Points clefs
  • Ce dimanche 18 janvier, les Portugais voteront pour élire un nouveau Président dans une élection particulièrement indécise qui donnera lieu à un deuxième tour pour la première fois depuis 1986. 
  • Des onze candidats en lice — dont une seule femme — un « Club des cinq » très masculin s’est rapidement dégagé. Si la droite a le vent en poupe malgré ses divisions, la surprise pourrait venir du candidat soutenu par le Parti socialiste.
  • Si António José Seguro devait se retrouver au second tour opposé au candidat de l’extrême-droite, ce serait également une première depuis le retour de la démocratie, il y a cinquante ans.
  • C’est la tendance qui semble se dégager des derniers sondages publiés avant le vote avec un match à trois impliquant le candidat libéral, en embuscade.

Un scrutin très indécis

Jusqu’à cette année, le résultat de l’élection présidentielle était connu d’avance au moins une fois sur deux : l’élection pour le deuxième mandat du président sortant — la règle depuis cinquante ans — se soldait par une réélection facile dès le premier tour.

Depuis 1976 et la première élection du chef de l’État au suffrage universel direct, masculin et féminin, l’élection la plus indécise fut celle de Mário Soares en 1986, premier civil élu à cette fonction depuis le coup d’État militaire du 28 mai 1926. Qualifié in extremis pour le second tour — seul second tour à ce jour — il l’emporta d’une courte tête sur le candidat du CDS, Diogo Freitas do Amaral.

Dans ces scrutins joués d’avance, l’abstention avait souvent été très élevée. En dépassant 60 % des suffrages exprimés, la réélection de Marcelo Rebelo de Sousa avait atteint un record en janvier 2021 — dans un contexte de pandémie de Covid-19.

Le caractère indécis de ce premier tour tient au renouvellement du personnel politique portugais. Si les membres du « Club des cinq » sont des figures connues de la scène publique — trois d’entre eux ont occupé des fonctions ministérielles, et quatre ont été, ou sont, à la tête de partis politiques —, aucun ne peut se prévaloir de l’aura qui entourait leurs prédécesseurs élus : le général Eanes (1976) était une figure majeure du processus révolutionnaire ; Mário Soares (1986), fondateur du Parti socialiste en 1973, fut un personnage clef de la transition démocratique et ancien Premier ministre ; Jorge Sampaio (1996), ancien maire de Lisbonne et secrétaire général du PS, une figure de proue des combats pour la démocratie ; Aníbal Cavaco Silva (2006), ancien président du PSD (parti social-démocrate, centre-droit), avait été le Premier ministre à la plus grande longévité sous l’ère démocratique, exerçant la charge pendant dix ans (1985-1995) ; enfin Marcelo Rebelo de Sousa (2016), ancien président du PSD et ministre, était aussi une figure des médias, showman comme professeur de droit constitutionnel et de science politique, commentateur avisé de la vie politique à la télévision. Face à ces cinq figures tutélaires, le « Club des cinq » de 2026 semble faire pâle figure. 

La recomposition de la scène politique est l’autre facteur explicatif du caractère indécis de ce premier tour qui vient clôturer une longue séquence électorale, avec, en moins de deux ans, deux élections législatives et des élections municipales. De retour au pouvoir depuis le printemps 2024, la droite se retrouve face au problème du trop-plein de candidats, galvanisés par une série de relatifs succès électoraux, aux législatives anticipées de mars 2024 et mai 2025, ainsi qu’aux élections locales d’octobre 2025.

À l’extrême-droite, dont le parti Chega est devenu la seconde force politique au parlement au printemps dernier, cette élection est l’occasion d’espérer marquer l’histoire en se qualifiant pour le second tour quitte à vivre « un moment Le Pen ».

Malgré la pléthore de candidats — quatre sous les couleurs du Bloc de Gauche, dont la seule femme se présentant à ces élections — la gauche est dans l’embarras et totalise à peine 30 % des intentions de vote. Celle-ci porte néanmoins un candidat, finalement adoubé par le PS — où on ne trouvait guère de volontaire pour l’élection — en passe aujourd’hui de se qualifier pour la manche décisive, après avoir fait une campagne inattendue et habile, axée au centre.

Quatre candidats se sont placés d’emblée hors du jeu partisan.

L’un a longtemps fait figure de favori, sinon d’épouvantail, avant même le dépôt des candidatures : l’amiral Henrique Gouveia e Melo a été placé sous le feu des projecteurs lors de la crise du Covid dont il a assuré la gestion opérationnelle. Galvanisé par son action, il incarne à 65 ans une figure traditionnelle de sauveur, « ni de droite, ni de gauche », mais enclin à développer un discours autoritaire. Les trois autres candidats hors du jeu partisan sont deux artistes et le coordinateur national de STOP, le « syndicat de tous les professeurs ». Tous trois sont crédités de moins de 1 % dans les sondages.

Le « Club des cinq »

La droite portugaise, portée par une dynamique favorable, se présente en ordre dispersé. Trois figures illustrent cette fragmentation : celles du légitimiste, de l’homme providentiel et du trublion. 

  • Luís Marques Mendes, 68 ans, figure historique du PSD et « vieux routier » de la vie politique, incarne la légitimité institutionnelle. Soutenu par le chef du gouvernement Luís Montenegro, encore favori en décembre, il a dévoilé ses intentions le premier, dès le printemps 2025, après s’être préparé de longue date à cette échéance. Parti très tôt en pré-campagne, habitué des plateaux de télévision et des studios de radio, il subit désormais l’usure d’une course à la présidence polluée par des soupçons de conflits d’intérêts liés à ses activités d’avocat-conseil et par quelques règlements de compte. Celles-ci semblent même le disqualifier pour le second tour, alors qu’il figure en quatrième ou en en cinquième position de la plupart des derniers sondages.
  • À cet égard, Mendes se situe au même niveau que l’homme providentiel qu’aurait voulu être l’amiral Gouveia e Melo, en se plaçant « au-dessus des partis pour ne pas être cynique ». Les débats télévisés, la plupart en face à face, ont cependant desservi l’ancien chef d’état-major de la Marine, le plaçant en queue de peloton du « Club des cinq ». Ayant une longue expérience comme sous-marinier, il explique avoir « déjà réussi à remonter à la surface dans des situations plus difficiles ». 
  • Le trublion est l’outsider d’Initiative Libérale (IL), João Cotrim de Figueiredo, 64 ans. Député européen (groupe Renew Europe), il a fait une percée imprévue dans les sondages. Homme d’entreprise, dirigeant d’un cabinet de conseil, un temps directeur général de la chaîne de télévision TVI, il a présidé l’établissement public Turismo de Portugal de 2013 à 2015, jouant alors un rôle important pour faire venir le Web Summit à Lisbonne. Longtemps en dernière position du « Club des cinq », il a entamé la dernière semaine de la campagne dans le tiercé de tête, utilisant intelligemment les réseaux sociaux pour toucher l’électorat jeune. Dans la dernière ligne droite, il lui faut cependant gérer une affaire d’agression sexuelle alléguée par une jeune collaboratrice du groupe parlementaire, lorsqu’il siégeait à l’Assemblée de la République. 
Les trois figures de la droite  : le «  favori  » Luís Marques Mendes, l’amiral Gouveia e Melo qui rêve de pouvoir jouer les hommes providentiels et l’outsider libéral João Cotrim de Figueiredo qui vient de faire une percée fulgurante et pourrait bien être l’homme de l’élection.

À l’extrême droite, le « radicalisme de convictions » est défendu par le leader de Chega, André Ventura, 43 ans, fermement déterminé à lutter contre « la fin des valeurs chrétiennes », selon les propos qu’il a tenus devant le château médiéval de Guimarães, « berceau historique du Portugal ». Fidèle à lui-même, avec sa rhétorique sécuritaire habituelle et sa stratégie éprouvée de saturation des réseaux sociaux pour, selon les termes de Bannon, « inonder la zone » (« flood the zone with shit »), il a multiplié les sorties médiatisées, maniant la désinformation — sa candidature porte à elle seule 85 % des cas identifiés sur les réseaux sociaux durant la campagne.

Un souffle trumpien gonfle les voiles d’André Ventura qui entend bien vivre son «  moment Le Pen  ». Il est régulièrement crédité de plus de 20  % dans les sondages. Ne pas se qualifier pour le second tour serait pour lui un échec.

Alors que ses affiches de campagne déclaraient « Ici, ce n’est pas le Bangladesh », fin octobre, le candidat a appelé à la tribune de l’Assemblée à « un, deux, voire trois Salazar » pour « redresser le Portugal ». 

À gauche, le paysage est celui de la fragmentation après une série de revers électoraux. 

  • Face à une gauche de la gauche (Parti communiste et Bloc de Gauche) en perte de vitesse malgré deux candidats déterminés — dont Catarina Martins, seule femme en lice —, le parti social-écologique Livre, avec le plus jeune candidat pour 2026 — Jorge Pinto, 38 ans — n’a pas réussi à prendre l’initiative , comme lors des dernières élections législatives, subissant au final la logique du vote utile.
  • Le Parti socialiste, quant à lui, a fait un choix pragmatique et tardif : celui d’António José Seguro, 63 ans, auquel se sont progressivement ralliées les grandes figures du parti, alors que le candidat ne revendiquait au départ ni soutien, ni affiliation partisane. Cet ancien secrétaire général du PS (2011-2014), proche de l’ancien Premier ministre António Guterres (1995-2002), dont il fut le numéro deux il y a vingt-cinq ans, incarne une gauche de gouvernement pragmatique et humaniste, courtoise et respectable, mais dont le positionnement très centriste mécontente ses alliés naturels. La stratégie d’António José Seguro est claire : transformer le premier tour en un « vote utile » à gauche, et provoquer un rassemblement anticipé en braconnant au centre-droit, pour s’assurer une victoire au second tour face à Ventura.
Antonio Jose Seguro arrive pour participer au débat réunissant les onze candidats à la présidence de la République sur la chaîne RTP. © Henrique Casinhas/SIPA

Tracking polls et match à trois

La pré-campagne et la campagne officielle de quinze jours ont été scandées par une série de débats télévisés, aux audiences variables dans le contexte des fêtes de fin d’année.

Mais ce sont surtout les sondages qui ont proliféré de façon inédite, saturant l’espace médiatique en feuilletonnant la campagne. Ces tracking polls mis en place dès les premiers débats télévisés par deux chaînes d’information en continu — CNN Portugal et TVI — apportent une coloration radicalement nouvelle à cette campagne. Le « flux tendu » de données, souvent réalisées dans l’urgence et à tout propos sur des échantillons réduits — parfois moins de 200 entretiens individuels — laisse douter de la fiabilité du diagnostic.

Au Portugal, où les électeurs choisissent souvent à la dernière minute, parfois dans le secret de l’isoloir, cette « fabrique de l’opinion » par l’écosystème médiatique masque mal une réalité plus mouvante, où l’indécision est la règle, et la surprise un risque indicible. 

Si la prudence reste donc de mise, après des semaines de « match nul technique » entre les cinq candidats séparés par moins de 2 %, sondages classiques et tracking polls ont fait émerger un trio qui devrait en découdre pour la qualification au second tour — éliminant d’ores-et-déjà deux des membres du « Club des cinq » : Luís Marques Mendes et l’amiral Gouveia e Melo.

Pourtant donnés favoris à l’automne, ceux-ci n’ont pas renoncé à leurs ambitions, arguant, comme Marques Mendes, que leurs « impressions de campagne et dans la rue démentent tous les sondages ». Celles-ci pourraient toutefois ne pas suffire pour enrayer la montée dans les sondages de Cotrim de Figueiredo, qui réalise une ascension spectaculaire et fulgurante.

L’ascension est telle que Cotrim de Figueiredo, s’abritant derrière « le vote utile » pour éviter un second tour entre « le socialiste » Seguro et Ventura, a écrit une lettre au chef du gouvernement, Luís Montenegro, pour lui demander de renoncer à soutenir Marques Mendes et appeler « au vote du PSD en faveur de sa candidature » — la seule capable, selon lui, d’empêcher « le scénario mortifère » d’un face-à-face du « candidat du Parti socialiste et du parti Chega ». Rendue publique mercredi 14 janvier, cette demande de revirement est présentée comme « une décision exigeant du courage ». Cotrim de Figueiredo l’a même placée sous les auspices de la grande figure tutélaire de la droite portugaise, Francisco Sá Carneiro, ancien Premier ministre disparu tragiquement en décembre 1980 : « D’abord le pays, puis le parti et enfin la situation personnelle de chacun. » 

Pour l’heure, le président du PSD et Premier ministre n’a pas donné suite, d’autant que l’équipe de campagne de Marques Mendes a opportunément brandi un sondage indiquant que son champion serait toujours dans la course pour le second tour.

De gauche à droite, Andre Pestana, Jorge Pinto, Antonio Filipe, Catarina Martins, Antonio Jose Seguro, Henrique Gouveia e Melo, Andre Ventura, Joao Cotrim Figueiredo, Manuel Joao Vieira et Humberto Correia sont assis sur scène avant le début du débat des onze candidats à la présidence de la République à la RTP. © Henrique Casinhas/SIPA

À gauche, du côté d’António José Seguro, l’espoir renaît, après un début de campagne difficile où celui-ci plafonnait dans les sondages, en quatrième position du « Club des cinq », sans espoir de franchir le premier tour. En faisant appel « au peuple de gauche », comme Mário Soares en 1986, et en martelant l’idée selon laquelle il serait « le seul candidat modéré qui peut être au second tour », sa candidature a pris de l’ampleur, aspirant des voix non seulement à gauche — notamment au détriment du candidat de Livre, dont le retrait de la candidature a même été évoqué — mais aussi au centre-droit, dans cette frange centriste de l’électorat du PSD contrarié par le recul de son candidat Marques Mendes, déçu par la candidature de l’amiral, dont le mandataire national est un ancien président du PSD Rui Rio, et inquiet des menées agressives de Cotrim de Figueiredo 1. Seguro a ainsi compris qu’il y avait là un espace à occuper. 

L’accession au second tour se révèle donc déterminante : à droite pour éviter à tout prix un face-à-face Ventura/Seguro et à gauche pour éviter une confrontation Ventura/Cotrim.

Seguro a demandé « à chaque Portugaise et à chaque Portugais d’éviter un cauchemar ». « Éviter un cauchemar, c’est s’assurer qu’un démocrate puisse passer le second tour. » Cotrim de Figueiredo, lui, est persuadé qu’avec l’aide des sondages il sortira vainqueur quel que soit son adversaire, António José Seguro ou André Ventura ; pourtant, les derniers sondages grand format — celui de RTP/Antena 1/Público, réalisé par le CESOP de l’Universidade Católica, et celui du Jornal de Notícias / TSF / TVI/ Pitagórica — créditent respectivement de Figueiredo de 19 % et 20,3 % des intentions de vote au premier tour, contre 23 % pour Seguro (22,6 %) et 24 % (22 %) pour Ventura 2.

Rien n’est donc joué, et des surprises sont toujours possibles, y compris un rattrapage de Marques Mendes ou de Gouveia e Melo. « Ce qui compte, c’est le vote dans l’urne », a ainsi rappelé Seguro sur les réseaux sociaux.

L’héritage de Sousa : « Marselfie » et semi-présidentialisme 

Le moment d’incertitude présent porte de lourdes conséquences, en raison du rôle joué par le président de la République dans le système portugais.

Loin d’être purement parlementaire, le régime né de la Constitution de 1976 et de sa pratique est un semi-présidentialisme dont le sortant Marcelo Rebelo de Sousa, 77 ans, a étiré toutes les coutures — au point même d’être parfois qualifié de « président populiste-institutionnaliste », pour son art consommé — il a été professeur de droit et ministre des Affaires parlementaires — de mêler habilement un usage extensif des subtilités offertes par la Constitution et un recours débridé aux réseaux sociaux. 

Par l’usage répété de la dissolution — notamment en 2024 et 2025 — et du veto suspensif, Marcelo Rebelo de Sousa a imposé une présidence omniprésente à laquelle il avait dû renoncer lorsque António Costa pouvait s’appuyer sur une majorité absolue à l’Assemblée, de janvier 2022 à début 2024. En décidant la dissolution fin 2023 après l’annonce surprise de la démission d’António Costa, alors qu’il pouvait appeler comme Premier ministre une personnalité issue du parti majoritaire, le président a repris la main et rebattu les cartes politiquement.

En inventant le « Marselfie » — cette politique de l’empathie immédiate et du selfie permanent —,  Marcelo Rebelo de Sousa a transformé l’institution plus solennelle qu’incarnaient jusque-là ses prédécesseurs — Ramalho Eanes (1976-1986), Mário Soares (1986-1996), Jorge Sampaio (1996-2006), Aníbal Cavaco Silva (2006-2016) — en une figure de proximité hypermédiatisée.

Le président sortant du Portugal Marcelo Rebelo de Sousa pose pour un selfie lors du 29e Sommet ibéro-américain, à Cuenca, en Équateur, le vendredi 15 novembre 2024. © AP Photo/Patricio Teran

Le 18 janvier, c’est donc le futur de l’équilibre des pouvoirs au Portugal qui sera en jeu.

Le renforcement de l’exécutif présidentiel et l’affaiblissement de la Constitution honnie de 1976 — héritée du processus révolutionnaire — figurent parmi les priorités du candidat de Chega.

Quel que soit le vainqueur, le futur locataire du palais de Belém pourra capitaliser sur l’interventionnisme hérité de son prédécesseur ou bien revenir à une pratique plus arbitrale des institutions dans un pays qui cherche un nouveau souffle démocratique, cinquante ans après les premières élections législatives et présidentielle libres au Portugal.

Sources
  1. Président un temps d’un parti, Initiative libérale, fondé par ceux déçus par la politique trop centriste du PSD — et séduit par Javier Milei et sa tronçonneuse.
  2. « Sondagem aponta para segunda volta das presidenciais entre Ventura, Seguro ou Cotrim », RTP Notícias, 13 janvier 2026 ; « Sondagem diária : Ventura sobe e aproveita deslize de Seguro e Cotrim (que são favoritos numa eventual segunda volta) », TSF, 14 janvier 2026.