Points clefs
- Les listes « sans étiquette », « divers » ou « régionalistes », non positionnées sur un axe gauche-droite, remportent le scrutin dans 92 % des communes.
- Malgré une progression réelle et des victoires symboliques comme à Roubaix, deux tiers des départements français ne comptent toujours aucun maire soutenu par la gauche radicale ou l’extrême droite.
- Dans plusieurs scrutins très serrés, les candidats de centre-gauche comme de centre-droit ont parfois préféré se maintenir face au RN, signalant un possible essoufflement de la stratégie de « barrage ».
- Alors que le débat d’entre-deux-tours a été polarisé par la question des fusions, les chiffres montrent que celles-ci ont été beaucoup plus efficaces électoralement lorsqu’elles ont été conduites au centre plutôt qu’aux extrêmes.
À l’issue des scrutins municipaux de ce dimanche, les leaders des principaux partis français ont chacun réclamé la victoire pour leur propre camp. Du Rassemblement national à la France insoumise, d’Horizons au Parti socialiste, toutes les familles politiques ont cru reconnaître dans une série de victoires locales la démonstration du succès de leur ligne.
Pour démêler le vrai du faux de ces diagnostics contradictoires, une plongée dans les données électorales des deux tours de scrutin s’impose. Deux tours éminemment complexes à analyser : la tenue simultanée de 34 000 scrutins génère autant de configurations politiques distinctes, dont on ne peut que partiellement extrapoler les conséquences au plan national.
Nous vous proposons 5 points de données exclusifs qui dévoilent les nuances d’élections municipales importantes — et battent en brèche la plupart des narratifs partisans.
1 — Les « sans étiquette » ont remporté 92 % des communes
Les communes françaises, bien plus petites en moyenne que leurs homologues des États voisins, sont majoritairement dominées par des listes apartisanes.
Les listes « sans étiquette », « divers » ou « régionalistes », non positionnées sur un axe gauche-droite, remportent le scrutin dans 92 % des communes. Les vainqueurs « sans étiquette » sont les plus nombreux dans tous les départements de l’hexagone sauf cinq : Paris, les Bouches-du-Rhône, et les trois départements de la petite couronne parisienne. Cette réalité dévoile une autre dimension du paysage politique français, contrastant fortement avec la polarisation croissante observée au plan national : celle d’une mosaïque d’écosystèmes locaux peu politisés et peu compétitifs.
Si on exclut les nuances sans bord politique identifiable, la carte des familles politiques en tête reste décorrélée des équilibres politiques nationaux. Les listes de droite modérée — dont une majorité de « divers droite » se présentant comme non-partisans — dominent sur une large part du territoire, tandis que la gauche modérée s’impose dans le Nord, le Sud-Ouest et à Paris et le centre dans une partie de l’Ouest. Ici encore, l’offre politique locale diffère radicalement de celle qui domine la politique française conduite depuis Paris.
2 — Seules 0,2 % des mairies sont remportées par la gauche et la droite radicales
Dans 33 communes, une majorité de gauche radicale (LFI, communistes, extrême gauche) ou issue d’une fusion impliquant la gauche radicale l’emporte. Le Rassemblement national et ses alliés d’extrême droite remportent pour leur part 59 communes.
Malgré une progression réelle, deux tiers des départements français ne comptent toujours aucun maire soutenu par la gauche radicale ou l’extrême droite. Certes, la gauche de la gauche remporte certaines victoires symboliques (Bobigny, Roubaix…) et participe aux majorités dans plusieurs grandes métropoles (Lyon, Nantes), mais sa présence à la tête des mairies reste très minoritaire même dans ses zones de force. De même, le Rassemblement national est aisément reconduit à Perpignan et prend Nice, Liévin, Montauban, La Flèche ou Carcassonne. Mais ces symboles d’une progression réelle ne suffisent pas à imposer un véritable pouvoir local dans la majorité des régions.
Si on représente les départements comportant au moins deux maires de gauche radicale ou d’extrême droite, la géographie des bastions traditionnels des deux camps émerge : la côte méditerranéenne (27 mairies) et le Pas-de-Calais (12 mairies) pour le RN ; la Seine-Saint-Denis (4 mairies) et les terres communistes du Nord-Pas-de-Calais (9 mairies) pour la gauche radicale.
3 — La moitié des élections de maires RN est due à un abandon de la logique de « barrage »
Dans les 23 communes remportées par le RN dès le premier tour et une dizaine de communes remportées au second, la liste d’extrême droite remporte des scores massifs dépassant les 55 %. Ainsi, Steeve Briois se maintient à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) avec 77 % des suffrages exprimés ; à Rognac (Bouches-du-Rhône), Christophe Gonzalez l’emporte au second tour avec 63 % des voix contre son adversaire « divers droite ». Ces communes correspondent pour la plupart à des bastions du parti, réputés imperdables, et où le RN obtient également des scores très élevés au plan national.
Au contraire, dans 21 communes, le RN l’emporte sans majorité absolue au second tour. Il s’agit de 17 triangulaires, de 3 quadrangulaires (La Seyne-sur-Mer, Saint-Avold, Wittelsheim) et d’une quintangulaire (Castres). On peut y voir une défaillance du « cordon sanitaire », lequel préconise le retrait de toute liste arrivée en troisième, quatrième ou cinquième position pour réduire le risque d’une victoire frontiste. À Castres, cas le plus emblématique, le RN l’emporte ainsi avec seulement 30 % des exprimés (17 % de l’électorat total). Le RN n’a pas non plus réuni une majorité des votants à Nice (49 % des exprimés, 27 % des inscrits) ni à Montargis (34 % des exprimés, 18 % des inscrits).
Dans des scrutins serrés, les candidats de centre-gauche comme de centre-droit ont parfois préféré se maintenir, signalant un possible essoufflement de la stratégie de « barrage ». La prime majoritaire promise au vainqueur du second tour, quelle que soit son avance, a pu favoriser cette dynamique dans des scrutins serrés : à Montargis, prise par le RN, la liste d’Union de la gauche s’est finalement établie à 33 % et la liste « divers droite », à 32 %.
4 — Les municipales sont plus défavorables au RN qu’à la droite modérée
Dans le graphique ci-dessous, on représente la différence de voix (exprimée en pourcentage des inscrits) obtenues par les différentes familles politiques entre les législatives de 2024 et les municipales de 2026 dans les communes où elles se présentaient 1.
Pour toutes les tailles de communes — moins de 10 000 inscrits, 10 000 à 100 000 inscrits, plus de 100 000 inscrits —, le RN réunit moins de votants aux élections municipales qu’aux élections législatives là où il se présente.
Les pertes s’élèvent à 13 points en moyenne dans les communes de moins de 10 000 inscrits. À titre d’exemple, à Laon (Aisne), où le RN avait emporté 43 % des voix au premier tour en 2024, le score de liste RN aux élections municipales n’est que de 22 % des voix.
Une tendance inverse s’observe pour les candidats de droite modérée — le plus souvent « divers droite » — dans les communes de toute taille : ces candidats, se présentant en dehors ou à la marge des appareils partisans nationaux, obtiennent de bien meilleurs scores que le total des voix de droite modérée en 2024. Le scrutin municipal est également plus favorable aux candidats de centre gauche et du centre dans les petites communes, mais moins favorable dans les grandes.
5 — Les fusions au centre plus efficaces que les fusions aux extrêmes
Fallait-il faire « l’union des gauches » ou « l’union des droites » pour s’imposer dans une course serrée ?
Cette question a concentré l’attention à l’entre-deux-tours, tant le mode de scrutin de ces municipales donne d’importance aux fusions entre listes et nous avions dans ces pages compilé le relevé intégral de ces fusions. À l’heure du bilan, comment les listes fusionnées ont-elles réussi leur second tour ?
Le calcul du taux de victoire de chaque type de fusion permet un constat clair : les fusions au centre ont mieux réussi que les fusions impliquant des listes de gauche radicale ou d’extrême droite.
Parmi les 29 fusions de listes réunissant des candidatures de gauche modérée et de gauche radicale, seules 7 ont mené à une victoire de gauche : Aubervilliers, Bobigny, Grenoble, Lyon, Nantes, Tours et Villejuif. Partout ailleurs, elles ont échoué, notamment à Avignon, Besançon, Brest, Clermont-Ferrand, Poitiers, Strasbourg et Toulouse. Ces échecs devraient peser sur les futures relations entre LFI et le reste du bloc de gauche. L’impression que l’alliance avec la gauche radicale mène à des défaites tandis que des victoires sont possibles sans alliances (Paris, Marseille) voire contre LFI (Lille, Montpellier, Strasbourg) pourrait contribuer à isoler davantage le parti de Jean-Luc Mélenchon.
Le bilan est plus mauvais encore pour les 8 fusions combinant des listes de droite et d’extrême droite. Aucune de ces listes n’a en effet remporté son second tour.
À l’inverse, la scène politique municipale permet des alliances au centre qui semblent actuellement impensables au plan national : les fusions combinant gauche et droite ou gauche et centre l’emportent en effet bien plus fréquemment, dans 37 % et 36 % des cas respectivement. Le cas emblématique de Strasbourg, où Catherine Trautmann (PS/DVG) a accepté une fusion avec les centristes de Pierre Jakubowicz (Agir/UC) pour faire obstacle à une alliance Les Écologistes-LFI, en a constitué l’expérience la plus visible. La stratégie de Trautmann a fait réagir les appareils partisans. Cependant, sur ce point également, la scène politique locale diffère radicalement de la scène politique nationale. Dans les communes petites et moyennes, de telles alliances peuvent être un succès, ne provoquant ni conflits idéologiques majeurs ni rejet de l’électorat.