléchir sur les limites de la notion même d’individu : c’est le fil conducteur des essais rassemblés ici, qui abordent de manière oblique un auteur, un livre, une image, une phrase, voire un mot. L’analyse approfondie de cas particuliers ouvre la voie à une série de généralisations, à des réponses qui suscitent d’autres questions. Il semble légitime de parler de micro-histoire à propos de cette stratégie cognitive, mais les résultats sont plus importants que les étiquettes. Le lecteur est invité à partager la joie de la recherche et la rencontre avec l’inattendu. »
Paru le 30 janvier
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Sergio Luzzatto, Il primo fascista. Storia e leggenda di un precursore, Turin, Einaudi
« Certains personnages du passé — même ceux qui sont aujourd’hui tombés dans l’oubli — semblent faits pour être redécouverts et envahir la scène de notre présent. Dans le récit de Sergio Luzzatto, c’est un aventurier français de la fin du XIXe siècle qui revit. Résolu et perfide, charismatique et violent, le marquis de Morès parcourt les chemins de la modernité, de l’Europe à l’Amérique et de l’Asie à l’Afrique, avec l’énergie audacieuse et le bagage insidieux d’un croisé médiéval. Tout compte fait, sa brève existence s’avérera être celle d’un éternel perdant : ses initiatives visionnaires d’entrepreneur capitaliste et d’explorateur colonialiste, d’agitateur antisémite et de leader populiste seront toutes couronnées d’échec.
Mais mourir en perdant est souvent le sort des pionniers. Dans le cas de Morès, un pionnier du fascisme. Histoire troublante d’une vie agitée, Il primo fascista illustre les nombreuses pièces qui composent la mosaïque des pulsions réactionnaires qui nous entourent encore aujourd’hui. Les racines théoriques et pratiques du fascisme plongent dans la France de la fin du XIXe siècle. Sans attendre le XXe siècle, ni l’Italie de Benito Mussolini, dès la fin du siècle à Paris, les hommes de la ‘droite révolutionnaire’ poursuivaient l’objectif de mener une révolution politique, intellectuelle et morale, mais pas sociale et économique ; de conserver le libéralisme et l’économie de marché tout en rejetant le libéralisme et les valeurs de la démocratie.
En remontant ces racines, Sergio Luzzatto rencontre le marquis de Morès et reconnaît en lui — sous les habits tantôt pittoresques, tantôt grotesques d’un héros de cape et d’épée — celui qui a été le premier à tenter de manier le mélange particulier de haine raciale, de prétendue solidarité interclassiste et de violence paramilitaire organisée, auquel Mussolini donnera le nom de ‘fascisme’. »
Parution le 3 février
Benjamin H. Bratton, The Stack. On Software and Sovereignty, 10th anniversary edition with new preface by the author, Cambridge, Massachusetts, MIT Press
« Quel a été l’impact du calcul informatique, diffusé à l’échelle du globe, sur nos réalités géopolitiques ? Celui-ci a pris différentes formes — de l’approvisionnement en énergie et en minéraux à l’infrastructure cloud souterraine, en passant par les logiciels urbains et les systèmes d’adressage universel massifs ; des interfaces dessinées par l’augmentation de la main et de l’œil aux utilisateurs identifiés par l’auto-quantification et l’arrivée d’une multitude de capteurs, d’algorithmes et de robots.
Ensemble, comment ces éléments déforment-ils et dénaturent-ils les géographies politiques modernes pour produire de nouveaux territoires à leur image ? Dans un récit à la fois théorique et technique, s’appuyant sur la philosophie politique, la théorie du design et l’informatique, Benjamin Bratton explore les six couches du Stack : Terre, Cloud, Ville, Adresse, Interface, Utilisateur. »
Parution le 3 février
Jean-Luc Marion, La Raison du sport, Paris, Grasset
« Le sport devient un phénomène universel, mais reste une énigme. D’abord, pourquoi court-on, s’enrôle-t-on dans la foule d’un Paris-Versailles ? Sûrement pas pour le plaisir aléatoire de dépasser celui qui précède, ni pour la modeste gloriole d’impressionner quelques proches. Peut-être d’abord pour s’assurer qu’on existe encore, qu’on peut encore s’extasier hors de soi, s’arracher à la quotidienneté et s’ouvrir au vrai monde. Bref pour unifier en soi la machine et l’âme en une seule chair, la mienne. Et que l’on en passe par une balle, un vélo ou une équipe, il s’agit toujours d’entrer dans un autre monde, le vrai. Ici, l’important c’est de ‘participer’ à cet autre monde.
Ensuite et au contraire, le sport se déploie comme une économie du combat, de la rivalité mimétique, où gagner signifie éliminer réellement ou symboliquement l’adversaire. Mais cette économie du combat — ‘Plus fort, plus haut, plus vite !’ — aboutit à une économie du spectacle : il faut maintenir des spectateurs, sportifs par procuration, tous transformables en autant de consommateurs d’images et de produits eux aussi supposés sportifs. Alors tous les moyens d’expansion du marché deviennent possibles, nécessaires même, dopage compris. Entre ces deux définitions, le sport, aujourd’hui, ne sait pas choisir. Où donc court-il ? Et pour combien de temps encore ?
Jean-Luc Marion parle de ce qu’il a très bien pratiqué et connaît toujours : la course à pied, en compétition, qui fut même, un moment, la tentation d’une vraie carrière. Il tente ici d’évoquer la course dans la tête de l’athlète, de reconstituer l’odyssée de champions qu’il a connus et admirés, de percer la logique de la balle et de la passe, de dénouer la moralité et l’immoralité de la compétition. Il le fait avec une précision technique obsessionnelle, dans une langue magnifique et pure. À la fin, il nous pose la vraie question : quelle expérience spirituelle se joue dans cet étrange double jeu ? »
Parution le 4 février
Francesc-Marc Álvaro, El franquismo en tiempos de Trump, Barcelone, Galaxia Gutenberg
« Cinquante ans après la mort du dictateur Francisco Franco, la nouvelle extrême droite espagnole de Vox marque l’agenda public et capte le vote des jeunes, dans un contexte mondial bouleversé par les dirigeants agressifs de l’autoritarisme post-démocratique. Le franquisme disparaît de la mémoire collective comme s’il n’avait jamais existé et, dans le même temps, un néofranquisme sans complexe, qui imite les méthodes brouillonnes et les discours menaçants de personnages tels que Donald Trump, gagne du terrain dans les urnes. C’est un paradoxe inquiétant.
Les néo-franquistes présentent le passé le plus sombre comme une société idéale à retrouver. Ils recyclent les résidus de la dictature et les mélangent à des idées copiées de leurs partenaires internationaux pour proposer des solutions drastiques et exclusives, depuis les chambres législatives, la rue et les réseaux sociaux. Francesc-Marc Álvaro, témoin direct du pouvoir politique de l’État depuis son siège au Congrès, explique les clés de l’ascension d’une option populiste qui prétend conquérir les institutions avec l’antipolitique la plus crue. Comment en sommes-nous arrivés là ? Ce livre propose quelques réponses pour comprendre le nouveau paysage politique. »
Parution le 4 février
Caroline Moorehead, A Sicilian Man. Leonardo Sciascia, the Rise of the Mafia and the Struggle for Italy’s Soul, Londres, Chatto & Windus
« En 1986, le plus grand procès mafieux de l’histoire italienne s’est déroulé en Sicile. Ce maxi-processo a vu comparaître 471 hommes et 4 femmes, accusés d’enlèvement, d’extorsion, de trafic de drogue et de plusieurs milliers de meurtres. Dans la tribune, se trouvait Leonardo Sciascia, alors âgé de soixante-cinq ans. L’un des plus grands écrivains européens du XXe siècle, il avait publié le premier roman sur la mafia, Le Jour du hibou, en 1961, et était largement considéré par les Italiens comme une figure morale dans un pays où la corruption s’était infiltrée à tous les niveaux de la vie publique et privée.
Sciascia est né en 1921 et a atteint l’âge adulte alors que la mafia prenait de l’importance en Sicile. La pauvreté et les difficultés généralisées qui ont suivi la Première Guerre mondiale ont fait que de nombreux Siciliens ne reconnaissaient plus l’autorité de Rome, laissant un vide que les gangsters locaux ont comblé. Témoin de l’ampleur de la corruption et de la violence, Sciascia avait prédit qu’elles s’étendraient bientôt au Nord, et il avait raison : dans les années 1980, la mafia avait infiltré toute la politique italienne et était devenue une entreprise internationale très prospère.
Dans A Sicilian Man, Caroline Moorehead retrace la vie de Sciascia dans le contexte de la montée en puissance de la mafia et décrit la lutte passionnante et dévastatrice qui s’ensuivit pour l’âme de l’Italie. »
Parution le 5 février
Serhii Plokhy, David and Goliath : Commentaries on the Russo-Ukrainian War, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press
« L’image biblique de David et Goliath illustre bien la nature de la guerre que la Russie, le plus grand pays du monde en superficie, a déclenchée contre son voisin ukrainien, un pays qui, bien que restant le plus grand du continent européen, est près de trente fois plus petit et ne compte qu’un peu plus d’un quart de la population russe.
Pourtant, la résistance acharnée de l’Ukraine prouve qu’il est possible de se défendre avec succès contre un ennemi beaucoup plus grand, plus peuplé et mieux équipé, en dépit de ses menaces d’une apocalypse nucléaire si l’Ukraine refuse de se soumettre ou si l’Occident ose intervenir. Cet ouvrage montre que l’histoire peut aider à révéler les raisons de la détermination et du succès de l’Ukraine sur le champ de bataille et dans l’arène publique.
David and Goliath rassemble pour la première fois des essais, des commentaires et des interviews donnés par Serhii Plokhy, l’un des plus éminents spécialistes mondiaux de l’histoire ukrainienne, à la veille et pendant les deux premières années de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Serhii Plokhy y attire notre attention sur la nature unique de ce qui n’est rien moins que la plus grande guerre européenne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. »
Parution le 10 février
Joseph Henrotin, Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne, Paris, Éditions du Rocher
« Concentré de technologies, l’avion de combat américain F-35 Lightning II rencontre un énorme succès commercial. D’ici 2035, il équipera treize forces aériennes européennes, et au moins celles de quatorze pays membres de l’OTAN. Mais le F-35 suscite aussi la controverse : programme militaire le plus cher de tous les temps, il a accumulé les difficultés de mise au point et les choix techniques hasardeux, sans compter la question du contrôle exercé par les États-Unis sur une série de fonctions clés du système. De facto, le Lightning II n’est pas tant un avion qu’une centrale de connectivité dont Washington oriente souverainement les évolutions et les niveaux de mise à jour.
Les promesses militaires indéniables offertes par le F-35 se doublent donc de risques stratégiques et politiques, à l’heure où tout indique que le fossé entre les deux rives de l’Atlantique va sans doute perdurer après le départ de Donald Trump. Comment, dans ces conditions, expliquer le succès de ce programme d’armement auprès d’alliés qui cherchent pourtant officiellement à réduire leur dépendance stratégique ? Analysées de manière globale pour la première fois ici, les raisons de ces décisions sont techniques mais aussi stratégiques, diplomatiques, industrielles et budgétaires. Elles démontrent la centralité des choix politiques, mais aussi, chez les pays clients, le poids des représentations et parfois des croyances concernant les liens entre l’Europe et les États-Unis. »
Parution le 11 février
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Guillaume Lancereau, Le Culte de l’Histoire. Écrire la Révolution, 1889-1940, Paris, CNRS Éditions
« Ce livre s’ouvre sur la décennie du Centenaire de la Révolution. Jusqu’alors, l’histoire de la Révolution avait été l’affaire de polygraphes, de romanciers ou de poètes, soucieux de faire valoir une lecture politique de l’événement. Avec la Troisième République, des historiens de métier voulurent en faire une science.
Si la consolidation de la république est allée de pair avec une institutionnalisation des savoirs scientifiques sur l’époque révolutionnaire, certains historiens ne sont pas restés indifférents aux questions les plus brûlantes de leur temps. Les débats sur la ‘question sociale’ et les origines du socialisme se trouvèrent ainsi projetés au cœur de leurs recherches, en dialogue avec des historiens de l’Empire russe qui furent les premiers à étudier le transfert massif de propriétés sous la Révolution et l’avènement de la bourgeoisie.
L’auteur révèle comment la Première Guerre mondiale, puis les années d’entre-deux-guerres donnèrent une nouvelle dimension aux luttes idéologiques et historiographiques sur la Révolution, en lien avec l’histoire longue du pacifisme, du nationalisme et du communisme. Il propose une réflexion plus large sur les articulations entre le travail de l’historien et les appels du temps présent. »
Parution le 12 février
Retrouvez les écrits de Guillaume Lancereau dans Le Grand Continent
Frank Dikötter, Red Dawn Over China ; How Communism Conquered a Quarter of Humanity, Londres, Bloomsbury
« L’histoire de la Chine moderne a longtemps été présentée comme celle de communistes luttant dans les collines pour la liberté, gagnant progressivement le soutien populaire en prenant les terres des riches pour les donner aux pauvres. S’appuyant sur de nombreuses archives, Red Dawn Over China révèle à quel point la victoire du Parti communiste aurait été improbable sans le soutien financier et militaire de l’Union soviétique.
Fondé en 1921 sous la conduite directe de Moscou, le Parti communiste chinois a semé la destruction pendant près d’une décennie, assiégeant les villes et pillant les campagnes. Lorsque les communistes ont réussi à conserver leur territoire, ils ont réduit les villageois à l’esclavage, sapant ainsi la confiance dans leur cause et l’économie locale. En 1936, leur popularité n’excédait pas celle d’une obscure secte religieuse. Une guerre d’occupation brutale menée par le Japon leur a permis de survivre loin derrière les lignes ennemies. Après l’invasion de la Mandchourie par les troupes soviétiques en 1945 et l’apport de fonds et de munitions supplémentaires, les communistes ont finalement triomphé grâce à une guerre d’usure impitoyable, animés par une volonté inébranlable de conquérir à tout prix.
Dans ce récit captivant raconté avec beaucoup de verve, Frank Dikötter révèle comment treize délégués réunis dans une salle poussiéreuse en 1921 ont fini par hisser le drapeau rouge au-dessus de la Cité interdite en 1949, modifiant à jamais le cours de l’histoire pour un quart de l’humanité et façonnant le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. »
Parution le 12 février
Renaud Meltz, Égaux ou libres. Histoire de la démocratie française, Paris, Tallandier.
« La démocratie libérale a-t-elle fait son temps ?
Le modèle français n’a rien d’évident : il veut concilier la démocratie fondée sur l’égalité des citoyens avec le libéralisme, qui justifie l’inégale condition des individus. Dès le début du XIXe siècle, les libéraux dénoncent une tyrannie de la majorité, tandis que les démocrates refusent l’oligarchie des élites.
Spécialiste d’histoire politique, Renaud Meltz retrace les aléas de l’histoire de notre démocratie depuis la Révolution française. Il revient sur les rares moments d’équilibre entre l’égalité et la liberté : Belle Époque, Front populaire, Conseil national de la résistance… Au contraire, lorsqu’une élite libérale gouverne contre l’intérêt général, la majorité est tentée par l’autoritarisme : Napoléon III, le général Boulanger, le maréchal Pétain…
Il nous appartient de renouer avec la rude ambition d’unir liberté et égalité pour rompre avec l’oligarchie libérale actuelle et conjurer la tentation illibérale. »
Parution le 12 février
Virginia Dignum, The AI Paradox : How to Make Sense of a Complex Future, Princeton, Princeton University Press.
« L’intelligence artificielle façonnera notre avenir de manière imprévisible, et il est facile de tomber dans le piège de penser qu’elle pourrait un jour dicter les conditions de notre existence même. Mais en réalité, plus l’IA est performante, plus elle met en évidence les qualités irremplaçables de la créativité, de l’empathie et du raisonnement moral humains. C’est l’un des huit paradoxes de l’IA que Virginia Dignum explore dans cet ouvrage. S’appuyant sur ses décennies d’expérience dans la recherche et la gouvernance de l’IA, Dignum révèle pourquoi les questions les plus profondes que soulève l’IA ne concernent pas la technologie, mais nous-mêmes.
The AI Paradox est un guide qui aide à voir la complexité avec clarté, à remettre en question ce qui semble inévitable et à utiliser l’IA de manière à donner la priorité à nos valeurs collectives. Chaque paradoxe exploré dans ce livre met en lumière une dimension particulière de ces technologies émergentes tout en nous incitant à réévaluer nos préjugés les plus courants à leur sujet. Peuvent-elles vraiment reproduire la prise de décision humaine ou ne font-elles que magnifier nos angles morts et nos préjugés ? L’IA est-elle l’outil ultime pour résoudre les problèmes ou introduit-elle davantage de problèmes ? La justice pour tous est-elle réalisable lorsqu’il s’agit d’IA ? À qui l’IA sert-elle, aux grandes entreprises technologiques ou au bien commun ? Comment la définir ?
À l’aide d’exemples qui suscitent la réflexion et d’idées paradoxales, ce petit livre percutant nous invite à repenser le rôle de ces technologies dans nos vies, en prônant une approche collaborative, transparente et inclusive qui place l’humanité au cœur de l’innovation en matière d’IA. »
Parution le 17 février
Volker Perthes, Die Multipolarisierung der Welt. Ein geopolitischer Wegweiser, Berlin, Suhrkamp.
« L’ordre mondial largement pacifique ou du moins clair qui a prévalu pendant les longues années 1990 appartient désormais au passé : ni les organisations internationales ni l’ancienne superpuissance unique qu’étaient les États-Unis ne sont aujourd’hui en mesure d’endiguer les conflits militaires tels que celui qui sévit en Ukraine. L’Occident semble divisé. De nouvelles puissances font leur apparition, les guerres commerciales posent des problèmes aux États orientés vers l’exportation tels que l’Allemagne.
Nous vivons à une époque marquée par la multipolarisation. Après la guerre froide et la pax americana, cinq pôles puissants dominent aujourd’hui la politique mondiale : outre les États-Unis et la Chine, il s’agit de l’Union européenne, de la Russie et de l’Inde. Les puissances régionales moyennes, comme le montre Volker Perthes à travers les exemples du Proche-Orient et de l’Asie du Sud-Est, peuvent monter ces grands acteurs les uns contre les autres et façonner leur propre environnement proche. Dans cette situation, l’Union européenne doit renforcer sa capacité d’action si elle ne veut pas être marginalisée entre les autres pôles. »
Parution le 18 février
Benjamin Farrand, Geopolitical Union Europe’s : Attempt to Take Back Control of Technology Regulation, Cambridge, Cambridge University Press.
« De l’émergence de la Chine en tant que superpuissance technologique aux guerres aux frontières orientales de l’Europe, en passant par la conviction que les États-Unis ne sont plus un allié fiable, la Commission européenne considère que le monde est plus instable qu’il ne l’a jamais été dans l’histoire récente. À ce titre, elle est devenue une Commission géopolitique, œuvrant au service des intérêts d’une union géopolitique.
La technologie est au cœur de ce défi : qui la produit, où est-elle produite et qui la contrôle ? Ces questions sont d’une importance essentielle pour la quête de souveraineté numérique/technologique de la Commission, qui vise à redonner à l’Europe le contrôle de la réglementation technologique. En se concentrant sur des sujets tels que la définition de normes, la garantie de l’accès aux micropuces, la maîtrise des plateformes en ligne et la sécurisation des règles relatives aux données industrielles et à l’IA, cet ouvrage explore la façon dont l’Union renforce la surveillance réglementaire et promeut une politique industrielle tout en exportant ses règles à l’étranger. »
Parution le 19 février
Alexandra García Tabernero, Carta al coronel, New York, Debate.
« ‘Si tu fais des recherches, tu ne vas pas aimer ce que tu vas découvrir.’ C’est ainsi qu’Alexandra García Tabernero a été mise en garde contre le passé trouble d’un membre de sa famille. D’une voix ferme, son livre retrace sa formation en droit international, depuis ses études sur Nuremberg jusqu’à son travail de procureure en Espagne, en passant par Harvard et son travail à la Cour pénale internationale et au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Mais il s’agit aussi d’une enquête personnelle qui la conduit de l’autre côté de l’Atlantique, à la recherche de réponses sur qui était Reynaldo Tabernero et jusqu’où il s’était sali les mains.
Carta al coronel est l’histoire vraie du voyage entrepris par l’auteure lorsqu’elle découvre qu’elle est liée par le sang et le nom de famille à un colonel qui a fini en prison, selon les médias, pour des crimes commis sous la dernière dictature argentine, tels ceux qu’elle s’est engagée à combattre. C’est une lettre adressée à un membre de sa famille et, surtout, à la mémoire individuelle et collective. »
Parution le 19 février
Christian Goeschel et Daniel Hedinger, München 38. Die Welt am Scheideweg, Munich, C.H. Beck.
« Dans les derniers jours de septembre 1938, la guerre était dans l’air. La conférence de Munich, capitale du mouvement nazi, fut une dernière tentative désespérée de la France et de la Grande-Bretagne pour sauver la paix en Europe et dans le monde. Depuis lors, Munich est un lieu de mémoire mondial ; pourtant, jusqu’à présent, elle a été trop souvent envisagée d’un point de vue purement européen, occultant le contexte mondial et les répercussions de la conférence.
L’essor du fascisme avait déjà remis en question l’ordre mondial existant ; c’est dans ce contexte qu’Hitler a pu poursuivre son expansion. Le monde a également suivi de très près les événements de Munich et en a tiré des leçons. Le recul face à Hitler a affaibli les défenses démocratiques à l’intérieur et encouragé les puissances agressives à poursuivre leur expansion, tant en Europe que dans le reste du monde. C’est aussi pour cette raison que Munich 1938 est un présage pour notre époque. »
Parution le 20 février
Susanne Heim, Die Abschottung der Welt. Als Juden vor verschlossenen Grenzen standen. 1933–1945, Munich, C.H. Beck.
« Victimes de harcèlement et de persécutions en Allemagne, de nombreux Juifs tentèrent désespérément de se réfugier à l’étranger. Mais les pays susceptibles de les accueillir fermèrent leurs frontières toujours plus drastiquement à chaque nouvelle expansion allemande. La Société des nations et le gouvernement américain tentèrent sans succès de coordonner la politique d’accueil des réfugiés lors de la conférence d’Évian en juillet 1938. Les États et les organisations humanitaires y ont discuté de l’accueil des réfugiés, sans résultat.
Les nazis se moquaient du fait que personne ne voulait des Juifs. Comme les réfugiés se voyaient refuser l’entrée régulière sur le territoire, ils montaient à bord de bateaux impropres à la navigation, payaient des passeurs et empruntaient des voies illégales pour se mettre en sécurité. Susanne Heim retrace l’histoire de cet échec dramatique de la politique internationale en matière d’accueil des réfugiés. »
Parution le 20 février
Dwaipayan Banerjee, Computing in the Age of Decolonization : India’s Lost Technological Revolution, Princeton, Princeton University Press.
« L’Inde est largement reconnue pour former des talents technologiques de haut niveau et pour fournir des leaders de la Silicon Valley. Mais elle ne capte qu’une fraction des profits de l’industrie technologique mondiale, fournissant principalement une main-d’œuvre qualifiée mais bon marché aux entreprises occidentales. Computing in the Age of Decolonization dévoile l’histoire méconnue qui se cache derrière ce paradoxe, retraçant la volonté ambitieuse mais finalement contrariée de l’Inde de construire une industrie informatique autonome entre les années 1950 et 1980.
Après l’indépendance en 1947, les scientifiques et les décideurs politiques indiens, issus d’institutions telles que le Tata Institute of Fundamental Research, considéraient l’informatique comme un élément central de la souveraineté nationale, de la croissance économique et du progrès scientifique. À travers des projets tels que l’ordinateur révolutionnaire TIFRAC et l’expulsion décisive d’IBM, ils visaient l’indépendance technologique ; mais, presque immédiatement, ces initiatives se sont heurtées à de puissants obstacles politiques et économiques. Les informaticiens indiens ont dû faire face à la politique de la guerre froide, aux déséquilibres commerciaux internationaux, aux monopoles des entreprises américaines et aux décisions stratégiques de l’élite technocratique indienne, qui privilégiait les services techniques rentables plutôt que les investissements coûteux dans la recherche et la fabrication.
En racontant cet avenir perdu, Computing in the Age of Decolonization montre que la véritable indépendance technologique nécessite plus que des compétences techniques : elle exige de s’attaquer aux structures politiques et sociales enracinées dans l’héritage colonial. Alors que les luttes mondiales autour de la technologie s’intensifient, cet ouvrage révèle comment les héritages historiques continuent de façonner les combats contemporains pour la souveraineté technologique et économique. »
Parution le 24 février
Gildas Salmon, L’empire de la supervision. Capture des savoirs et gouvernement colonial dans l’Inde britannique, Paris, La Découverte.
« Le Bengale, conquis dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par l’East India Company, a été la tête de pont de l’expansion britannique en Asie. Il a marqué le coup d’envoi d’une nouvelle forme de colonisation, différente de celle de peuplement qui avait prévalu aux Amériques : la colonisation de gouvernement. Pour définir un mode d’exploitation durable des richesses de ce qui était alors un centre de l’industrie et du commerce mondiaux, l’administration coloniale a été contrainte d’enquêter sur une société dont elle entendait tirer le meilleur profit mais qu’elle ne cherchait pas à transformer. La disproportion entre les quelques centaines d’Européens installés au Bengale et les dizaines de millions d’autochtones a imposé à l’East India Company d’adapter les lois de l’empire aux coutumes locales. C’est cet impératif qui a déterminé le programme de recherche de l’orientalisme britannique.
La complicité des savoirs orientalistes avec la domination coloniale a été établie depuis plusieurs décennies par la critique postcoloniale. Mais, à l’inverse du modèle de ‘l’invention de l’Orient par l’Occident’ privilégié par Edward Saïd, ce livre entend démontrer qu’en matière scientifique comme en matière politique et commerciale, le colonialisme a d’abord reposé sur la capture de techniques et de ressources que les colonisateurs étaient incapables de produire par eux-mêmes. À partir d’une immersion dans les archives de l’East India Company, cette enquête vise à montrer que le gouvernement des empires coloniaux n’a obéi ni à la logique de la souveraineté, qui a servi de pivot à la construction des États-nations, ni à la logique du dressage disciplinaire identifiée par Michel Foucault dans les écoles, les manufactures, les armées et les prisons de l’Europe moderne. Il a obéi à la logique de la supervision, une technologie de contrôle à distance plus économe et plus souple, destinée à capter au profit de l’autorité impériale les compétences d’agents hautement qualifiés, chargés d’administrer un empire situé à l’autre bout du monde. »
Parution le 26 février
Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau, Les Natures du productivisme (Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours, vol. 3), Paris, La Découverte.
« Dernier volet de la trilogie Histoire environnementale de la France, ce livre montre comment le ‘regard environnemental’ déplace notre manière de penser l’histoire nationale depuis la Seconde Guerre mondiale. Il éclaire l’entrée dans une société moderniste, productiviste et consumériste, traversée dès l’origine par des alertes, des contestations et des inégalités socio-écologiques.
Le régime de Vichy n’était-il pas aussi productiviste dans ses logiques d’intervention que traditionaliste dans ses discours ? La France aurait-elle pu se moderniser sans les ressources des empires coloniaux et les échanges inégaux avec le reste du monde ? Qui étaient les actrices et les acteurs des premières contestations de la « grande accélération » productiviste, bien avant 1968 ? Comment l’environnement, puis le développement durable et la transition écologique ont-ils été construits comme objets d’action publique, et avec quels effets réels sur les conditions de vie en France et sur l’état de la planète ? Quels ont été les verrous institutionnels, économiques ou culturels qui ont retardé ou empêché l’écologisation de la société française ? Quand et comment les pensées et luttes écologistes ont-elles rencontré (ou non) les questions sociales, les enjeux de genre et les combats anticoloniaux ?
C’est à ces questions, et à bien d’autres encore, que ce livre apporte des réponses éclairantes, renouvelant notre compréhension des dernières décennies. Cette réflexion montre combien le ‘regard environnemental’ enrichit et transforme les récits classiques de l’histoire contemporaine française. »
Parution le 26 février