Il y a deux côtés, chez l’écrivaine et académicienne Chantal Thomas, née en 1945 : Arcachon (Gironde) où elle a grandi et Nice (Alpes-Maritimes), où elle réside une partie de l’année en alternance avec Paris. Elle a quitté le Sud-Ouest, Arcachon, son bassin et l’océan après que sa mère, Jackie, née en 1919, a décidé de s’installer à Nice. L’histoire de cette femme dont Chantal Thomas dressait déjà le portrait dans Souvenirs de la marée basse (Seuil, 2017) termine la série de six portraits, cet « éventail de destins féminins » qui constitue Femmes sur fond azur tout juste publié, au Seuil. La trajectoire de Jackie, décrite en une vingtaine de pages, est extraordinaire par sa concision, par la drôlerie qui s’en dégage et par son intelligence tendre et aimante.
Jackie, remuante, toujours insatisfaite lorsqu’elle habitait Arcachon et qu’elle était mariée, avait fait une grave dépression qui l’avait conduite à être hospitalisée à Bordeaux. À cette mère qui avait souvent « les nerfs en pelote » manquait la patience nécessaire aux « activités qui exigent la durée et une attention aux détails », note Chantal Thomas. L’une de ces activités est l’écriture.
Spécialiste de Sade et de Casanova, autrice des Adieux à la reine (Seuil, 2002), roman récompensé du Prix Femina, adapté au cinéma par Benoît Jacquot en 2013, et qui mettait en scène Marie-Antoinette, Chantal Thomas quitte le XVIIIe siècle pour les XIXe et XXe siècles dans Femmes sur fond azur. Selon un ordre chronologique, elle y dresse les portraits, outre de sa mère, de la cantatrice Sophie Cruvelli (1826-1907), de la reine Victoria (1819-1901), de la diariste et peintre Marie Bashkirtseff (1858-1884), et des écrivaines Katherine Mansfield (1888-1923) et Colette (1873-1954) dans leurs liens à la Côte d’Azur. Ces femmes ont en commun d’avoir conquis ou essayé, en tenant un journal intime par exemple, de conquérir leur liberté, valeur cardinale pour Chantal Thomas ; le soleil du Sud les y a aidées, et les a enveloppées.
Un autre livre de Chantal Thomas paraît directement en poche : Inventer sa chambre à soi (Rivages). Chantal Thomas y raconte, tout en y mettant d’elle-même, de quelles manières trois femmes, Virginia Woolf, Colette et Patti Smith, ont conquis un « espace en soi » afin de vivre leur vie selon leur vérité.
Dans l’introduction, l’Académicienne et ancienne élève de Roland Barthes écrit qu’à dix-neuf ou vingt ans, elle avait « seulement cette résolution : je fuirai tout ce qui, parfois sous des apparences séduisantes, m’engagera à me lester d’obligations, de devoirs, de responsabilités. Mariages, enfants, divorces, pensions alimentaires et procès divers n’entreront pas dans mon horizon. Je me contenterai de supporter ma liberté. »
C’est sur la petite véranda de son appartement parisien situé près des Buttes Chaumont que Chantal Thomas, à laquelle l’humour est familier — un humour assez pince-sans-rire — nous reçoit.
Entretien.
Comment avez-vous eu l’idée d’écrire ces portraits de femmes ?
En juillet 2024, le directeur du Monde des livres, Jean Birnbaum, m’a proposé de réfléchir à une série d’été en cinq épisodes en me laissant une entière liberté.
Il y avait alors une exposition intitulée « Berthe Morisot à Nice » au Musée des Beaux-Arts Jules Chéret de Nice. Je suis allée la voir, toujours impressionnée par l’extrême beauté de ce lieu. J’ai été saisie par un autoportrait d’une autre peintre, Marie Bashkirtseff. Ce tableau est exposé au musée de façon permanente.
La ville de Nice a-t-elle aussi pu jouer un rôle ?
Lorsque je réside à Nice, j’habite sur le parc Vigier et je pense souvent à Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier, cantatrice indocile et fougueuse qui habitait là, dans un palais de type vénitien — et tout de suite m’est venue l’idée d’écrire sur plusieurs femmes liées à la Côte d’Azur, des femmes qui mènent les unes aux autres.
Après l’écriture de ces cinq articles, qui devaient tenir sur une demi-page, j’étais frustrée de ne pas en dire davantage parce que j’en avais appris beaucoup sur elles. J’ai décidé de prolonger ces portraits et d’y ajouter celui de Marie Bashkirtseff.
Elle s’imposait.
Pourquoi ?
Elle se trouvait presque au cœur de la ville de Nice dans sa splendeur Belle Époque et dans son tragique.
Plus je m’avançais dans la vie de ces femmes, plus je prenais conscience qu’il ne fallait pas écrire seulement sur ce que Nice, Saint-Tropez ou Menton avaient représenté pour elles, mais sur les façons dont elles avaient combiné leurs existences à ces lieux. Et plus j’avançais, plus je distinguais des liens entre elles.
Votre mère mise à part, avez-vous une préférence entre ces femmes ?
Oui, Katherine Mansfield, qui est venue à Menton en espérant guérir de la tuberculose. Elle refusait d’aller dans un sanatorium. Elle est morte à 34 ans.
Pour moi, ce fut une découverte. Je connaissais ses nouvelles mais j’en savais très peu sur sa vie. J’ignorais des choses très connues.
Lesquelles, par exemple ?
Qu’elle était née à Wellington, en Nouvelle-Zélande, alors colonie de l’Empire britannique, et qu’elle avait choisi de s’exiler en Angleterre où elle était une étrangère ; qu’elle avait été complètement inspirée par Marie Bashkirsteff dans sa revendication d’une liberté ouverte et franche : je veux pouvoir sortir seule, je veux pouvoir admirer un tableau sans un chaperon à mes côtés, je veux traverser le jardin du Luxembourg toute seule.
Ce sont des revendications pour nous assez bouleversantes parce qu’on comprend qu’elles étaient littéralement impossibles à réaliser à l’époque.
C’est à l’adolescence que Katherine Mansfield se prend de passion pour Marie Bashkirtseff, puis, quand elle devient femme, son modèle est Colette. Je ne connaissais pas son journal intime qui est une splendeur littéraire, ni sa correspondance.
Que vous ont-ils appris ?
Ils m’ont révélé la beauté d’un style rare, une sensibilité à fleur de peau, et une drôlerie.
Je me suis identifiée à son destin.
En quel sens ?
Toutes les imprudences qu’elle a commises, à Londres, en adoptant un comportement d’une liberté plutôt réservée aux hommes à l’époque, auraient pu la tuer. Katherine Mansfield a fait très jeune une fausse couche, elle a subi une ovariectomie à la suite d’une péritonite, elle a contracté une maladie vénérienne puis elle a eu la tuberculose.
Or j’ai été imprudente, moi aussi, mais j’ai eu la chance de vivre à mon époque. Je sais que c’est un temps très critiquable et qu’il reste beaucoup de choses à améliorer, mais j’ai pu profiter d’une grande liberté sans occasionner de grands dégâts.
Le dernier portrait est celui de votre mère, Jackie. Qu’avez-vous pensé de cette profusion de livres sur les mères publiés ces derniers mois ?
De cette profusion, en effet, le livre que j’ai retenu et que j’ai trouvé splendide est celui de Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais (Gallimard, 2025). Elle entretient un mystère autour de sa mère. Cette femme demeure un individu à part entière, une héroïne du secret, qui n’entre pas dans un ordre familial, qui n’essaie pas d’arrondir les angles.
C’est le portrait d’une jeune rebelle. Je trouve que Jakuta Alikavazovic est une grande écrivaine.
J’ai aussi trouvé formidable le livre d’Emmanuel Carrère, Kolkhoze (P.O.L., 2025). Il m’a fascinée parce que j’ai été fascinée par sa mère, Hélène Carrère d’Encausse. Je suis entrée à l’Académie française presque uniquement parce qu’elle m’avait plu.
Comment vous a-t-elle séduite ?
Un jour nous avons pris un taxi ensemble et nous avons parlé du bonheur : elle m’en a parlé avec une franchise incroyable. Cette femme avait quelque chose d’électrisant, même si j’étais en désaccord avec elle sur presque tout. Elle irradiait.
Comme on le voit dans Kolkhoze, elle avait une volonté presque surhumaine. Elle a épousé ce Français de la bourgeoisie bordelaise, le père d’Emmanuel Carrère, alors qu’elle était prise par une angoisse de ne pas être reconnue comme française. Tout ce qu’écrit Emmanuel Carrère s’imprime en nous. Je ne sais pas comment il fait mais tous ses livres sont implacables.
Vous écrivez que votre mère vous a appris la liberté malgré elle, ou grâce à son indifférence envers vous…
Ce n’était pas exactement de l’indifférence.
Elle était très enfantine et très reliée à sa propre mère. Elle était, elle, la fille, l’enfant, et dans ces cas-là, il ne peut pas y avoir un autre enfant.
Je sentais vraiment son amour mais c’était une forme d’amour sur lauqelle je ne pouvais pas compter pour être aidée. C’était un amour assez explicite mais qui disait aussi : « Je suis occupée par l’amour pour ma mère, donc tu ne peux pas me demander un soutien ». Elle était indisponible. L’indifférence, c’est autre chose et je crois que ça fait beaucoup de peine.
J’ai été imprudente, moi aussi, mais j’ai eu la chance de vivre à mon époque.
Chantal Thomas
Colette était-elle indifférente envers sa fille, qu’elle a appelée Colette ?
Oui — et même pire qu’indifférente. Je pense qu’il y avait des zones de vraie hostilité, chez Colette envers sa fille. Leur correspondance est d’une vraie méchanceté.
La petite fille est en pension et réclame que sa mère vienne. La mère non seulement ne vient pas, mais elle répond très durement. Quand l’enfant est en échec scolaire, Colette lui dit en quelque sorte : « Pensez à moi et à votre père, vous ne pouvez pas nous faire ça. » Quand sa fille a 25 ans, elle souhaite devenir journaliste et sa mère la casse.
En l’appelant Colette, elle ne lui laisse aucune marge d’existence. Le pire de tout, je crois, est qu’elle veut se faire aimer de sa fille, alors elle n’est pas complètement odieuse. Elle la retient, et ce jusqu’après sa mort, puisque sa fille s’occupera de l’héritage de sa mère après sa mort. La fille a été littéralement déshéritée par sa mère, mais elle a un désir d’amour qui va au-delà de la tombe.
Le comportement de Colette avec sa fille vous gêne-t-il pour aimer pleinement Colette ?
Non. D’abord parce que pendant longtemps, j’ignorais tout de sa relation à sa fille.
Je pensais, comme ma mère, d’ailleurs, uniquement à la relation de Colette à sa propre mère, qui l’adorait. C’est une relation passionnante et très ambivalente de la part de Colette.
En revanche, Sido, la mère de Colette, était entière. Colette voulait avant tout exister. Plus je lis Colette, plus je comprends qu’elle adorait sa mère, qu’elle a été constituée par le rapport à la nature et le non-conformisme de sa mère. Mais il fallait qu’elle échappe à sa famille ; or elle n’avait pas de dot.
Elle risquait de demeurer à vie dans cette campagne, non mariée, auprès de sa mère. Cela aurait été la mort, pour Colette. Alors elle a épousé Willy, à 20 ans. La demi-sœur de Colette fut pour elle un exemple tragique : cette femme n’avait aucune chance de se marier. Elle se marie finalement avec un docteur qui habite à côté de chez elle, elle rompt avec Sido et quelques années plus tard elle se suicide.
De quelle façon Colette le raconte-t-elle ?
Colette est extraordinairement douée pour donner l’impression qu’elle raconte vraiment son existence, pour nous mettre au plus près de ce qu’elle vit, de chacune de ses expériences, et en même temps, pour faire un choix habile d’événements qu’elle enfouit — comme le suicide de cette demi-sœur, par exemple.
C’est un drame énorme de grandir auprès de quelqu’un qui va se suicider. Elle reste muette aussi sur sa relation avec son père, et elle enjolive sa relation avec sa fille. Vous vous rendez compte, elle donne à sa fille un surnom que sa mère, Sido, lui avait donné, Bel-Gazou ! Elle lui donne le même prénom et le même surnom. C’est retors.
Colette voulait avant tout exister.
Chantal Thomas
Vous êtes-vous posé les mêmes questions au moment d’écrire le portrait de chaque femme ?
À peu près.
Savoir comment elles ont vécu cette parenthèse de bonheur, de bien-être ou de mieux-être sur la Côte d’Azur est pris dans une constellation d’autres questions.
Lesquelles ?
Aimaient-elles leur mère ? Quel rapport avaient-elles à l’argent ?
Je travaillais en même temps sur cet autre livre, Inventer sa chambre à soi, et je lisais Virginia Woolf. Une chambre à soi (1929) est le premier livre qui affirme qu’il faut écrire, avoir un lieu pour cela et toucher chaque mois un peu d’argent.
Une chambre à soi était en moi depuis toujours, je le lis depuis longtemps mais j’étais moins sensible aux histoires d’argent, autrefois.
Ce problème résonne en moi maintenant et j’ai constaté que les histoires d’argent comptaient beaucoup dans le cheminement de chacune de ces femmes.
Connaissiez-vous bien, avant l’écriture de ces portraits, la biographie de la reine Victoria ?
Assez bien parce qu’elle est très présente à Nice.
Je vais souvent dans le quartier de Cimiez, où se trouve une statue de la reine. La cantatrice Sophie Cruvelli a donné l’un de ses premiers récitals à Londres, vers 18 ans, au Her Majesty’s Theatre. Puis, quand elle s’installe à Nice, elle chante pour la reine Victoria. Je me suis rendue compte de la place importante qu’occupaient les arts d’agrément à l’époque dans la vie de ces jeunes filles.
Toutes, sauf ma mère et Colette, ont reçu une éducation dans laquelle les arts d’agrément comptaient beaucoup. On leur apprenait le piano, le violoncelle, la peinture. La reine Victoria peignait de belles aquarelles et chantait très bien. Marie Bashkirtseff avait des professeurs particuliers pour tout et peignait très bien.
J’ai eu une révélation.
De quel ordre ?
Si ces femmes voulaient faire quelque chose de leurs dons, elles se heurtaient à une barrière infranchissable.
J’ai senti la cruauté suivante : si une jeune fille était une très bonne aquarelliste ou une très bonne musicienne, du jour où elle en voulait davantage, où elle voulait accéder à un public, elle ne le pouvait pas.
Vous écrivez dans l’introduction de Femmes sur fond azur, à propos de Marie-Antoinette, qu’elle intéresse toujours les Français puisqu’on lui a de nouveau tranché la tête lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques en 2024, lorsque vous écriviez ces portraits, donc. Qu’en avez-vous pensé ?
J’ai trouvé cela assez épouvantable et j’ai réagi en sympathie avec elle. J’ai pensé : que cela s’arrête. Ça a eu lieu, elle l’a subi, elle s’est d’ailleurs approchée de cet instant fatal avec énormément de courage et sans le moindre fléchissement.
Elle a prononcé cette phrase célèbre, « Pardonnez-moi monsieur le bourreau, je ne l’ai pas fait exprès », parce qu’elle a marché sur le pied du bourreau. Qu’elle tienne sa tête en entonnant un chant révolutionnaire lors de la cérémonie de 2024, j’ai trouvé que c’était dans la suite de l’ignominie des Sans-Culottes. Mais comme la fête de cette cérémonie était totale et magnifique, comme il y avait des choses extraordinairement belles, je n’en ai pas fait un point de crispation.
Je me suis dit également : la haine ne s’éteint pas. Elle est un bouton sur lequel on peut toujours appuyer — et les réactions dépassent les prévisions. J’ai beaucoup lu les journaux révolutionnaires quand je travaillais sur Les Adieux à la reine (Seuil, 2002, Prix Femina). Même si l’on sait que ce débordement euphorique de haine aboutit à un engrenage mortel pour les révolutionnaires eux-mêmes, cela n’empêche rien. Dans le même temps, on se nourrit des moindres détails concernant les biographies de ces rois et reines.
Une chambre à soi est le premier livre qui affirme qu’il faut écrire, avoir un lieu pour cela et toucher chaque mois un peu d’argent.
Chantal Thomas
Vous évoquez, dans le portrait de votre mère, sa métamorphose au contact du soleil de la Côte d’Azur. Et vous : comment avez-vous changé au contact de Nice ? En quoi étiez-vous différente lorsque vous viviez à Arcachon, où vous avez grandi ?
J’ai quitté le Sud-Ouest très jeune, à 17 ans, et je n’écrivais pas encore à cet âge-là. Aujourd’hui j’écris soit à Paris, soit à Nice ; le plus souvent à Nice.
Mon premier regard sur la Côte d’Azur ressemble à celui de Mauriac en découvrant cet endroit : il fut assez horrifié par l’immoralité qu’il observe dans les grands hôtels de Monaco, et choqué par ce bleu si constant et si profond, le bleu Matisse. Qu’il n’y ait pas de variations donne à Mauriac l’impression qu’il est face à un décor. Il rend compte de son malaise dans son journal.
Mais même sur le bassin d’Arcachon, il n’aimait pas la mer, alors que moi, je l’aime. Cependant, les premières fois que j’ai découvert Nice, je n’ai pas adhéré à cette beauté.
C’est-à-dire ?
Elle m’a paru terriblement artificielle.
C’était trop : trop chaud, trop direct, sans abri. J’habitais à Aix-en-Provence à ce moment-là et j’avais à Aix le même sentiment qu’à Nice. Apprivoiser le Sud serait un chemin à parcourir car ma peau et ma sensibilité ne lui étaient pas adaptées. J’ai ressenti une absence de nuances que je ne sens plus du tout maintenant.
Au contraire, je vois la merveille nuancée, assez nacrée, de la lumière du matin. Elle n’est plus la même à midi. Femmes sur fond azur est un livre de réconciliation profonde avec ma mère mais plus largement, l’un des motifs du texte est : comment s’immerger dans ce Sud. Plus on avance dans cette euphorie physique, plus c’est merveilleux. Cette beauté vous enrobe, elle est abondante.
Pourtant j’ai grandi en étant beaucoup plus sensible aux signes ténus. C’est la raison pour laquelle, quand je suis allée au Japon, devant les gravures japonaises je me suis sentie en affinité profonde. Il apparaît juste un pétale qui tremble sur un fond de ciel. À l’origine, c’est ce que je comprends le mieux. Mais, comme dirait Colette, j’ai changé ! Ça, c’est quelque chose de Colette qui m’a beaucoup plu : quand elle prend la décision de quitter Willy, elle écrit dans Mes Apprentissages (1935) : « J’ai changé ». On change, c’est tout, on n’a pas à décider quoi que ce soit.
Apprivoiser le Sud serait un chemin à parcourir car ma peau et ma sensibilité ne lui étaient pas adaptées.
Chantal Thomas
Quand avez-vous découvert Colette ?
À l’école, en lisant la série des Claudine.
Chez moi, il n’y avait aucun livre. Un des premiers livres que j’ai achetés est Claudine à l’école (1900) en poche. Je me souviens à quel point j’ai immédiatement été avec elle ; j’ai été elle, sans grande différence.
Elle était le prolongement de mon quotidien.
Pourquoi ?
Quand on est au lycée, notre quotidien, ce sont les copines. Jamais dans aucun livre je n’avais lu et retrouvé ce quotidien. Il apparaît rarement dans la littérature. Dans Iphigénie, vous ne le trouvez pas ! En lisant Claudine à l’école, j’ai eu le sentiment que cet espace à part, l’école, était enfin au centre.
Une chose que je dois à ma mère, dans la mesure où elle n’était pas une éducatrice, est qu’elle ne se souciait pas des valeurs. J’étais ouverte à tout ce qui pouvait arriver, si bien que je n’ai pas du tout vu en quoi Claudine à l’école pouvait faire scandale. Je trouvais ce qu’il racontait tout à fait naturel.
Un des charmes de ce livre est de m’avoir libérée de toute culpabilité ou de tout sentiment de honte dans le fait d’aimer une amie. Je n’ai jamais pensé qu’il fallait se diriger vers un jeune homme que j’aimerai et épouserai ensuite. Colette n’est pas dans la sororité, loin de là, mais elle est dans le sentiment d’une communauté des femmes et d’un regard des femmes les unes par rapport aux autres. Willy, c’est évident, en libertin, lui a fait désirer des femmes. Ensuite elle a pris ce désir à son compte. Une des forces de Claudine à l’école est de m’avoir rendue légère à ce qu’il peut y avoir de transgressif là-dedans. Elle est comme cela, Colette : elle libère et elle continue de le faire. Elle est de plus en plus citée.
À quel livre en particulier pensez-vous ?
Dans La Fêlure (Julliard, 2026), Charlotte Casiraghi consacre un beau chapitre à Colette et au maquillage.
Quand Colette achète La Treille muscate, sa propriété de Saint-Tropez, elle a plus de 50 ans. Elle a beaucoup grossi, elle s’en fiche, elle ne se maquille plus et elle s’offre au soleil. Je remarque que Colette est aussi de plus en plus citée au détour des conversations.
On change, c’est tout, on n’a pas à décider quoi que ce soit.
Chantal Thomas
Comment expliquez-vous qu’elle traverse ainsi le temps ?
Je crois qu’écrire, c’est sculpter les mots — et Colette sculpte les mots.
Il y a deux usages des mots : la communication, où les mots sont des moyens de transport les plus transparents possibles ; et la prose poétique. Ce sont deux directions différentes.
On n’a pas ce sentiment-là avec la peinture : quelqu’un qui veut peindre fait acte artistique dès l’origine. Quelqu’un qui veut écrire, puisqu’il a la parole, se retrouve face à une confusion. Colette est au maximum de l’application créative par rapport au langage. Et puis elle s’est libérée des intrigues. Elles sont très légères, donc on entend une voix qui nous atteint.
Diriez-vous que Proust est lui aussi au maximum de l’application créative de la langue ?
Oui, mais vous voyez, c’est Proust. Ils ne sont pas si nombreux ces écrivains-là. Je raconte dans Femmes sur fond azur un rêve de Katherine Mansfield que je trouve si beau : elle rêve qu’elle est avec Colette, elles sont extrêmement bien habillées pour écrire, pour créer de la beauté, et elles se racontent leur enfance.
Ce passage m’a donné envie d’écrire parce qu’il fait tomber la tradition de l’écrivain enveloppé dans sa vieille robe de chambre qui salit tout autour de lui.
Avez-vous besoin de vous habiller d’une certaine façon, pour écrire ?
Pas nécessairement, je n’ai pas de rite particulier, mais j’aime par exemple écrire l’été parce qu’on est en robe d’été et on écrit en sentant l’air sur les pages.
Colette écrit dans La Naissance du jour qu’elle peut renoncer à deux banalités, l’amour amoureux et l’amour maternel. Quel commentaire vous inspire cela ?
En 1969, j’ai rejoint le séminaire de Roland Barthes. Dans le Roland Barthes par lui-même (1975), il parle de l’amitié, et ce livre et le séminaire m’ont confortée dans mon désir d’amours variées qui suivent tout l’arc-en-ciel des sentiments.
C’est le contraire de l’idée fixe d’un amour projeté sur une seule personne, avec tout ce que cela implique d’émotions exaltées et de tragédies possibles. Ce qui est gai, varié, et nombreux, et qui relève du registre de l’amitié, était présent dans le séminaire de Barthes. S’y sont nouées beaucoup de relations entre amour et amitié, ce qui peut aussi avoir une cruauté, mais ce n’est pas la même. Certes, il y a des dissymétries, mais le fait que ce soit varié permet de sauter plus rapidement d’un chagrin à un autre.
Écrire, c’est sculpter les mots — et Colette sculpte les mots.
Chantal Thomas
Colette écrit aussi dans La Naissance du jour : « Maintenant je sais être seule sans être esseulée. » C’est magnifique !
Je crois que si Colette apparaît souvent de nos jours au détour des conversations féminines, c’est parce qu’elle trouve des formules concises, justes et très jolies, comme des petits bijoux et qu’on peut emporter avec soi. Elle saurait aussi écrire l’inverse de la phrase que je viens de citer, parce qu’elle a vécu très longtemps et qu’elle a suivi presque mois par mois le parcours de son existence, ses amours, ses différentes manières de gagner sa vie.
Avez-vous un livre préféré de Colette ?
Je dirais La Naissance du jour (1928), parce que lorsque je l’ai lu, j’étais en accord avec ce qu’elle y écrivait et avec ceci notamment : comment exister avec sa mère sans être dévorée par elle, ou par le fait de ne pas l’aimer, qui est tout aussi envahissant ?
C’est également le livre de l’autonomie puisqu’il correspond à l’achat de la Treille muscate, en 1926, à Saint-Tropez. Elle achète cette maison avec l’argent qu’elle a gagné. Et puis c’est la révélation d’un paysage, de ces longs étés — et de ce bleu particulier.
J’ai découvert récemment des livres de Colette que je n’avais pas lus, La Chatte par exemple, où l’amour d’un homme pour une chatte fait péricliter un mariage. Elle est très forte dans les éclairs passionnels, Colette. Chéri ou La Fin de Chéri est l’un des livres les plus impitoyables, où elle dit quelque chose d’elle sur cette question : se remettre d’une rupture — ou pas. Chéri ne s’en remet pas.
Et Colette ?
Elle décidait de s’en remettre. J’aime qu’elle insiste sur sa propre patience, et sur une manière de travailler qui est le contraire de celle de Proust.
En quel sens ?
Proust a vécu une première vie au cours de laquelle il était dans le monde et une seconde qu’il a passée dans sa chambre et dans ses pages. Il ne sortait plus dans le monde que pour vérifier certaines choses de ses pages. Colette était dans les deux à la fois, dans le monde et dans les pages, et c’est quelque chose vers quoi je tends aussi. Il faut que les deux se relancent.
Pendant longtemps, je n’étais que dans le monde et pratiquement pas dans les pages. Par le monde, j’entends n’importe quoi qui nous attire, les nouvelles amitiés, les nouvelles rencontres. Colette a jusqu’au bout ce sens de la nouveauté. Elle n’est pas fermée à la nouveauté, alors que pour Proust, à partir d’un certain jour, tout est joué. Il est dans sa chambre close, obscure, avec la mort devant lui. J’ai tendance à être plutôt proustienne !
Colette écrit aussi dans La Naissance du jour : « Maintenant je sais être seule sans être esseulée. » C’est magnifique !
Chantal Thomas
Aimez-vous Proust ?
Bien sûr, c’est magnifique, mais ce n’est pas un auteur que je relis parce qu’il il a une tonalité émotive que je n’ai pas, de la même façon qu’il y a des musiques avec lesquelles immédiatement s’accorde votre musique intérieure — et d’autres pas.
Je l’ai lu quand j’habitais avec quatre autres personnes à Aix-en-Provence, dans une ancienne écurie aménagée en maison. Ma petite chambre peinte en vert donnait sur des amandiers ; je l’ai lu dans cette pièce, un printemps, et ce fut un moment extatique.
Chaque phrase de Proust vous fait battre le cœur, mais le nœud passionnel qui se trouve au cœur de son entreprise créatrice et de son existence, c’est-à-dire l’attente de l’impossible baiser et le jeu des trahisons perpétuelles, je l’ai immédiatement senti comme étranger à moi. Pour d’autres lecteurs de Proust, c’est passionnant. Parfois, on assiste à ce désaccord entre un auteur et soi, quelle que soit la force du livre.
Vous avez dit que Femmes sur fond azur était un livre de réconciliation avec votre mère. Mais Souvenirs de la marée basse l’était déjà, non ?
Oui, mais ce livre-ci est plus vaste.
Je m’y demande si toutes ces femmes, et moi à travers elles, ont une réelle aptitude à s’accorder à une telle beauté ambiante, à une telle douceur. Katherine Mansfield annonce le séjour de ma mère à Menton. Elle est, parmi ces six femmes, le personnage que j’ai découvert. La manière dont elle parle de sa jeunesse en Nouvelle-Zélande me rappelle la mienne : elle court sur le sable, elle nage, elle sent que tout est possible.
Quand elle arrive à Londres, elle le pense encore. Elle n’a pas d’argent ? Peu importe. Elle choisit un homme puis elle le quitte ; peu importe. Mais assez vite, elle est méthodiquement cassée par la société. Et quand elle arrive à Menton, malade de la tuberculose, elle écrit avec le sentiment que chaque matin peut être le dernier et elle retrouve l’émerveillement de son enfance.
Vous faites aussi référence à ce qu’était au début du XXe siècle la Riviera : un lieu où l’on se rendait l’hiver car l’été était redouté…
Oui. C’était important de souligner cela. Lire, c’est acquérir un sens historique ; ne pas lire, c’est être privé de cette profondeur, du feuilletage que chaque rue, chaque monument, chaque personne porte en eux — et c’est grave de ne pas maîtriser cette épaisseur.
Dans le plaisir très fort que j’ai pris à écrire ce livre, il y a entre autres le plaisir de prendre conscience, lorsqu’on est au bord de la mer, qu’on est aussi installée dans l’Histoire, qu’il y a derrière soi des guerres, des occupations, des exclusions. Savoir cela rend l’attention aux fleurs, à la beauté, plus précieuse encore.
J’ai suivi un plan chronologique — il s’est imposé à moi — qui permet de voir que d’une femme à l’autre, le paysage du Sud qui les entoure change profondément. D’abord, on ne vient sur la Riviera que pendant l’hiver, puis dans les années 1920, on y vient aussi l’été. Ce changement va avec l’arrivée de Zelda Fitzgerald et du jazz, avec l’abandon des corsets, des robes à col montant, des voilettes : la libération du corps féminin. La chaleur était insupportable quand le corps était recouvert de vêtements qui le cachaient. Venir dans le Sud l’été, c’est sentir davantage de liberté.
J’aime écrire l’été parce qu’on est en robe d’été et qu’on écrit en sentant l’air sur les pages.
Chantal Thomas
En vous, il y a à la fois une grande liberté et l’attachement à un lieu, Nice…
C’est vrai, mais c’est le sable et la mer — donc c’est un ancrage un peu flottant.
Cependant je n’en suis pas très consciente et j’ai toujours eu tendance à me penser comme vagabonde, voyageuse. Pourtant je suis ancrée sur un bout de plage.
Vous êtes dans chacun de vos livres du côté de l’hédonisme. Michel Houellebecq, dont un recueil de poésie vient de paraître (Combat toujours perdant, Flammarion, 2026), est le contraire de vous, par sa négativité. Aimez-vous son œuvre ?
Pas du tout, mais c’est évident qu’il dit quelque chose d’essentiel et qu’il a trouvé quelque chose. Chaque grand écrivain dit quelque chose de livre en livre et l’affirme. Je crois vraiment en l’hédonisme. Un écrivain fait des choix et j’ai fait celui de l’hédonisme.
Michel Houellebecq a choisi autre chose.
Étant donné l’horizon de guerres qui se dessine, je suis contente que ce livre sorte maintenant, contente de défendre la paix non comme une enclave, un temps mort entre deux guerres, mais comme un lieu en soi, une force en soi qui est aussi intense que l’autre. Il y a tout un discours, souvent masculin, qui valorise la guerre comme un moment de plus grand sentiment d’existence, un moment de vérité.
Que répondez-vous à cela ?
Moi je crois l’inverse.
Les auteurs auxquels je tiens, Virginia Woolf ou Colette, sont des écrivaines de la paix. Dans leurs livres, il ne se passe rien. Je suis davantage consciente aujourd’hui que donner autant d’éclat à une scène de loisir qu’à une scène de combat, ça veut dire quelque chose.
On revient au débat qui eut lieu en 1919 quand il fut question de donner le Goncourt à Proust pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, ou à Roland Dorgelès pour Les Croix de bois. Est-ce que l’univers de Proust peut faire le poids par rapport aux Croix de bois, alors que la France sort de la Grande Guerre ?
Eh bien, oui : Proust a eu le Goncourt.