Le 5 décembre 2025, au cœur du Massif du Mont Blanc, le jury du Prix Grand Continent s’apprête à reconnaître un grand récit européen contemporain.
À quelques jours de la délibération finale, nous dévoilons les cinq œuvres de fiction en français, espagnol, italien, polonais et allemand, parues dans l’année écoulée dont l’une verra sa traduction et sa diffusion promues dans les autres aires linguistiques le 5 décembre.
Cette semaine, nous publierons chaque jour dans nos pages livre la traduction inédite d’un long extrait des cinq finalistes.
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Katerina Poladjan, Goldstrand, Francfort, Fischer Verlag
Une villa délabrée à Rome, une mystérieuse dottoressa, un homme allongé sur un canapé qui raconte sa vie : dans son nouveau roman Goldstrand, Katerina Poladjan assemble des fragments de la vieille Europe pour brosser un tableau à la fois joyeux et mélancolique du présent.
Dans les années 1950, une station balnéaire voit le jour sur la côte bulgare de la mer Noire : Goldstrand, pensée comme un lieu de villégiature pour tous.
Eli est conçu sur le chantier.
Soixante ans plus tard, après avoir connu ses plus grands succès en tant que réalisateur, il est allongé sur le divan de sa docteure à Rome.
Il imagine et fabule l’histoire de sa famille, qui traverse tout un siècle et tout le continent européen, d’Odessa à Rome en passant par Constantinople et Varna en Bulgarie.
Enrique Vila-Matas, Canon de cámara oscura, Barcelone, Seix Barral
Vidal Escabia, le protagoniste de cette histoire, a sélectionné soixante et onze livres dans une pièce sombre de sa maison, afin d’écrire un canon décalé, intempestif et inactuel, dissident par rapport aux canons officiels.
Chaque matin, il en choisit un au hasard et en retient un extrait destiné au Canon — mais ce que sa lecture lui révèle influence sa vie et son écriture.
Les soupçons grandissent quant à savoir si le narrateur de Canon de cámara oscura est un androïde, un Denver-7 infiltré parmi les gens ordinaires de Barcelone ou si, au contraire, il utilise le Canon pour donner un sens à sa vie face à l’amour démesuré qu’il porte à sa fille absente.
Un Vila-Matas extrême qui va plus loin dans son exploration du non-sens, du simulacre et de la fiction comme formes de vie étranges, mais aussi dans sa vision de l’art littéraire comme transmission, collaboration et modification des idées d’autrui.
Une quête, en définitive, d’un sens ultime à l’écriture, tout en explorant des thèmes tels que le double ou l’absence infinie que laissent ceux que nous aimons, « la même absence qu’Eurydice a laissée à Orphée et dont beaucoup pensent qu’elle est à l’origine de l’écriture ».
Relisez notre entretien avec l’auteur — plein de fulgurances — pour la sortie du livre
Emmanuel Carrère, Kolkhoze, Paris, P.O.L
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, un jeune bourgeois bordelais rencontre une jeune fille pauvre, apatride, fille d’une aristocrate germano-russe ruinée et d’un Géorgien bipolaire, disparu et certainement fusillé à la Libération. Il devine, en l’épousant, qu’il s’engage dans tout autre chose que l’union paisible avec la jeune bourgeoise bordelaise à laquelle il était promis.
Mais il n’imagine pas à quel point, ni quel destin romanesque et quelle somme d’épreuves l’attendent au cours des soixante-et-onze ans de son mariage avec Hélène Zourabichvili, qui deviendra sous son nom à lui, Carrère d’Encausse, spécialiste internationalement reconnue de la Russie (mais aussi de l’épizootie du mouton en Ouzbékistan), familière du Kremlin et de ses maîtres successifs, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, ni qu’avant de mourir lui-même — « 147 jours après elle et, à mon avis, de chagrin », écrit Emmanuel Carrère — il assistera, dans la cour des Invalides, à ses funérailles nationales.
Kolkhoze est le roman vrai d’une famille sur quatre générations, qui couvre plus d’un siècle d’histoire, russe et française, jusqu’à la guerre en Ukraine. Emmanuel Carrère s’en empare personnellement, avec un art consommé de la narration qui parvient à faire de leur histoire notre histoire. Tout en plongeant dans les archives de son père, passionné par la généalogie familiale. On traverse la révolution bolchévique, l’exil en Europe des Russes blancs, deux guerres mondiales, l’effondrement du bloc soviétique, la Russie impériale de Poutine et ses guerres, tout en pénétrant dans une saga familiale à la fois follement romanesque, tragique, aux destins prestigieux ou plus modestes, parfois sombres et tourmentés.
Ce grand récit familial et historique, qui mêle souvenirs poignants, rebondissements, secrets de famille, anecdotes inattendues et géopolitique, est aussi un texte intime sur la vie et la mort des siens, et sur l’amour filial. Jusqu’à cet aveu : « Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père. »
Andrea Bajani, L’anniversario, Milan, Feltrinelli
Peut-on abandonner son père et sa mère ? Peut-on claquer la porte, descendre les escaliers et décider de ne plus jamais les revoir ? Remettre en question ses origines, échapper à leur emprise ?
Après dix ans passés à subir une violence subtile et omniprésente entre les murs de la maison, un fils peut enfin se retourner et raconter l’histoire de sa famille malheureuse et le tabou de cette censure « avec la force brutale du roman ».
Et célébrer ainsi un anniversaire déchirant : sans accuser ni sauver, d’une voix « scandaleusement calme », comme l’écrit Emmanuel Carrère pour souligner sa puissance implacable. Le récit qui en résulte est le portrait poignant et lucide d’une femme perdue, qui a tout abandonné pour être quelqu’un aux yeux de son mari, tandis que celui-ci la maintient, elle et ses enfants, dans un régime où la possession et la demande d’amour sont les liens d’un même nœud.
L’isolement étanche dans lequel il les contraint est parfois rompu par les sonneries d’un téléphone mal toléré, par quelques camarades de classe sporadiques, par une amie de la mère qui est rapidement bannie.
Dans ce microcosme concentrationnaire, peu à peu s’installe chez le fils, et chez les lecteurs, un désir irrépressible de renaissance : être soi-même, vivre sa propre vie, s’ouvrir aux autres sans craindre les représailles. Avec la certitude que, pour se mettre en sécurité, rien ne peut être sauvé de ce lieu.
Anna Ciarkowska, Sploty, Varsovie, WAB
À 98 ans, Anna aimerait accomplir une dernière chose avant de mourir : raconter l’histoire de toute sa vie. Mais qu’est-ce qui nous appartient dans cette vie ? Quelle histoire est vraiment la nôtre ? Laquelle nous appartient, puisque la fin de chaque intrigue est toujours entre les mains de quelqu’un d’autre ? Laquelle est vraie, puisque nous la tissons tous, chacun de notre côté ? Et maintenant, près d’un siècle plus tard, la question la plus importante reste : à qui revient le dernier mot ?
L’autrice des livres Dewocje, Pestki et Chłopcy, których kocham présente une histoire extrêmement émouvante sur la vie et la mémoire qui lui succède. La prose de Ciarkowska, écrite dans un langage poétique subtil, touche profondément, éveille les émotions liées au départ de nous-mêmes et de nos proches. Cependant, Sploty n’est pas une histoire sur la mort —mais sur ce qui reste après nous.
Comment naît la vie ? Eh bien, de l’intersection de deux vies naît un point. Puis, d’autres lignes passent par ce point, des lignes discontinues, épaisses, qui courent rapidement, s’arrêtant à un endroit. Quand un homme disparaît, le point disparaît, ainsi que tout cet entrelacement unique, toute cette coïncidence qu’il était.